Chapitre 2
Chapitre 1
L’année scolaire venait de se terminer. Astrid fit ses adieux à ses amies avec qui elle partageait une chambre avant de sortir du dortoir et de rejoindre le parking où l’attendait sa moto qu’elle enfourcha. Quelques heures plus tard, elle coupa le moteur devant la maison. Sol était sur un des sièges en osier. L’homme d’un certain âge, barbu aux longs cheveux blonds, était le plus vieil ami d’Harriett, sa gardienne. La personne qui l’avait soi-disant « trouvée » au Jardin des Grâces. Une histoire qu’elle lui racontait depuis qu’elle était enfant. Astrid était persuadée qu’elle s’était perdue dans une invention créée pour distraire une enfant du fait qu’elle était orpheline ou qu’elle avait été adoptée. Astrid avait posé des questions, au début, puis elle avait fini par se résigner à écouter. Chaque été, quand elle rentrait, elles s’asseyaient dans les sièges en osier sur le perron et elle se laissait bercer par les histoires de la vieille femme sur les créatures fantastiques qu’étaient les vénustés (mi-humain, mi-sorcier) abandonnées par leurs parents dans le fameux Jardin des Grâces
Le visage de Sol, tordu d’inquiétude, se dérida un peu à la vue de la jeune femme. Il se précipita pour l’aider avec son sac. Elle l’enlaça, le suivit du regard alors qu’il rentrait ses affaires dans la maison. Elle préféra s’avancer vers le bord de la falaise et prit une grande inspiration, humant l’air marin, symbole des étés qu’elle chérissait tant. Une lourdeur se logea dans sa poitrine. Cet été serait différent. Elle l’avait su au moment où Harriet l’avait contactée. Il avait fallu qu’elle arrive à La Mancha pour le réaliser. Comme elle avait les yeux clos, elle ne s’était pas aperçue de l’éclat qu’avait eu la pierre à son poignet au moment où elle avait pris cette inspiration. Pourtant, son ouïe s’était décuplée et elle pouvait entendre des voix dans le chemin qui allait au port.
— Vous avez senti aussi ?
— Évidemment, Ducon !
— Mais ça veut dire…
— Qu’elle est l’une des nôtres. Oui.
Elle rouvrit les yeux et les voix disparurent. Son regard alerte se promena sur les alentours mais elle ne vit personne.
— Astrid ! Tu viens ?
La jeune femme secoua la tête comme pour chasser de mauvaises pensées, lança un dernier regard en direction du chemin avant de rejoindre Sol dans la cuisine. Elle constata qu’il avait monté son sac jusqu’à sa chambre et l’en remercia. Harriet n’avait toujours pas refait surface et Sol était de plus en plus inquiet. Il passa le reste de l’après-midi à tourner dans la maison comme un lion en cage.
— T’as pas une librairie à faire tourner ?
— Les livres peuvent attendre.
— Pourquoi est-ce que tu es si inquiet ? Parle-moi.
— J’aimerais pouvoir…
— Pourquoi est-ce que tu ne pourrais pas ? Vous me rendez folle avec vos histoires ! On dirait des paranoïaques !
— Des paranoïaques… Y a de quoi le devenir. Je te le dis. Je vais faire un tour Astrid, m’assurer que tout est en règle. Quand je reviendrai, on discutera.
— D’accord. Appelle-moi si tu as besoin de quelque chose.
Il posa une main sur son épaule qu’il serra doucement avant d’emprunter la porte de la cuisine pour sortir de la maison. Elle se servit du café qu’il avait fait chauffer et le suivit du regard par la fenêtre jusqu’à ce qu’il disparaisse sur son vélo dans le chemin du port.
