Chapitre 2

— Gabrielle Curmieth !

La sagesse austère, la discipline infaillible et la rigueur implacable des néphilims étaient tels que les humains ne pouvaient en sonder la profondeur. Les classes étaient données aux adolescents plongés dans un silence concentré par le doyen du Bastion et jamais le moindre rappel au règlement n’était nécessaire. Lorsque cela arrivait, la sanction était exemplaire, mais le motif souvent plus bénin qu’un simple chuchotement en cours ou une erreur d’étourderie sur un rendu de leçon. Gabrielle n’ayant commis ni l’un, ni l’autre, l’attention des élèves se tourna vers l’enfant blonde au visage lisse et au regard peut-être aussi sévère que celui de son professeur. Elle venait d’être arrachée à la torpeur rêveuse dans laquelle elle baignait depuis un moment maintenant. Elle garda un silence digne, mais le doyen ne se laissa pas leurrer et exigea :

— Gabrielle Curmieth, pouvez-vous me répéter ce que je viens de dire, sur les origines de l’Humanité ?

Ceci était la raison exacte pour laquelle Gabrielle avait cessé d’écouter. Les leçons concernant les humains étaient plus rares que celles qui évoquaient la culture propre aux néphilims, mais elles étaient encore trop nombreuses au gout de Gabrielle qui grimaça avec ennui :

— Malgré les fouilles organisées lors de la construction du dixième anneau, l’Homme ne garde comme souvenir des civilisations pré-diluviennes que quelques récits religieux et témoignages architecturaux. Il est envisageable que les guerres, les abus et les activités humaines générèrent un cataclysme sans précédent que l’on nomme Déluge et que certains auraient longtemps attribué à une intervention divine. Quoiqu’il en soit, le monde tel qu’il était a été balayé et nous n’avons donc aucune idée de l’origine de l’homme.

Un silence opaque lui répondit et le doyen se racla la gorge pour reprendre doucement :

— Je n’ai tenu aucun de ces propos, Gabrielle… Quand nous évoquons l’Humanité, nous parlons de celle de Babel uniquement, et non des primates balbutiants pré-diluviens qui ne connaissaient la paix que comme une absence de guerre. De plus, l’intervention divine, même celle, plus admise, du dieu de Noé ou du Léviathan, est aujourd’hui remise en question par les érudits de Babel et nous n’avons pas la moindre idée de ce qui causa initialement la catastrophe du Déluge. La faute n’en revient peut-être pas aux hommes, même si, traditionnellement, ils ont toujours été blâmés pour cela.

Elle fronça les sourcils et l’attention confuse que lui rendirent ses camarades la mit mal à l’aise, surtout lorsque le professeur insista :

— Quand une civilisation perd ses raisons d’exister, de combattre, d’avoir des enfants, de les éduquer, de transmettre, à eux ou aux immigrants, ses convictions, sa culture, elle peut s’écrouler comme un arbre mort, qui a une belle apparence, mais qu’une simple pichenette suffit à abattre. Or, cela fait des siècles que les humains vivent en paix et prospèrent. Des siècles qu’aucun conflit n’a éclos et que les descendants de Noé, la triade, gouvernent avec justice, équité et lucidité. C’est sur ce sujet que porte la question du jour : la Création de Babel, ses aspirations et son visage au commencement.

Il laissa passer un bref silence, comme pour lui permettre de se rattraper, mais elle ne dit rien et il expliqua encore :

— Le Déluge venait de s’abattre. La terre était dévastée et l’humanité fut réduite, à ce moment, à des hordes en guenilles de survivants qui se nourrissaient de restes putréfiés. Souillée, cette nature viciée, amputée de son règne végétal et animal, fut pourtant le terreau fertile d’une foi nouvelle : celle en l’Humanité, non pas terrible et conquérante, mais audacieuse et unie, qui ne craindrait plus les éléments, puisqu’elle en deviendrait maitre !

Elle fit la moue et haussa une épaule :

— L’unification ne s’est pas forcément faite de plein gré pour tout le monde. Le premier roi Nimrod, petit-fils de Noé, eut comme seul mérite de troquer une vie nomade pour une vie sédentaire avec la révolution agricole et Babel avait besoin d’esclaves pour prospérer…

— Gabrielle ! Ceci n’est pas un sujet que je suis supposé évoquer en classe et je n’avais pas l’intention de m’épancher là-dessus.

Elle leva les yeux au ciel et il reprit plus vite pour ne pas lui laisser le temps de répondre :

— Tu as raison sur un point : la révolution agricole, qui arrive en même temps qu’une autre révolution humaine. Dans le cas de Babel, elle est biaisée car l’humanité ne naissait pas à ce moment, mais renaissait, toutefois, les experts l’ont utilisé pour tenter de comprendre la Source pré-diluvienne. Qu’elle est cette première révolution humaine dont je parle ? Celle qui fit de l’homme de Babel un Homme parmi les primates ?

Vexée et estimant que, comme à son habitude, le professeur digressait, Gabrielle ne fit pas mine de connaître la réponse et une autre adolescente se leva pour répondre d’une voix tintante :

— La première révolution humaine, qui, selon les érudits de Babel, marqua la naissance de l’Humanité Unie, fut la langue commune. La parole est ce qui définit un individu et si les voix se dispersent ou sont discordantes, alors tout est vain. Babel accorda l’humanité sur les concepts que seuls les mots font naitre : le temps, les émotions, le lendemain… La mort…

— Effectivement, la langue adamique fit disparaitre une névrose humaine, celle de l’avenir. L’utilisation du conditionnel, du futur, du subjonctif offrit au peuple de Babel la maitrise du futur, de sa vie. Ainsi, le travail de la terre, qui est une activité qui demande de se projeter à la fois dans l’avenir et le passé, est inhérente aux sociétés primaires. D’où une révolution agricole suite à une révolution linguistique.

Ravi de la réponse simple et sobre, le doyen Ephraïm applaudit brièvement et reprit sa leçon :

— Qu’est-ce que l’homme, au final ? Un être qui sait qu’il va mourir. Babel est la réponse pour conjuguer ensemble le caractère inéluctable de la mort et l’idée insupportable de la finitude dont souffrent les humains : celui qui embrasse la communauté vivra à travers elle tant qu’elle sera, c’est la raison pour laquelle la parole humaine doit se conjuguer au singulier. Quittant les cycles perpétuels de la vie nomade ou agraire, la tour qui s’élève vers les étoiles ne se reconnait plus aucune limite, et, même, donne enfin un sens à l’infini et éradique l’idée du terme. L’humanité passe d’une histoire cyclique, voire, inerte, à une histoire linéaire. L’homme est homme tant qu’il partage, qu’il apprend et qu’il transmet. Les néphilims ne sont pas si différents, mais sur quels points pourrions-nous comparer les deux races ?

Un autre adolescent leva une main avant de se lever sagement :

— Le péché originel. L’homme est la seule créature vivante capable de transgresser son code génétique volontairement. En temps pré-diluvéen, ce que l’on sait des autres espèces, les animaux, n’étaient ni bonnes, ni mauvaises et ne répondaient qu’à leur programme génétique lorsqu’elles attaquaient les autres, pour se nourrir, se défendre ou protéger leur territoire. L’homme, lui, est capable d’exploiter et de modifier son écosystème, de reconnaître et étudier sa conscience mais, aussi, de tuer pour tuer, de mentir pour cacher la vérité ou même de convoiter des choses qui ne sont pas à sa disposition. C’est la raison pour laquelle la nature humaine a besoin de culture, de règles et de codes. C’est la raison pour laquelle les lois de Babel sont si strictes.

