Chapitre 2

II

Alexandra

C’est le retour des vacances scolaires de février, Emmanuelle voit son corps se transformer de jour en jour. Il lui devient difficile de dissimuler ses dix semaines de grossesse au lycée. La saison et la mode lui permettent toutefois de mettre de grands pulls par-dessus ses jeans qu’elle ne ferme plus qu’avec la ceinture. Pour l’instant, ça passe…

Ça lui fait du bien de retrouver cette ambiance plus décontractée qu’elle ne l’est à la maison depuis peu.

Sur les conseils de son amie Alexandra, elle en parle à son professeur de français qui est aussi leur professeur principal, madame Caraso, qu’elle affectionne particulièrement. En effet, son amie, avec le recul du spectateur, s’inquiète de la situation face aux regards des autres d’ici la fin de l’année scolaire.

Les deux jeunes filles trainent à la fin du cours de français, de façon à se retrouver seules avec madame Caroso dans la classe enfin désertée du brouhaha de trente élèves.

Elles s’approchent de son bureau.

— C’est toi qui lui dis.

— Ah non, Emma, c’est à toi de le faire, je reste là mais c’est toi qui dois lui annoncer, ne t’inquiète pas, je te soutiens, lui dit Alexandra, ses mots accompagnés d’un clin d’œil.

Madame Caraso, surprise dans un premier temps de l’aveu d’Emmanuelle, compatit à l’angoisse de la jeune fille qu’elle a déjà classée dans les bons élèves.

— Ne t’inquiète pas, nous, le corps enseignant et je parle au nom de mes collègues, allons faire notre possible pour que les quelques mois qu’il reste avant la fin de l’année scolaire se passent au mieux pour toi et pour les élèves de la classe, dit-elle d’un air empathique. Toutefois, je dois en informer Monsieur Dupuch, lui seul peut décider de te garder ou non dans son établissement, ajoute-t-elle posant une main délicate sur son bras.

— Merci Madame, répond Emmanuelle, soulagée de l’avoir enfin avoué.

Deux jours plus tard, elle reçoit, à son domicile une convocation l’invitant à se présenter dans le bureau de monsieur Dupuch, le proviseur.

Elle s’y rend accompagnée de sa mère, le vendredi suivant après les cours. Toutes les deux traversent la grande cour du lycée dont les arbres dégarnis de leur feuillage sont semblables à des fantômes aux bras levés dont leurs draps blancs se seraient envolés, laissant juste apparaitre leur carcasse décharnée. Quelques élèves en attente d’amis ou de l’heure d’un bus trainent çà et là sur un banc, d’autres se dirigent vers la sortie opposée. On a l’impression que, dans cette cour faite de coins et de recoins, il y a toujours quelqu’un qui s’y promène ou qui l’habite. Plusieurs bâtiments composent l’ensemble de ce lycée.

Emmanuelle est contente de faire visiter son nouveau domaine à sa maman.

— Tu vois ce long bâtiment blanc sur la gauche, c’est celui où on fait les cours de techno, biologie, SVT. Celui-là, c’est celui du réfectoire, et au premier étage il y a les salles d’économie et de comptabilité, je crois. Tu verrais comme il est vieux ce bâtiment. Le plancher craque sous les pas, à gauche c’est l’internat.

Brigitte se laisse guider par sa fille qu’elle sent fière de montrer son domaine mais insouciante du but de la visite. C’est vraiment encore une enfant pense-t-elle.

L’administration est concentrée dans un bâtiment de style chartreuse.

Brigitte et Emmanuelle sont priées de patienter quelques instants dans le corridor dont la hauteur paraît vertigineuse, renforcée par l’étroitesse de ce grand couloir.

— Hum, ça sent bon la cire, remarque Emmanuelle, en remuant son petit nez.

Au bout de quelques minutes, elles sont appelées à entrer dans le bureau de monsieur le proviseur.

Cette immense pièce est lambrissée de sapin miellé des murs au plafond et son plancher est en chêne.

C’est la première fois qu’Emmanuelle entre dans ce bureau. Son regard, stupéfait, se pose sur une série de meubles anciens qu’elle n’a pas l’habitude de voir.