Sol n’avait pas tort. C’était étrange qu’Harriet ne soit pas là pour l’accueillir mais la jeune femme ne voulait pas céder à une panique irrationnelle. Elle songea un instant à ses amis du pensionnat, à ce qu’elles diraient si elles avaient entendu Sol parler de la sorte. C’était une des raisons pour lesquelles elles ne les inviteraient jamais à La Mancha. Astrid avait entendu trop d’histoires sur la Communauté, sur la forêt, le Jardin. La Mancha n’était pas ce qu’elle semblait être et ses amies flipperaient si elles venaient à apprendre ne serait-ce que l’éventualité de l’existence des vénustés. Elle imaginait leurs têtes, les voyant être témoin, d’une des expériences d’Harriet dans son chaudron dans la cheminée de la cuisine ou de surprendre une des conversations de Sol et Harriet sur leur rituel de séparation, la Communauté ou le Jardin des Grâces. Ça ne faisait pas deux heures qu’elle était rentrée et son « oncle » était déjà en pleine parano. Astrid préféra se lancer dans un tour du propriétaire pour se réapproprier les lieux après dix mois d’absence. Rien n’avait changé depuis qu’elle était partie en septembre. Rien ne changeait jamais. C’était comme si Harriet mettait un point d’honneur à ce que tout reste à la même place en permanence.
Elle commença par son coin préféré : la petite serre derrière la maison. Harriet disait que seules elles deux pouvaient y entrer, quelque chose ayant à voir avec un enchantement lié à leurs pierres de naissance. Elle disait avoir lié les pierres qu’elles avaient toutes les deux. Astrid portait la sienne à son poignet droit. Il s’agissait d’une angéliste et elle servait de tête à un dragon en or qui se mordait la queue. Le souvenir de l’histoire que lui avait fourni sa gardienne pour ces pierres revint à l’esprit de la jeune femme : chaque vénusté était trouvée dans la Jardin des Grâcesavec une pierre. Cette dernière contenait une goutte de sang du parent sorcier et elle conférait à ladite vénusté sa spécificité. On activait les pouvoirs de la vénusté une fois la pierre montée sur un bijou en or ou en argent grâce à un rituel dit « de liaison » : le Desmós. Sa gardienne avait ajouté que si jamais on retirait son bijou à une vénusté, on retirait ses pouvoirs à celle-ci. Ainsi, elle vieillirait extrêmement vite et mourrait.
Astrid sourit, toucha inconsciemment la pierre et entra dans la serre. Cet endroit était la fierté d’Harriet, son jardin secret. Elle y cultivait toute sorte de plantes rares qu’Astrid n’avait vues nulle part ailleurs. Hormis peut-être au Jardin Botanique de La Mancha. Elle laissa ses doigts glisser sur les pots. Elle aimait sentir l’odeur de la terre, regarder les plantes changer d’état au fil de l’été. Harriet lui envoyait souvent des photos de l’évolution de celles qu’elles plantaient toutes les deux durant la saison. Un sourire étira les lèvres de la jeune femme alors qu’elle promenait son regard sur les lieux. Elle était rentrée. Enfin, chez elle. Alors que le sentiment de confort grandissait dans sa poitrine, le pot dans lequel elles avaient planté la calluna attira son attention. Harriet avait mentionné la bruyère au téléphone. Un pli se dessina sur le front de la jeune femme, alors qu’elle s’approchait du plant, concentrée.
— Qu’est-ce que tu as voulu dire mamie ? Qu’est-ce que tu as trafiqué avec cette plante ?
Comme elle approchait sa main pour toucher la fleur du bout des doigts, elle remarqua l’éclat de l’angéliste à son poignet. Elle crut que la pierre captait un rayon du soleil avant de s’apercevoir que celui-ci était caché derrière la maison. La jeune femme souleva le pot mais ne trouva rien. La terre ne semblait pas avoir été remuée. Ne sachant pas quel sens donner aux mots de sa gardienne, elle décida d’abandonner l’idée et quitta les lieux pour retourner à l’intérieur de la maison. Il allait bientôt faire nuit, il lui fallait faire à manger et Sol ne devrait pas tarder à revenir la voir.
Chapitre 3
Chapitre 2
Comme ils quittaient le Jardin des Grâces, Sofia attrapa le bras d’Hogan pour le ralentir et lui parler en retrait des autres. Elle allait ouvrir la bouche quand leurs pierres chauffèrent agréablement, signe de la présence d’une nouvelle vénusté de la Communauté à proximité. Esteban qui était passé devant avec Sarah-Louise se tourna vers le groupe, ébahi :
— Vous avez senti aussi ?
— Évidemment, Ducon !