Gabrielle roula les yeux au ciel et souffla sans même se lever :

— La destruction et la violence sont dans le code génétique humain comme elle se trouve dans la nature... Sans ça, comment cette race serait-elle capable de réguler sa démographie folle ?

— Gabrielle !

Elle scella ses lèvres et ne chercha pas à soutenir le regard effaré de son professeur. L’autre adolescent se rassit en lui lança une œillade méfiante et le doyen reprit en soupirant :

— La différence entre l’homme et le néphilim ne se trouve pas seulement dans la génétique, effectivement, même si de profondes variations nous séparent. Il s’agit, effectivement, de notre incapacité à aller à l’encontre de notre nature. Meurtre, mensonge et ambition ne sont pas des tares que nous possédons, même si nous en avons d’autres… Nous le devons certainement à nos ancêtres, les anges, dont nous savons peu de choses… Contrairement aux hommes, nous n’avons pas besoin de transmission orale pour apprendre à vivre, notre mémoire culturelle et sociale est génétique. Cela ne nous permet pas d’évoluer ou d’apprécier le progrès et la modernité et c’est la raison pour laquelle la Citadelle, ainsi que notre culture et notre société, sont restées les mêmes depuis des siècles, là où celle de l’homme n’est que constante évolution. De plus, nous entretenons notre rapport à notre propre existence avec les temps du présents, alors que les humains pensent à tous les temps.

— Seuls les progrès technologiques, sociaux et scientifiques ont fait évolué le visage de l’Homme au gré des besoins de ses générations sur l’instant… Il n’y pas vraiment d’évolution puisque, pour chaque nouvelle acquisition en terme de technique ou savoir, l’humanité perd d’autres connaissances. De plus, dans sa psychologie, l’humain est resté le même qu’au commencement… Il n’évolue pas mais tourne en rond…

Le doyen n’eut besoin que d’un regard pour que Gabrielle se taise et il reprit en se raclant la gorge :

— L’Histoire de l’humanité est très limpide et facile à lire, car chaque anneau de Babel est resté figé dans le temps où il fut construit. Le premier est une splendeur de pierre et de briques. Des pyramides inversées, des temples du Soleil, un plafond soutenu de colonnes primaires et des jardins aquatiques témoignent de la simplicité mais, déjà, de la force des premiers constructeurs. Il n’y a, toutefois, aucun point commun avec le Quinzième Anneau dont les tours de verre et de béton sont toutes reliées par des réseaux numériques de pointe…

Enfin, la leçon reprenait et les élèves reprirent leurs pinceaux pour tracer des notes sur les parchemins d’algues :

— Une société agraire, vaste et bâtisseuse, telle que fut Babel lors de la construction du premier anneau, avait alors besoin de deux choses pour croitre, lesquelles ?

La question était portée à l’assemblée, mais son regard était rivé sur Gabrielle, qui menaçait, à nouveau, de se dissiper et, jugulant son ennui, elle se leva pour répondre sans entrain :

— Ordre et sécurité. Premièrement, pour cultiver les marais et construire une telle ville, il fallait protéger les ouvriers des autres tribus nomades post-apocalyptique diluviennes. Il y eu donc des soldats, certainement. D’un côté, ceux qui nourrissaient, de l’autre, ceux qui protégeaient. Il fallait ensuite logiquement gérer les stocks, puisque l’agriculture d’algue, de lichen et de mollusque entrainaient plus de résultat que la simple cueillette. L’écriture fut alors inventée, ou réinventée, et des scribes s’employèrent à répartir les surplus entre les bâtisseurs, les soldats et leur propre caste.

Elle n’avait ni hésité, ni prit le temps de réfléchir pour répondre à cette question dont, pourtant, il n’avait pas encore expliquer la réponse. Elle écopa d’un long regard indéchiffrable du plus vieux qui, finalement, hocha la tête :

— C’est exact. L’humanité était répartie en trois castes à ce moment : Les glébeux, en contact avec la terre, qui formaient le Socle, les soldats qui formaient la flotte et, enfin, le cadre administratif qui prit le nom du lieu où ils vivaient au sein de la tour : les Auxiliaires. Ainsi fonctionnait le premier anneau et, ainsi, fut partagée la royauté de Babel aux trois enfants de Noé : à Japhet, le sage, revint la gestion de l’agriculture, de la construction et l’artisanat, à Sem, l’audacieux ainé, la défense et la sécurité et, pour finir, à Cham, le plus turbulent et père du roi Nimrod, la régence et l’administration. Cette répartition originelle est restée similaire tout au long de la construction de la tour, depuis plus d’un millénaire maintenant, jusqu’à posséder le visage actuel : la Directrice, Adah ChamShinéar, héritière du pouvoir Auxiliaire, règne sur les institutions politiques, veille à l’intendance et contrôle l’administration, elle possède le pouvoir législatif. A ses côtés, Emmanuel SemShinéar, qui reçoit la puissance de la Flotte, possède le Premier Grade au sein du conseil exécutif et comme tous ses ancêtres avant lui, assure la sécurité et l’ordre ainsi que la mise en œuvre et l’application des lois. Le Préceptorat, la première chaire au sein de la Nef d’Opale, joyau culturel de l’Humanité, et la présidence du pouvoir judiciaire furent toujours donné à un descendant de Japhet, les enfants de la connaissance, mais la douloureuse disparition de cette lignée au siècle précédent est une amputation dont Babel saigne encore.

— Les Japhet ont causé leur propre perte en étudiant des savoirs qui aurait dû disparaître dans les eaux du Déluge… Le Souffle que nous possédons tous ne saurait être altéré par d’obscures rituels et la puissance acquise de cette manière n’est qu’illusoire.

— Ceci n’est pas le sujet, Gabrielle.

Les néphilims ne pouvaient pas mentir, certes, mais ils étaient doués pour passer à côté des sujets sensibles et le doyen exposa d’une voix plus forte :

— Rois Ziz, Léviathan et Béhémot… Ces trois titres sont donnés à seulement un enfant de chaque ligne royale principale toutes les deux générations. Elles n’ont connu aucune rupture depuis Noé. Avant cela, ils doivent suivre une formation rigoureuse et similaire à celle de nos seigneurs, car les Souffles Supérieurs qu’ils possèdent par leur noble naissance surpassent de loin ceux des communs. Chaque ligne est façonnée par les caractéristiques du Souffle lié. Qui pourrait, par exemple, me parler des descendants de Cham ?

Plusieurs mains se levèrent et le doyen donna la parole à une adolescente néphilim au regard acéré et dont la chevelure dorée était laissée libre :

— Les Griffons ne sont pas considérés comme les plus sages, au contraire, leur audace et leur insolence leur sont souvent reprochées. Toutefois, leur intelligence et la vivacité de leur esprit surpassent tous les autres, même celles des empereurs de la Citadelle. Ils méprisent les armes et toute forme de conflit, mais leur habileté à manipuler les mots les dispenses bien souvent de la moindre confrontation ouverte. Leur Souffle s’apparente à celui du vent, qu’il savent incarner sous forme de tornades ou de courants aériens… Même s’ils ne sont pas combattants, ils restent des meneurs d’hommes d’exception et d’aussi bons voltigeurs célestes que nos seigneurs.