L’armoire, assortie au bureau est d’un bois foncé, presque de brou de noix. De hautes colonnes doublement torsadées, de style Louis XIII encadrent ses portes, décorées de motifs de chasse.

Le bureau, très lourd en style est décoré par un délicat sous-main en cuir de couleur vert olive, bordé d’une fine dorure. Les deux fauteuils assortis face au bureau achèvent de donner à l’ensemble une impression de sévérité. L’odeur de cire et de térébenthine, prenante, y est encore plus forte que dans l’entrée.

Monsieur Dupuch les invite à s’assoir, puis s’assied à son tour.

S’adressant à Brigitte :

— Je vous remercie Madame, d’avoir répondu à ma convocation. Je ne vous cache pas que je suis un peu embarrassé par cette situation, c’est la première fois qu’il m’est donné de gérer un tel cas dans mon établissement. Déontologiquement, votre fille ne devrait plus être acceptée dans le lycée.

On sait très bien que les autres élèves de sa classe peuvent, par curiosité pour certains, par méchanceté ou jalousie d’intérêt pour d’autres, perturber les cours. Cette situation inhabituelle dans une classe ne doit en rien déranger l’enseignement des professeurs.

Brigitte se sent un peu gênée, un peu honteuse aussi d’être mise face à son manque d’assiduité dans l’éducation de sa fille.

Emmanuelle réalise aussi à cet instant que tout commence à se compliquer. Si elle ne peut plus aller en cours, que va-t-il se passer ? Jusqu’à présent, elle n’avait fait aucun lien entre le bébé dans son ventre et ses cours au lycée. C’était pour elle, deux mondes parallèles, elle n’avait pas pensé que ces deux mondes pouvaient se rejoindre et n’en faire qu’un.

Il y avait sa grossesse à la maison entourée de sa mère et ses sœurs, au quotidien légèrement perturbé et il y avait sa grossesse à l’école dont très peu de personnes étaient au courant et où sa vie continuait très normalement.

Monsieur Dupuch la sort de ses pensées et lui demande quel est son avis sur ce qu’il vient de dire.

Qu’a-t-il dit déjà ? pense-t-elle.

Emmanuelle réfléchit un peu et lui répond :

— Oui Monsieur le Proviseur, je vous comprends mais je vais en parler à mes camarades de classe et vous promets de faire de mon mieux afin que les cours ne soient pas perturbés.

— Très bien. Quelle est l’orientation d’études que tu envisageais de prendre ?

— Je veux faire L, monsieur. Je veux devenir journaliste puis rédactrice, je ne sais pas encore dans quelle catégorie de presse. Je suis également passionnée d’histoire littéraire, alors je compte sur les rencontres de ma vie pour être aiguillée le mieux possible.

Monsieur Dupuch est très surpris d’entendre les propos de cette jeune fille, elle a l’air tellement déterminée dans le choix de sa carrière, peut-être inconsciente de son état face aux longues études qui l’attendent. Si elle y parvient, pense-t-il.

— Emmanuelle, je vais te laisser une chance d’aller au bout de tes rêves. Je compte sur toi pour faire en sorte que ce ne soit pas la pagaille en cours à cause de ton état. Tu peux poursuivre ta scolarité dans mon établissement, j’espère ne pas avoir à regretter ma décision d’aujourd’hui. Dès lundi, j’en informerai ton professeur principal, et je vous ferai rapidement part de sa décision, ajoute-t-il en s’adressant à Brigitte.

— Merci Monsieur le Proviseur. Désolée de vous mettre dans l’embarras, remercie Brigitte, soulagée.

— Je vous en prie, je pense que votre fille, et je ne dis pas cela parce qu’elle est présente, est un très bon élément, et je ne voudrais pas être responsable, en partie, de l’échec professionnel de sa vie, pour une décision prise trop hâtivement et de manière irréfléchie. Il y a des protocoles qu’il faut parfois savoir bousculer pour des personnes qui en valent la peine.