Sofia serra sa prise sur le bras d’Hogan pour tenter de le calmer. Il fallait absolument qu’il reprenne le contrôle de ses émotions et elle semblait être la seule que ça inquiétait. Une vague de ressentiments monta en elle, lui faisant serrer la mâchoire.
— Mais ça veut dire…
Élise semblait, comme souvent ces derniers temps, sur le point de pleurer.
— Qu’elle est l’une des nôtres. Oui.
La douceur dans la voix de Sofia contrastait nettement avec les émotions qui bouillaient en elle à l’instant précis. Elle constata que l’aventurine bleue à l’annulaire droit d’Hogan était plus vive qu’à l’accoutumée et comprit pourquoi. La pierre était incrustée dans une chevalière en or qui s’ouvrait pour offrir un tout petit compartiment gravé du blason de sa famille.
— Bougez-vous ! Faut pas qu’elle nous voit et je sais pas vous mais moi, j’ai autre chose à foutre avant ce soir, darda Damiana avant de se remettre en marche, bousculant son frère, détachant sa main de celle de Sarah-Louise.
Au moment où la connexion fut rompue, la pierre cessa de scintiller au petit doigt d’Hogan et Sofia, qui n’avait pas quitté ses yeux verts du regard se rendit compte qu’il n’avait même pas eu l’intention de sa magie. À nouveau, elle attendit que les autres soient un peu loin pour avancer à son tour, son bras toujours attaché à celui d’Hogan. Du bout de son index libre, elle fit tourner son menton pour que leurs regards se croisent et lui fit son plus beau sourire.
— Ça te dit qu’on passe un peu de temps ensemble avant ce soir ?
Il sembla troublé un instant. Comme si une succession trop rapide de pensées diamétralement opposées se succédaient dans sa tête
— Je… je sais pas Sof, j’avais envie de rester seul.
— En fait, ce n’était pas une question Hog. Tu te rends compte que Damiana était sous ton influence là ? Faut que tu te calmes avant ce soir, on a besoin de toi. Il est primordial que tu te sois rééquilibré si on veut que ça fonctionne. Sinon, on risque de faire une autre connerie. Et il est hors de question que j’ai deux…
— OK ! Qu’est-ce que tu as en tête ?
— Je voudrais que Sarah-Louise vienne aussi. Sa spécialité pourra nous être utile pour te guider.
Ses muscles s’étaient tendus à la mention du nom de la jeune femme.
— Non. J’ai pas besoin de son aide.
— Hog ! Ne sois pas tête de mule ! C’est notre amie.
— Ça n’aidera pas si elle est là. On l’impliquera si je n’y arrive pas par moi-même. Je préfère. Pour la protéger.
Elle rit. Il était loin d’avoir les talents de conviction de Sarah-Louise mais elle fit mine d’être convaincue pour cette fois
— D’accord. Laisse-moi faire.
Ils accélèrent le pas pour rattraper les autres et elle leur annonça qu’ils s’éclipsaient.
— À tout !
Esteban leva sa main libre, Sarah-Louise hocha la tête. Damiana et Élise s’étaient lancées dans une autre de leur discussion houleuse, elles ne leur prêtèrent aucune attention. Ils continuèrent leur route longeant le port jusqu’au Tholos café & restaurant. Ils allaient sûrement s’arrêter là un moment. Sofia fit glisser sa main le long du bras d’Hogan avant de l’entraîner dans une ruelle entre la librairie et l’épicerie. Elle traversa le village quelques pas devant lui jusqu’au pont qui menait à la forêt.
— Où est-ce qu’on va ?
— Tu verras.
Il leva les yeux au ciel mais l’étirement de ses lèvres trahissait son amusement.
— Il n’y a pas cent mille endroits par-là Sof, tu sais…
— Tshhht.
Ils s’enfoncèrent dans la forêt et suivirent le chemin qui menait jusqu’au lac. L’endroit habituellement peuplé d’Indésirables en été était encore désert. Les Indésirables, c’était le qualificatif que la Communauté employait pour désigner les humains de La Mancha. Parmi lesquels, les Mondains désignaient les élus ou personnages importants de la ville. Les touristes n’étaient pas encore arrivés, les Indésirables pouvaient encore profiter de la plage. Le train ne s’arrêtait pas à La Mancha mais quelques humains trouvaient quand même le moyen de prendre le bus jusqu’au village pour passer la journée. Ils ne pouvaient pas rester plus longtemps faute d’endroits où passer la nuit. Interdiction du maire Ford.