Il hocha la tête et désigna un autre élève qui se leva sans rechigner :

— La ligne éteinte de Japhet, maintenant.

— Les Capricornes étaient sages et stables. Ils avaient la mémoire des choses et le gout pour le savoir. Ils évitaient les conflits tant qu’ils le pouvaient, mais leur défense étaient toujours infaillible et dense, donc, même s’ils ne prenaient jamais la peine d’attaquer en premier, ils ne rechignaient pas à faire face à l’adversité. La connaissance était leur héritage, même s’ils s’en défiaient autant qu’ils l’admiraient et leur Souffle commandait à la terre et la gravité. C’étaient les héritiers de Japhet qui avaient longtemps assuré l’équilibre entre les Cham et les Sem, car ces derniers ont toujours été plus difficiles à contrôler.

— Pourquoi dîtes-vous cela ?

— L’on dit que les Krakens sont l’incarnation du Chaos, du Désespoir et du Danger et que la Mort serait leur culte … Sans leurs cousins Cham et Japhet pour les tenir en laisse et les équilibrer, ils peuvent aussi bien protéger la paix que se déchainer contre elle… Sem était l’ainé de Noé et celui qui fut témoin de l’ancienne humanité. Ceux qui portent son nom sont les gardiens de la nouvelle et font en sorte qu’aucun retour en arrière ne soit envisageable. Ils auraient dans leurs mains le pouvoir de convoquer les eaux du Déluge à nouveau, ou pire, si jamais l’humanité venait encore à faillir. Les plus puissants sont capables de convoquer la foudre et la tempête ou intervenir sur le métabolisme de leurs ennemis pour les tuer d’un regard. L’enseignement que les héritiers de Sem suivent pour devenir kraken serait jalonné de sang…

Quelques murmures suivirent l’explication du jeune néphilim et le doyen eut un sourire entendu :

— Ce ne sont que des commérages de marécage… Les Sem, au même titre que les Japhet et les Cham, protègent et guident l’humanité. Les enfants de ces trois lignées n’obtiennent le prestigieux titre de capricorne, kraken ou griffon qu’au terme d’une formation éprouvante, certes, mais cela consiste à maitriser au maximum le potentiel de leur Souffle hérité de Noé en personne. Il n’a jamais été question de corrompre ces nobles pouvoirs à des fins viciées. Le roi SemShinéar lui-même ne porterait jamais atteinte à la vie d’un homme s’il n’est pas acculé...

Il avait parlé avec un sourire gentil, mais son regard maintenant glacé était fixé sur Gabrielle qui gardait une attitude honorable. Il salua son effort d’impassibilité d’un hochement de tête avant de poursuivre :

— Il est un Souffle, toutefois, qui les dépasse tous les autres…

Encore, plusieurs mains se levèrent et la voisine de Gabrielle se mit debout :

— Draco Magnus, le Dragon des Néphilim… Contrairement à Léviathan, Ziz et Béhémot, il ne se donne pas de parent à enfant, comme pour la royauté humaine, mais se lègue parmi les seigneurs après avoir été choisi par ceux-ci ou par l’Empereur précédent. Cela fait douze ans que Godazoth Ormel en est le réceptacle et l’intendant Erith Thadis a été désigné comme son héritier. Il poursuit tous les jours auprès de l’Empereur une formation très rigoureuse et complexe pour être prêt à devenir Dragon lorsque son temps sera venu. Les sept seigneurs néphilims ont tous une affinité avec le Feu qui se décline sous différentes manières : immunité, contrôle, invocation… qui diffère selon l’ange dont ils descendent. Ormel est celui de la Purification, dont les flammes dorées sont les plus chaudes, Oprah est la Rédemption et s’incarne sous forme de napalm bleu, Thadis, la Purification, est comme la lave et-

— Bien. Parlons maintenant des autres souffles et leur réceptacle.

L’adolescente commençait à s’emballer et Gabrielle aurait apprécié l’intervention du doyen, si elle n’avait pas ressenti de nombreuses attentions glisser dans sa direction à la mention des autres receptacles. Son regard se riva au sol lorsqu’un adolescent prit la parole sans attendre l’autorisation de son professeur :

— Les nobles, humains ou néphilims, reçoivent dès leur naissance des aptitudes et des compétences qui leur permet de maitriser le souffle, plus ou moins fort, qui est en eux. Ce sont les souffles supérieurs. Une fois qu’ils développent l’habilité de le sentir, ils s’engagent sur une voie longue et fastidieuse pour apprendre à le contrôler et devenir, à terme, Kraken, Griffon ou Capricorne. L’on sait aussi que certains humains, dans leur quête de savoir interdits et ténébreux, s’éprirent des Ténèbres et des arts noirs, assoiffés par une vie éternellement invariable et gorgées de forces insondables. Certains savent comment invoquer en eux des puissances et des entités malignes qui les guident sur une voie sans retour. Ceux-là portent le même nom que les choses qui grouillent dans le désert : des altérations. Ou, plus simplement, des démons.

Le professeur hocha la tête :

— Et les plus dangereux de tous, il est vrai.

— Parmi les néphilims, il est aussi des réceptacles maudits qui ont en eux les incarnations de ces entités mauvaises et corruptrices, nous les nommons « aberrations » et, si la galanterie néphilim interdit que le moindre mal ne leur soit fait et, même, si l’on prend la peine de les guider pour les aider à soigner le mal qui est en eux, cela ne suffit généralement pas à leur promettre une longue et belle vie. D’autant plus qu’ils sont les cibles favorites des démons, qu’ils attirent comme un phare dans les ténèbres.

Gabrielle resta impassible, même lorsque le doyen reprit sur le ton de la conversation :

— Certes. Le feu que portent les aberrations est jugé mauvais et vicieux. Il sait où se trouvent les failles de son porteur et il s’y infiltre pour mieux le contrôler. Il leur partage des connaissances qu’ils ne devraient posséder et souille leur nature… Là où un véritable néphilim se trouve incapable de meurtre, de mensonge ou de duperie, les aberrations deviennent les maitres des tricheries et leurs coups viciés peuvent facilement se retourner contre leurs plus proches camarades. Comme les seigneurs, ils sont capables de faire apparaître les flammes, mais là s’arrête la ressemblance, car ils n’ont aucune maitrise de leur Feu, dont la couleur est souvent noire, et celui-ci croit en force et en détermination à chacune de ses utilisations, jusqu’à ce qu’il ne ronge intégralement son porteur.

— C’est la raison pour laquelle les aberrations sont d’ordinaire affiliées à la légion Taw de Gomæ… Celle qui évolue sous le sol et où les missions sont généralement sans retour.

— Ceci est hors propos, Sephet.

Le jeune néphilim, qui était resté debout, s’inclina et se rassit sans rien exprimer, mais Gabrielle connaissait déjà l’animosité que lui vouait Sephet.

Il était le fils de l’intendant de la garnison, et, comme les élèves projetaient instinctivement la hiérarchie du bastion sur leur propre génération, il était respecté et écouté. Ses avis devenaient ceux de tous et, la plupart du temps, cela concernait Gabrielle et la place qu’elle ne devrait pas avoir parmi eux. Elle était celle qui lui permettait de jouir de son autorité et de sa légitimité sur les enfants de leur génération. Même s’il n’en abusait pas et conservait envers elle une certaine clémence, à la manière des néphilims, il ne cachait pas la méfiance qu’elle lui inspirait.