Brigitte est à la limite des larmes, monsieur Dupuch le voit bien, ses yeux se cachent derrière un léger rideau mouillé. Les paroles du proviseur viennent bouleverser cette mère qui comprend de plus en plus chaque jour que l’avenir professionnel de sa fille est menacé ; il est tellement difficile d’allier un métier de journaliste avec une vie de maman célibataire.

L’entretien terminé, les trois personnes se lèvent de leur siège, monsieur Dupuch les raccompagne courtoisement jusqu’à la porte du bureau.

Elles y sont entrées craintives et incertaines, elles en ressortent rassurées et émues.

— Merci encore, Monsieur le Proviseur d’accepter que ma fille poursuive ses cours dans votre établissement, dit Brigitte en lui serrant la main.

— Je vous en prie, répond-il, bon courage à vous et à toi surtout, Emmanuelle.

— Merci, Monsieur le Proviseur, répondent-elles en cœur.

Lorsqu’elles se retrouvent dans la cour du lycée, Brigitte ressent une envie incontrôlable de serrer sa fille dans ses bras. Et c’est ce qu’elle fait. Sa petite fille, son enfant… Une foule d’émotions traversent son esprit.

Emmanuelle en est émue mais pense avant tout à la super décision prise par le proviseur.

— Maman, c’est génial, je vais pouvoir continuer mes études et, tu verras, je deviendrais une grande journaliste.

— Oui ma chérie, je te le souhaite. Ce petit bouchon qui grandit en toi sera fier lui aussi de sa maman.

La jeune fille ne répond pas, elle ne s’est pas encore projetée dans cette vie-là, c’est tellement loin…

Madame Caraso, informée par le proviseur de sa décision n’a, bien sûr, également pas émis d’objection à ce qu’Emmanuelle poursuive son année de seconde dans sa classe, c’est ainsi que la petite vie scolaire reprend comme si de rien n’était.

Enfin, presque.

Emmanuelle devient peu à peu beaucoup moins assidue dans ses devoirs, son attention est de plus en plus difficile à capturer par les professeurs.

Elle a très souvent la tête ailleurs, on peut la comprendre, on le serait à moins.

Toutefois, elle se réjouit de pouvoir tenir la promesse qu’elle a faite au proviseur : pas d’incidence due à son état vis-à-vis des élèves pendant les cours.

Ses amis du lycée sont aux petits soins avec elle, même ceux qui ne lui avaient jamais adressé la parole avant de savoir. Cette situation déplacée dans une école entraine une grande part de curiosité, de compassion aussi.

C’est surtout son amie Alexandra qui l’entoure de beaucoup d’attentions.

Elles ne se connaissent que depuis le début de cette année scolaire, mais elles ont rapidement créé un lien amical. Depuis qu’Alexandra est au courant de la situation de son amie, elle en a d’ailleurs été la première informée, ce sentiment réciproque d’affection est croissant.

Emmanuelle se confie beaucoup à sa camarade, celle-ci sait l’écouter et souvent lui changer ses idées grises.

— Viens, le prof de sport est absent, je t’amène chez mes parents, ils ont une boulangerie dans le quartier des Chartrons, tu verras ils sont sympas.

Elles partent toutes les deux sur le CIAO d’Alexandra à travers les rues de Bordeaux, Emmanuelle sur le porte-bagage.

— Ou là, tu as pris du poids ma grande depuis la dernière fois, plaisante Alexandra, en faisant semblant de ne plus pouvoir avancer.

Cette fille est un vrai bout en train, elle a aussi un cœur d’or, Emmanuelle l’apprécie beaucoup.

Depuis qu’elle sait que son amie est enceinte, elle ne la lâche pas, toujours en train de lui remonter le moral et de lui mettre en évidence le côté positif de la situation.

— Tu te rends compte, c’est génial, tu vas être une jeune maman, quand ton enfant aura vingt ans tu en auras seulement trente-six, peut-être même que si ta fille ou ton fils est aussi précoce que toi tu pourras être une grand-mère de moins de quarante ans ajoute-t-elle en riant. Bon, je pense que ce ne sont pas les seuls avantages, mais ça en fait partie. C’est sûr que pour les cours, ça va être un peu moins drôle, mais je suis là, je t’aiderai.