Elle le traîna jusqu’à un ponton où elle se déshabilla avant de plonger dans l’eau. Elle réapparut quelques mètres plus loin, lui offrit un sourire fier avant de continuer à nager jusqu’à une plateforme en bois un peu plus loin dans l’eau.
— Allez ! Viens ! Dépêche-toi ! On n’a pas toute la journée !
— On croirait entendre les Peters !
— Tais-toi et rejoins-moi.
Elle ressemblait à une sirène au milieu de l’eau. Les vénustés étaient plus attirantes qu’un humain moyen. Bien qu’elles aient l’habitude de leurs traits, parfois, elles se rendaient compte de leur apparence. Surtout en présence d’une Sofia décidée à obtenir gain de cause. Hogan ne se fit pas prier plus longtemps et rejoint la jeune femme sur l’îlot de bois.
— Assieds-toi, mets tes mains sur tes genoux et ferme les yeux.
— Tu vas me faire méditer ? Vraiment, Sofia ?
— Chut ! Laisse-toi faire.
Les doigts délicats de Sofia rectifièrent la position d’Hogan. Malgré sa réticence, il rayonnait. L’impression était accentuée par les reflets des rayons du soleil dans les cheveux blonds mouillés du jeune homme. Il ressemblait à l’idée qu’elle se faisait d’Apollon. Assis, là, les gouttes d’eau perlant sur son corps musclé. C’était comme ça qu’elle voulait le voir, comme ça qu’ils le connaissaient tous. Était-elle la seule à se souvenir ? Elle soupira.
— Quoi ? J’ai fait quelque chose de mal ?
— Non, tu t’en sors très bien. Maintenant, concentre-toi sur ma voix.
— Ah non, je me suis mépris ! On part sur une hypnose. Très bien.
— Ce que tu peux être bête ! Allez !
Elle joignit une tape sur le tibia à sa parole. Puis son visage se ferma et elle devient sérieuse. Ils devaient se dépêcher. Le soleil disparaissait déjà à travers les arbres.
— Faut que tu oublies Esteban maintenant, Hog. On ne pourra pas être efficaces ce soir si tu ne le fais pas. C’est un choix que tu dois faire. Je veux que tu le visualises devant toi. Je veux que tu le voies et que tu décides de ne pas le choisir. Je veux que tu le laisses partir vers Sarah-Louise et qu’à chaque pas qu’il fasse, tu ne ressentes rien. Au mieux, de l’amour pour lui et pour elle. Il faut que tu arrives à être heureux pour eux. Au minimum, à ce qu’ils te soient indifférents. Pense à ce qu’on veut accomplir. Tu ne peux pas laisser des sentiments passer, nous empêcher de réaliser notre futur, Hog. On a besoin de toi. On a besoin que tu aies toute ta tête. Tu comprends ?
Il ouvrit sa main droite pour qu’elle l’attrape. Il prit une grande inspiration, laissant les mots de son amie résonner dans tout son corps, s’ancrer en lui. Elle déposa ses lèvres au creux de sa paume et un feu embrasa le jeune homme. Il ouvrit les yeux, trouvant immédiatement les prunelles marron de Sofia. Il l’observa un moment, son visage de poupée, sa beauté intemporelle. Ses cheveux blondis par le soleil et le sel tombaient mouillés sur ses épaules. Des larmes perlaient sur les joues d’Hogan, se mélangeant à l’eau du lac sur sa peau rougie par le soleil pris dans l’après-midi. L’intensité de leur échange visuel ne fit que se renforcer à mesure que les secondes passaient. Il porta sa main libre à la mâchoire de la jeune femme et approcha son visage. Au moment où leurs lèvres se touchèrent, le feu se calma et il se sentit drainé. Les doigts fins de Sofia étaient venus se lier à ceux d’Hogan sur sa joue. Ils finirent par s’écarter, posant leur front l’un contre l’autre. Il souffla un merci presqu’inaudible.