Toutefois, les semis-anges étaient réellement incapables de penser à mal ou de chercher à porter atteinte à l’intégrité d’un être vivant tant que leur survie n’était pas en jeu et Sephet n’était pas vicieux. Il avait, plusieurs fois, tenté d’user de cette ascendance pour offrir à Gabrielle un statut plutôt honorable parmi ceux de leur âge. Mais la jeune fille n’avait cessé de le repousser et le dénigrer. Elle s’était souvent moquée de sa discipline exemplaire et sa satisfaction de répondre rigoureusement à la moindre des attentes des officiers du fort là où elle-même appréciait de suivre ses propres inspirations et de remettre en cause l’autorité des adultes qui se trouvaient alors démunis face à elle. Une rivalité grandissante entre les deux enfants avait aujourd’hui mué en hostilité et, face à Gabrielle, Sephet avait appris à contourner la noblesse néphilim pour jouer sur le même terrain qu’elle : celui des mots et des idées. Si elle avait sa pugnacité pour elle, lui gardait l’intégralité de la loyauté des enfants de leur génération derrière lui.

A nouveau perdue dans ses rêveries, Gabrielle entendit de loin le professeur saluer la classe avant de prendre congé, mais elle revint à elle lorsque Sephet l’interpella :

— Ce que l’éminent Ephraïm n’a pas dit, c’est qu’une aberration finie toujours par fusionner totalement avec son Feu et devient affamée de choses qu’elle ne devrait même pas convoiter… Le prestige, la gloire, la connaissance… La puissance… Le pouvoir…

— Je ne convoite rien de tout ça.

— Comment savoir si tu dis la vérité ? Les néphilims ne peuvent pas mentir ni aller à l’encontre de leur nature, mais les aberrations, si.

— Je ne peux pas mentir.

Elle assura en le regardant dans les yeux et il haussa une épaule :

— Dans ce cas, assure-moi que tu ne désires pas autre chose qu’une humble existence à Cirion, en tant que piqueuse, comme nous tous.

Elle ouvrit la bouche, mais, comme bloqués dans sa gorge, aucun mot n’en sortit et une étincelle passa dans le regard de Sephet :

— Dis-moi que tu n’es pas un danger pour nous, que jamais tu n’outrepasseras les ordres de tes supérieurs ou ne tenteras de prendre leur place par la force ou la malice.

— Je ne… veux le mal de personne.

— A moins que cela ne t’empêche d’obtenir ce que désire l’abomination qui est en toi, n’est-ce pas ?

Plus pâle, elle serra les lèvres et fit un pas en arrière comme les autres élèves s’approchaient pour la dévisager sévèrement.

— Tu connais l’ordre des choses, Gabrielle… Au-dessus des communs, il y a les Souffles élémentaires, qui n’ont pas été éduqué, puis, au-dessus de tous, marquant le sommet et la base, les souffles supérieurs maitres de leurs pouvoirs : griffon, capricorne, kraken et les sept seigneurs néphilims. Ils répondent tous à seulement quatre réceptacles exceptionnels qui n’apparaissent qu’une fois toutes les deux générations. Les rois et l’Empereur : Léviathan, Ziz, Béhémot et Draco Magnus… Loin en dessous, il y a les irrégularités, ensuite les défaillants et, enfin, les aberrations, sur la même marche que les cambions, les descendants de Caïn et les démons.

Il ne manqua pas l’étincelle dangereuse qui s’alluma dans le regard de son interlocutrice et il insista :

— Tu causeras notre perte à tous si tu restes ici. Ce n’est pas pour rien que les gens comme toi sont mis à l’écart et envoyés en première ligne sur les missions suicides au plus profond des entrailles de la terre… J’ai déjà essayé de te mettre en garde, mais jeter à terre la seule personne qui te tend la main semble être ta spécialité. Tout ce que j’ai à te proposer maintenant est de rencontrer mon père pour être enfin mise à la place qui est la tienne : sous le sol. Si cela vient de toi et que ça arrive avant que tu ne fasses du mal, peut-être connaitras-tu un sort plus doux chez les Taw qu’ici.

Gabrielle resta silencieuse car, au fond d’elle, comme les remous d’un cap en tempête, son Feu, si irascible, s’amassait et grondait de colère, affluent au bord de son épiderme, prêt à jaillir à la moindre faille. Sephet dû le sentir, car il se mit lui-même en garde, se dressant instinctivement entre elle et les autres adolescents. Répondant au danger qu’elle générait, il montra les dents :

— C’est tout ce que je te souhaite, Gabrielle. Ton départ est la meilleure chose qui puisse t’arriver, mais pas seulement à toi… même tes parents regrettent aujourd’hui de t’avoir mise au monde et te considèrent d’avantage comme un danger que comme leur propre fille. La lignée Curmieth sera irrémédiablement souillée tant que tu vivras !

Elle serra les poings et tous firent un bond en arrière lorsqu’un cercle de flammes fut tracé à ses pieds. Sephet serra la mâchoire, et il gronda d’un ton plus bas :

— Je ne veux pas en arriver là, mais, dans quelques années, je serai responsable de la sécurité de Cirion… Je refuse de perdre qui que ce soit à cause d’une erreur d’évaluation de mon père. Si je dois ouvertement provoquer ton Feu pour révéler à tous la raison pour laquelle je ne te fais pas confiance, alors je le ferai. Car je sais que la chose qui est en toi est déjà trop violente pour être contenue, et ce n’est que le début…

— Ho… C’est donc ça… Tu veux évaluer la puissance de mon Feu, Sephet ?

La voix était descendue de quelques octaves, si glacée et si douce à la fois qu’elle fit tomber la température de plusieurs degrés et le silence qui suivit ressemblait à un vacarme.

Gabrielle, ou bien autre chose, venait de parler en se redressant et en ouvrant ses poings doigt après doigt, appelant un vrombissement sourd et constant qui venait de partout et nulle part à la fois. Même Sephet fit un pas en arrière, un seul, car il sut, à cet instant, qu’un cap venait d’être franchi et qu’il serait le responsable de la mort de la dizaine d’adolescents présents dans la pièce. Il n’eut pas besoin de se retourner pour comprendre que toutes les issues étaient maintenant bloquées par des flammes noires, voraces et ardentes qui enflaient de manière vertigineuse.

Chapitre 3

Dans une exclamation étouffée, Gabrielle fut éjectée du sommeil avec brutalité. Elle sentait encore le bout de ses doigts grésiller de ce pouvoir qu’elle n’avait jamais contrôlé. Fuyant les échos du cauchemar né de ses souvenirs, elle quitta son lit précipitamment. Le sommeil était, depuis toujours, le lieu où elle se sentait le moins en sécurité et elle l’esquivait autant qu’il s’évertuait à l’éviter.

Il était rare qu’elle s’assoupisse de la sorte, l’énergie si dense que son Feu lui partageait suffisait à ce qu’elle enchaine les jours et les nuits sans s’épuiser. Elle attendait généralement de bruler la moindre réserve d’endurance qui lui restait avant de s’offrir à une lourde narcose qui tutoyait plutôt l’inconscience que l’endormissement.

Inquiète à l’idée de voir ses limites apparaitre, elle qui se targuait de les repousser sans cesse, elle rejoignit la baie vitrée de son salon de réception en retenant un bâillement. Dormir, même une heure, était un luxe qu’elle ne pouvait prendre en ce moment. Son intuition soufflait qu’un bouleversement majeur arrivait.

Le dirigeable était spacieux et dénué du moindre ornement, mais ses sobres meubles étaient de grande qualité et modelés dans des matières nobles. Les pièces de la nacelle étaient actuellement fondues dans les ombres, car Gabrielle, curieuse d’apercevoir le scintillement des étoiles, avait coupé toutes ses lumières et inscrit un itinéraire en haute altitude sur son pilote automatique. Les astres ne pouvaient cependant rivaliser avec l’éclat de la tour de Babel. Le ciel, à des centaines de kilomètres à la ronde, était perpétuellement illuminé de cette torche phénoménale.

Pourtant, malgré l’atmosphère saturé de lumière, Gabrielle aperçut un trait éclatant trancher la voute céleste. Une prémonition accrocha son souffle et elle sortit sur son balcon pour fouiller le firmament à la recherche de la fortuite marque de fatalité fugace. Les vents d’altitude la happèrent immédiatement et chantèrent autour d’elle une mélodie aussi vieille que le monde. Ils tourbillonnaient déjà ainsi avant Babel, et continueraient bien après la chute du dernier homme.

Gabrielle l’écouta quelques instant, puis elle reporta son attention vers le haut.

La lecture des astres était un art dont seuls les seigneurs de la Citadelle se rendaient maitres, mais tous les néphilims y étaient sensibilisés. Déchiffrer ce qu’elle percevait de la calligraphie astrale lui apporta plus de confusion que de verdict. Ponctuation de ces phrases énigmatiques, une rayure imprévue bavait sur la constellation de Libra et pointait vers le Désert de Doudaël. Une comète.

Si inattendue.

Cette manifestation stellaire inopinée acheva de troubler Gabrielle et elle recula en abaissant son regard.

Le sol était si loin que Cirion, le bastion dans lequel elle était née, trente-cinq ans auparavant, n’était qu’un point dans la pénombre.

Elle s’en détourna aussi vivement et se réfugia dans l’habitacle du Brasérius. Elle rejoignit ses appartements en ajustant sa toge néphilim, toutefois, après un regard sur son agenda, elle lança une commande vocale pour perdre de l’altitude et retira finalement la broche qui tenait son vêtement. L’étoffe glissa au sol et elle s’habilla de son uniforme d’officière de l’aéronautique. Une tunique et un pantalon en draps gris de fer foncé tirant sur le bleu. La veste militaire était sévère et cintrée, à boutons semi-bombés, faits d’or, estampés en relief de deux ailes déployées. L’étoile en leur centre ainsi que l’aiguillette sur son col marquaient son appartenance au conseil d’état-major. Le ceinturon, porté haut à la taille, était en laine de fibre noire avec bélière et garnis de médaillons dorés estampés de la tête du kraken. Elle ramena ses cheveux dans un chignon serré, qu’elle cacha sous un képi noir, à galons et soutaches d’or.

Enfin, la broche étoilée de l’Amiral Olympien, plus haute distinction militaire avec son homologue, le maréchal Azalé, fut accrochée à sa poitrine. Une paire de bottines blanches, des gants immaculés et un sabre d’apparat complétaient la tenue.

Gabrielle se couvrit le visage d’un masque à oxygène tandis que le dirigeable abordait les hauts hangars de Métropolis, le Quatorzième Anneau.

Appréciant la douce lumière de la nuit à travers laquelle elle glissait en silence, Gabrielle revint sur son balcon et s’accouda à la balustrade. Elle s’offrit aux vents du ciel en ajustant son taux d’oxygène. La chaleur des ateliers se heurtait à la bise d’altitude dans des rafales agitées. Le chant des alizés devenaient, en Babel, une ode à l’impact humaine sur son environnement, qu’elle occupait sans s’y lier.

Les bâtiments de Métropolis étaient uniquement faits d’acier et de verre. Gigantesque nef renversée, le hangar militaire ne ressemblait à rien de ce que la nature aurait pu créer. Il surplombait les nuages comme s’il voguait sur une mer de coton et tutoyait les étoiles.

Gabrielle accosta entre une locomotive aussi grande qu’une maison et un monocycle rutilant. Son dirigeable, élaboré à la mode du Treizième Anneau, semblait en décalage temporel, avec ses ornements torsadés et sa toile dorée, face aux véhicules à vapeur et à rouage de la zone aussi pratiques qu’esthétiques.

A peine mit-elle un pied sur le quai d’honneur, qu’une escorte de gardes montés sur des quadrupèdes mécaniques, véritables centaures de vapeur et de rouages, se détacha sans un mot pour la suivre le temps qu’elle traverse les passerelles d’acier, fendant une foule de soldats, d’ouvriers et d’officiers qui s’écartèrent et s’inclinèrent sur son passage. Au-dessus, des dirigeables militaires manœuvraient dans un ronronnement discret et, sous ses pieds, les trams filaient dans un chuintement strident.

— Amirale Curmieth !

Le cri perça le ronronnement constant du Quatorzième Anneau et, immédiatement, les sagittaires se mirent en garde. Gabrielle les apaisa d’un signe de main, mais ne ralentit pas pour autant. Elle garda un visage impassible et une attitude digne lorsqu’une petite femme au monocle d’étain ouvragé, assise sur une machine bipède qui accourait vers eux dans des grandes foulées volatiles, brandit un stylographe et une tablette tactile. Un polaroïd automatique était greffé sur son épaule et un minidrône enregistreur aux rouages complexes et à quatre hélices bourdonnait dans son sillage, ne laissant aucune doute quant à sa profession : une tabloïd.

— Amirale ! Quelques mots à propos de l’Inauguration du nouvel Acte ? Quel est votre sentiment à l’idée de remplacer les rois ?

La voix stridente interpella plusieurs quidams qui trainaient dans le hall et, peu à peu, Gabrielle sentit une véritable attention opaque se concentrer sur elle. Elle poussa un soupir et ralentit le pas. Consciente que chacun de ses mots, son attitude et ses intonations étaient enregistrés, pesés et analysés par toute sorte d’experts de tous anneaux, elle hésita à garder le silence. Toutefois, la journaliste assise sur son mécha à pattes d’autruches vint jusqu’à la limite imposée par les centaures, qu’elle surplombait, pour apostropher à nouveau la conseillère :

— Le Léviathan et la Ziz, les derniers rois de Shinéar, ont été assassinés il y a vingt ans et le gouvernement intérim qui a pris le relais n’a pas encore prouvé son efficacité… Vous en faites partie, Amirale, car vous cumulez plusieurs postes, et possédez le Deuxième Grade du Conseil Exécutif… N’êtes-vous pas d’accord avec moi pour affirmer que la situation s’enlise et sort de votre contrôle ?

La néphilim serra les lèvres et, calmement, elle exposa d’une voix assez forte pour être entendue des curieux. Une foule s’étaient approchée pour entendre ce que celle qui siégeait à l’un des plus hauts Grades du conseil de Babel avait à leur dire :

— Non, la situation ne sort pas du contrôle. Toutes les personnes qui sont assises au conseil, à défaut d’être des griffons ou des krakens, sont des présidents de parti, des ministres, des haut-officiers ou des hauts-précepteurs… La perte des descendants de Noé, il y a vingt ans, nous a amputé, certes, mais grâce à l’effort collectif, la Tour se porte bien et, aujourd’hui, sa croissance reprend.

— Êtes-vous certains de ne pas précipiter les choses en annonçant l’ouverture d’un acte démocratique ?

— Non. Cela fait des mois que nous sommes prêt à nous élever d’un nouvel étage. Jonas de Thyatire, notre directeur, et Barthélémy Cléoph, notre Premier Grade, sont tous les deux catégoriques : avec ou sans roi, nous ne stagnerons plus.

— Mais vous êtes des communs, nés sans pouvoir… Comment pouvez-vous prétendre régner à la tête des Hautes-Sphères et vous partager le pouvoir législatif et exécutif de l’ensemble de la Tour des Hommes comme le firent avant vous Léviathan, Béhémot et Ziz ?

Plusieurs bourdonnement strident parasitèrent son champs auditif et elle regretta d’avoir ralenti. De nombreux mini drônes enregistreurs tournoyaient maintenant autour d’elle comme des mouches au-dessus d’un cadavre. Signe de l’arrivée imminente de tout autant de journalistes et une voix masculine l’interpella à son tour comme un homme accourait vers elle :

— Madame, n’êtes-vous pas d’accord avec moi si je dis que cette situation dessert particulièrement bien aux néphilims ? Après tout, l’Écimage a laissé Babel sans dirigeant… Depuis la perte des Krakens et des Griffons, le conseil est sous l’influence des semi-anges…

— Je n’ai rien à répondre à ça. Ce sont des humains qui ont voté pour moi à chaque élection au conseil, pas des néphilims. Ce sont les humains, encore, qui m’ont honoré du plus haut grade militaire au sein de la brigade olympienne après que j’y ai fait mes preuves pendant plusieurs années… Et, si sa majesté l’Empereur tient aujourd’hui une place honorifique au conseil des Sages, c’est parce qu’il porte Draco Magnus. Il est l’unique réceptacle de bête d’Uruk encore en vie suite à la disparition brutale de la reine Adah ChamShinéar, du roi Emmanuel SemShinéar ainsi que leurs héritiers. Ce sont les hommes qui lui ont demandé de prendre cette place en attendant de trouver un moyen de pallier à cette perte.

— Et vous ? N’êtes-vous pas intéressée par le Premier Grade ou le Directorat ?

— Ces deux titres sont entre de bonnes mains. J’ai déjà beaucoup à faire à la brigade olympienne et au Deuxième Grade. Le Directeur Jonas de Thyatire possède lui aussi un Deuxième Grade au conseil et nous travaillons donc ensemble le plus souvent, sous les prodigieux conseil du Haut Précepteur Cléoph, notre Premier Grade qui fut déjà, je vous le rappelle, conseiller des princes et des rois en leur temps.

Certains opinèrent avec ferveur. Beaucoup de masses populaires, qui avaient été horrifiées, vingt ans auparavant, d’apprendre la perte des élites dirigeantes et qui s’étaient attendus à voir la Tour sombrer à cause de ça, étaient aujourd’hui galvanisées par l’idée que des humains de naissance commune soient capables de jouer dans la cour des rois semis-dieux avec succès. D’autres étaient moins enthousiastes et Gabrielle fut interpellée alors qu’elle allait reprendre sa marche :

— Pensez-vous vraiment être apte à prendre la suite des rois, Deuxième Grade ? Même si les héritiers des titres de rois Léviathan, Ziz et Béhémot ne sont plus, il reste d’autres descendants de Noé de haute naissance qui gouvernent les anneaux inférieurs et qui seraient parfaitement légitimes à la tête de Babel… Pourtant, vous les avez écarté avec des mesures strictes et leur refusez tout droit de participer à la vie politique de la tour !

Le regard gris de Gabrielle accrocha celui d’une vieille dame dignement assise sur le balcon luxueux d’un haut quadrupède mécanique aux foulées pachydermes. Son corset vert de velours côtelé et sa chic ombrelle à ressort clamaient la classe aristocratique dont elle était issue. Gabrielle la considéra de basse noblesse et elle répondit sans patience :

— J’estime avoir assez justifié ces mesures face aux Hautes Sphères. Toutes les réponses à vos questions se trouvent dans mes propositions de lois sur la transition démocratique et républicaine. Toutes ont été acceptées positivement à l’assemblée, donc ce n’est pas ici que je vais les défendre.

L’aristocrate leva le menton et siffla d’un ton plus venimeux alors que plusieurs exclamations fusèrent entre les pro-monarchiques et les antimonarchiques :

— Trois lignées royales se sont partagées le pouvoir de Babel depuis ses fondations ! Sem, Japhet et Cham, les enfants de Noé, furent les premiers rois de la triade et leur dynastie était la colonne vertébrale de la tour ! Pendant dix siècles, l’humanité a été unie derrière leurs voix qui n’en formaient qu’une et c’est pêché, arrogance et narcissime que de croire que vous, madame Curmieth, une néphilim du désert, avez le potentiel de prendre en marche les éclats brisés d’une dynastie phénoménale foudroyée en plein vol pour remplir de votre égo l’abysse que leur disparition inflige à la tour !

— La colonne vertébrale dont vous parlez était tordue et poreuse en certaines vertèbres. Les rois n’étaient que des hommes qui jouaient avec un pouvoir qui les dépassaient et qui s’est retourné contre eux. Depuis la révolution populaire du Onzième Anneau, ils n’étaient plus les bienvenus en politiques et, même si l’on écoutait leurs conseils, leur gouvernement était déjà partagé avec les représentants du peuple. Ce n’était qu’une question de temps avant que l’humanité ne s’affranchisse totalement de leurs privilèges seulement dû à leur naissance !

— Blasphème ! Les rois de Shinéar n’avaient d’humain que l’enveloppe charnel ! Leurs pouvoirs, leur puissance et intelligence supérieure n’étaient plus à prouver. Ils avaient des failles, certes, mais leur règne était éclatant et solide le plus souvent. Ils avaient le mérite de porter l’humanité et ils ont grandi avec elle ! Ils étaient des Dieux !

— Vos dieux sont morts !

Fut crié quelque part dans la foule, puis ce fut le chaos. Plusieurs exclamations supportèrent celle de la vieille femme, levée sur son quadrupède, mais d’autres ripostèrent de plus belle et se placèrent derrière Gabrielle pour affirmer bruyamment leur opposition et souligner de leurs affirmations les répliques de la blonde :

— L’attentat contre les familles royales a été commis par un Sem, un prince kraken ! Et non un néphilim ou un commun du peuple… C’est un descendant d’une ligne proche qui a monté les guerriers krakens contre les familles principales ! Balak le Sang-Dêchoirement refusait justement d’accepter la séparation du pouvoir et avait décidé que la tour ne pouvait être dirigée que par un descendant de Noé ! Vous m’accusez de narcissisme et arrogance, mais les rois et leurs proches étaient les premiers à souffrir de ces tares ! Ils en sont morts.

— Ce n’est pas parce que je refuse de donner ma voix à une bêcheuse du désert que j’accorde mon crédit à Balak SemAcepeth ! Ses Sangs-Dêchoirements ont massacré les familles royales et entravé les classes politiques pendant cinq ans, mais ils ont échoué à prendre le contrôle de la tour… Ils n’étaient pas préparés pour régner sur l’humanité et ils ont fait l’erreur de bouder les institutions centenaires mises en place par les vrais rois pour établir leurs propres lois… Un écueil vers lequel vous-même vous vous dirigez !

— C’est par les élites actuelles qu’ils ont été chassés : Sa majesté l’Empereur, Barthélémy Cléoph, Jonas de Thyatire et moi-même, pour n’en citer que les plus majeurs… Ce sont ces élites qui travaillent d’arrache-pied depuis quinze ans pour proposer la relance de la croissance alors que tout s’était arrêté avec la perte des rois il y a une vingtaine d’années. L’ouverture du Neuvième Acte marquera la prise en charge du nouveau gouvernement et l’inauguration d’une nouvelle ère à Babel. Une ère dans laquelle le droit de naissance n’a pas sa place !

Elle se fit huer par les pro-monarchiques et, même, quelques sourdes vibrassions, légers crépitements ou courants d’air nerveux témoignèrent du pouvoir des aristocrates présents, mais les ouvriers et les prolétaires qui l’entouraient répondirent par des vivats. La néphilim estima qu’elle n’avait plus rien à ajouter et elle préféra partir avant que les choses ne tournent à l’émeute, encore une fois.

Son escorte de sagittaires l’aida à traverser la foule et refouler les journalistes qui criaient son nom.

Elle gagna rapidement les passerelles supérieures, plus petites et simplement accessibles aux officiers et aux coursiers. Elle se dirigea vers les bâtiments de la brigade olympienne en rendant distraitement leur salut à ceux qui la croisaient, perdue dans ses pensées.

Elle arriva enfin à la salle de conférence où l’attendait le conseil général des Olympiens, l’organisme responsable de la paix à l’intérieur des murs de Babel. Sobre, mais élégante, la pièce à la géométrie épurée était saturée de concentration et de sévérité.

Tous s’inclinèrent à son arrivée, puis, sous son invitation, ils s’assirent tandis qu’elle resta en bout de table pour présider la séance. L’ordre du jour était bénin.

Depuis dix ans que Gabrielle travaillait dans les plus hautes instances de cette brigade pour assurer l’ordre et la sécurité des citoyens de Babel, elle savait que ce genre de calme était plutôt rare et elle eut du mal à se concentrer sur les cas de corruption et de délinquances d’apparence mineure qui consternaient actuellement les généraux.

Finalement, elle fut interrompue par le vibreur insistant de son badge holographique et, s’excusant à peine, elle faussa compagnie aux officiers pour se réfugier sur le balcon extérieur et répondre à l’appel. Il dura seulement quelques minutes, mais il ne fit qu’augmenter son trouble et, à peine fut-il coupé, Gabrielle préféra s’appuyer sur la balustrade d’acier de la terrasse plutôt que rejoindre le conseil général. Son regard gris parcourut les nuages, tâchant de percevoir ce qui était perceptible de la grandeur de la tour, sous cet angle et à cette hauteur. Les étoiles n’étaient plus visibles du tout.

Un inconfort mut dans son abdomen et fit rétrécir son souffle. Il avait la forme arachnéenne d’une ombre épineuse et glaciale qui, chaque jour, se rependait un peu plus entre ses entrailles et sa gorge, fouillant son corps et labourant sa confiance. L’angoisse, vieille présence hostile, qui retournait ses propres pensées contre elle et la perçait de ses humeurs et ses incertitudes. Gabrielle voulut la refouler par sa seule détermination, elle ne fit que provoquer son ire et sa prise devint brutale. Elle souleva en Gabrielle une colère brulante. Tourmenteuse, l’angoisse assura son étau en draguant du plus profond de sa mémoire le souvenir qui l’avait tiré sommeil un peu plus tôt. Gabrielle ferma les yeux, mais cela ne suffit pas.

De tous ceux qu’elle gardait de son enfance, la réminiscence qui la hantait maintenant était celle qu’elle avait tenté de refouler au plus profond d’elle-même. Ce jour où elle était devenue un paria de la Citadelle pour une faute qu’elle n’avait pas voulu. Elle sentait encore le bout de ses doigts grésiller de ce pouvoir terrifiant et meurtrier qu’elle n’avait jamais contrôlé. Se nourrissant de son angoisse, son Feu s’enivrait de ses afflictions et les provoquait le plus souvent. Elle le réprima durement avant que les cris déchirants, échos de sa mémoire, ne reviennent la déchirer. Elle avait beau avoir déjà payé le prix fort, et juste, des conséquences de cet accident dramatique, elle regrettait, depuis que c’était arrivé, que ses propres flammes ne l’aient pas dévorée vive elle aussi ce jour-là.

On lui avait souvent répété qu’elle était chanceuse que la peine de mort n’ait pas courre à la Citadelle. Elle doutait sur l’adéquation du terme « Chance ».

Parfois, une vie abrégée valait mieux qu’une vie rongée de remords et de culpabilité.

A peine eut elle chassé de ses pensées le souvenir de ce jour si terrible qu’y revint l’altercation qu’elle venait d’avoir à propos de la monarchie. Elle poussa un lourd soupir.

Prétendre diriger Babel, c’était prétendre diriger l’humanité toute entière car, mis à part quelques confréries pirates et les personnalités exilés qui survivaient quelques part entre le ciel et le désert, aucune autre civilisation humaine que celle de la Tour des hommes n’existait sur cette terre ravagée.

Ce n’était pas par gout du pouvoir que Gabrielle s’était frayée un passage aussi haut malgré son sourire inexistant, ses manières rudes de chasseuse de démon ou son incapacité à mentir.

Depuis sa naissance, elle n’avait jamais eu de place. Ses pas ne l’avaient pas encore mené en un lieu où, enfin, elle pouvait déposer ses maigres bagages émotionnels, cesser sa fuite, prendre sa respiration et donner à sa vie la direction qu’elle désirait.

Cesser de fuir ce qu’elle était, et découvrir une existence sans peur.

Une quinzaine d’année auparavant, lorsqu’une coalition s’était formée pour libérer la Coupole du Joug de Balak l’usurpateur, Gabrielle avait, inconsciemment, commencé par suivre les murmures de son Feu. Il l’avait poussé à utiliser son savoir malsain et son pouvoir répugnant pour se creuser une place parmi les hommes. Son ascension se fit de manière exponentielle et quelques années lui avaient suffi pour se retrouver propulsée tout en haut de la hiérarchie humaine.

Maintenant qu’elle estimait être en sécurité et essayait de se débarrasser de ses braises, le Feu plantait ses crocs incandescents dans sa chaire et refusait de la laisser en paix.

« Tu es un démon, Gabrielle. C’est grâce à moi que tu es arrivée si haut. C’est grâce à moi si ceux qui t’obstruaient la route ne sont plus là pour te couvrir de leur ombre.», murmurait-il lorsqu’elle commettait l’erreur de baisser sa garde.

Si elle parvenait à lui faire lâcher prise et lui faisait perdre du terrain, la solitude, sa plus proche amie, venait combler les failles. Ses escarres étaient si anciennes que Gabrielle était dorénavant imperméable à leur brulure.

Un courant d’air chatouilla ses sens et Gabrielle se détourna de ses peines intérieures pour baisser les yeux vers la construction céleste, qu’elle surplombait. Perçant un fin voile de nuages, la Coupole, perle de l’humanité lui apparut dans son écrin d’étoiles.

A la sept-centième année de construction de Babel, l’on avait estimé que le Treizième Anneau, qui portait la Coupole, serait le dernier car la ville avait dépassé en taille le plus haut sommet connu que la nature avait érigé. La prouesse était déjà formidable, considérant le fait que, à l’époque, l’Homme ne comptait pas encore sur la puissance des machines et des moteurs pour s’élever.

C’était un gigantesque complexe de pierre, d’aqueducs de marbre, de jardins artificiels suspendus et de palais d’onyx dont on ne pouvait apercevoir les extrémités. Les récits de paradis de Noé, les olympes païennes ou l’Eldorado légendaire n’étaient que de pâles reflets imaginaires de la Coupole. La Nature elle-même n’avait su coder une telle science architecturale dans ses œuvres.

Le monument sacré incarnait l’émancipation de l’humanité sur les lois de la raison et de la physique. Loin au-dessus du sol qu’elle méprisait, la splendeur de ses arcades, ses arches, ses dômes, ses voutes et ses ogives éclipsait celle des étoiles qui la jalousaient.

Elle gardait en son sein les institutions les plus respectées. Les palais de jade, d’onyx ou de marbre abritaient des milliers de ministères, de bureaux et de secrétariats, pour une administration huilée et sans faille. En son centre, la Nef d’Opale était un haut lieu de recherches et d’expérimentations qui formait chaque année des milliers d’étudiants universitaires sur les matières nobles. Au fil des générations, y étaient transmis des savoirs pointus et des techniques ancestrales que le temps et la connaissance avaient affinées. En périphérie, l’Exposition Universelle ravissait les visiteurs et présentait, dans ses palais, ses hangars et ses parcs, le meilleur de chaque anneau.

Arrivés si haut, les hommes, plutôt que de se satisfaire, gardèrent leur regard rivé vers le Soleil et la Lune qui les narguaient parmi les étoiles. Le sol, quelques centaines de kilomètres plus bas, avait ensuite été creusé, les meilleurs ingénieurs s’étaient rassemblés et l’on découvrit comment suspendre des territoires entiers dans cette zone si particulière, ou l’Ether et le ciel tutoyaient le firmament. Deux anneaux supplémentaires, composés de métal, de verre et d’acier, furent ajoutés au-dessus et continuaient de croitre en largeur, des centaines de villes satellites colonisèrent le ciel, et l’humanité entière s’envola avec Babel.

En retrait, détruits et saccagés, se trouvaient les ruines des trois palais royaux, maudits et désertés depuis une vingtaine d’années.

Le regard de Gabrielle les survola et elle retint un simple sourire narquois.

Toutes puissantes qu’aient été ces familles royales durant plus d’un millénaire, douze heures avait suffi pour les éradiquer… Et Babel se portait tout aussi bien sans elles...

Sous la poigne d’acier de Jonas de Thyatire, de l’Empereur Godazoth Ormel, de Barthélémy Cléoph et d’elle-même, la tour s’était redressée. Ils s’étaient attelés pendant des années à combler la perte, et, maintenant, Babel croissait à nouveau, plus forte que jamais.

Pourtant, il était acté, dans la conscience collective, que Babel ne pouvait s’élever sans un Shinéar à sa tête. Mille ans durant, les rois avaient été placés à l’égal des Dieux par beaucoup de croyances.

Il n’était même pas possible de parler de Babel sans évoquer la triade sacrée des rois, tant l’histoire de la première dépendait des directives, caprices et initiatives de la deuxième : Lorsque les eaux du Déluge eurent refluées, que la terre, boursoufflée, tuméfiée et trahie eut commencé à se découvrir, offrant aux humains, hébétés et déracinés, une tourbe morte sans fin, un homme s’était dressé parmi les autres : Nimrod, petit-fils de Noé. Le premier roi offrit alors à l’humanité dispersée ce qui lui avait été arraché par les eaux du déluge : l’espoir ou, plutôt, la foi dans un futur toujours plus glorieux que son passé.

La première pierre de Babel fut posée avec cette intention-là : L’Homme Uni surpasserait sa Source, quelle qu’elle soit, pour disputer contre elle la légitimité d’exister selon ses propres lois.

Mais les rois avaient été décimés. Les responsables étaient toujours libres et menaçaient encore l’intégrité de Babel et de ses nouveaux dirigeants… Aujourd’hui mêlés aux pirates du ciel, les Sangs-Dêchoirements se terraient maintenant quelque part entre le ciel et le désert, toujours à l’affut.

Quinze ans auparavant, ceux qui portaient actuellement les titres de conseillers et de sages, d’anciens précepteurs, colonels ou magistrats actifs au temps des rois, eurent chassé l’usurpateur du pouvoir après cinq années de résistance passive. Puis ils prirent en main les rênes de la Tour au moment où elle menaçait de dérailler.

Depuis que ces dirigeants intérims eurent annoncé que leur travail était terminé et que la Tour pouvait reprendre l’ascension à partir de là où elle fut rompue à la veille de l’attentat, de nombreuses personnes de tout profil s’étaient mises en lice pour recevoir le titre suprême de Directeur de Babel, depuis toujours tenu par un Griffon, le Ziz en personne.

Aucun n’avait pu jouer en égal contre Jonas de Thyatire. Ce dernier était le héros qui avait fédéré les opposants de Balak SemAcepteh et dirigé la riposte contre les Sangs-Dêchoirements. Avant cela, il était déjà une figure politique populaire incontournable, rival des rois en personne, avec des programmes antimonarchiques à tendance républicaine. Il avait derrière lui un socle électorale démentiel grâce à son statut de Président du parti le plus populaire, celui des Justes, et comptait ses amis par centaine à la Coupole.

Candidat sérieux et un rival de haute volé pour quiconque convoitait une place tout en haut de l’humanité, sa nomination à l’unanimité pour le Directorat n’avait été une surprise pour personne.

Depuis quinze ans, un étrange statut quo régnait entre les pirates, les Sangs-Dêchoirements, les aristocrates et les Justes, chacun aux quatre coin d’une table de jeu instable dont le centre était la Tour de Babel, si fragile et si haute à la fois. Toutefois, l’air s’alourdissait et un orage lointain commençait à approcher. Bientôt, quelque chose éclaterait, Gabrielle le sentait, car aucun de ces quatre camps ne pouvait survivre davantage tant que les trois autres existaient.

Elle sortit de ses pensées lorsque l’on toqua à la porte extérieure et un officier cintré dans une tenue militaire s’inclina face à elle :

— Tout va bien, madame ?

Elle ne répondit rien et se détourna de la vue pour pénétrer à nouveau dans la salle de réunion. Les dix généraux de la brigade olympienne se levèrent lorsque Gabrielle revint à sa place et, d’une voix neutre, elle annonça en récupérant ses affaires :

— Je vous laisse clôturer cette réunion, j’attends un rapport sur mon bureau demain à la première heure. Vous avez mon autorisation pour augmenter les effectifs sur le septième anneau le temps que la situation se calme.

— Amirale… Il y a d’autres sujets qui nécessitent votre approbation d’urgence, nous ne pouvons les valider sans en avoir discuter avec vous…

Une vague de murmures déstabilisés répondit à son injonction, mais elle ne sembla pas les entendre :

— L’appel que je viens de recevoir vient du Directeur Jonas de Thyatire, il requiert ma présence immédiate à la Coupole. La séance est reportée, mon secrétaire vous enverra une nouvelle convocation dans la journée.

Ils s’inclinèrent et elle se retira sans perdre d’avantage de temps. Doublant l’effectif de son escorte, elle rejoignit sans encombre le quai d’honneur et son dirigeable. La gigantesque horloge mécanique du hall principal, qui comptait bien ses trente mètres de diamètre, sonna minuit lorsque la belle nef racée de Gabrielle décolla pour descendre vers la Coupole en empruntant les axes réservés.

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La Chute de Babel

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