L’esprit espiègle, Alexandra a toujours une idée en tête pour distraire son entourage, et adore amuser la galerie.

Elles sont presque arrivées à la boulangerie familiale, lorsqu’Emmanuelle est prise de nausée.

— Arrête-toi, crie-t-elle à son amie

Elle descend de la mobylette blanche et se s’assied sur les marches d’une échoppe qui se trouve à proximité, elle est transpirante malgré la température de cette fin d’hiver. La contraction de son estomac se fait de plus en plus pressante, elle sent qu’elle va vomir, elle n’a pas d’autre choix que de le faire dans la rue, sur ce trottoir. Et elle le fait.

À la vue de ce spectacle et bien que son estomac se soulève aussi, Alexandra s’approche d’elle et lorsque son amie a terminé sa petite affaire qui n’a duré que quelques instants, elle lui tend un mouchoir en papier.

— Tiens, essuie-toi. Ça va mieux ? Tu veux attendre un peu avant d’y aller ? Si tu veux, on peut remettre à un autre jour la visite chez moi.

— Non, ça va aller. Désolée, c’est arrivé d’un coup. Merci pour le mouchoir, répond Emmanuelle, un peu gênée.

— Pas grave, c’est surtout embêtant pour toi. Tiens, c’est un des avantages auquel je n’avais pas pensé, plaisante-t-elle.

Elles en rient et reprennent la route direction les Chartrons.

C’est ainsi qu’Emmanuelle fait la connaissance de la famille d’Alexandra. Leur entrée dans la boutique est signalée par une sonnerie claire déclenchée par l’ouverture de la porte. « Ding ».

Emmanuelle est émerveillée par la décoration en place, c’est vrai que c’est bientôt Pâques, pense-t-elle.

Des œufs, des cloches et des cocottes en carton ornent tous les endroits où il est possible d’en placer.

Ces couleurs vives et dorées donnent un air de fête au magasin.

Sa mère, une petite femme, est derrière le comptoir, en train de faire le réassort des viennoiseries pour l’après-midi.

— Bonjour maman, je te présente Emmanuelle, l’amie dont je t’ai parlé, le prof de sport est absent, on a deux heures de libres, alors j’ai pensé qu’on pourrait venir prendre notre goûter au chaud.

— Tu as bien fait, ma chérie. Bonjour Emmanuelle, tu as un petit creux toi aussi ? demande sa mère, le sourire aux lèvres.

— Bonjour madame, pourquoi pas, merci, répond timidement la concernée.

— Alexandra, je te laisse t’occuper de ton amie, je dois terminer le réapprovisionnement, ton frère vient de m’amener toutes ces chocolatines et pains aux raisins à mettre en place.

— OK maman, merci, on y va.

Les deux adolescentes se dirigent vers l’arrière-boutique, une grande pièce un peu sombre où sont alignées des étagères des deux côtés du mur ; sur celles de droite, des cartons entiers de bonbons et de barres chocolatées, Emmanuelle n’en a jamais vu autant réunis en un seul endroit. Ses yeux se posent sur une grosse boite de Mars. Humm, mes préférés se dit-elle, gourmande. Sur le mur gauche de la réserve, elle devine un stock de boites à gâteaux pliées et empilées attendant d’être utilisées pour la vente des pâtisseries. L’écart entre les deux rangées est assez large, Alexandra lui explique que c’est pour faciliter le passage des chariots à pains.

Après cette traversée enchanteresse, elles arrivent dans l’antre du boulanger : le fournil, qui est par définition le lieu où se trouve le four et où on pétrit la pâte.

Cet endroit est deux fois plus grand que le magasin. Emmanuelle a l’impression d’être dans un léger nuage blanc, tout est recouvert d’une mince pellicule de farine.

Le four, au fond de la pièce, est un immense meuble métallique, composé en façade de quatre grandes portes horizontales vitrées, au travers desquelles des dizaines de baguettes allongées sont en train de dorer. Elle est fascinée par cette scène. L’odeur qui s’en dégage fait frémir ses papilles.

À l’avant du four elle voit un chariot sur roulettes recouvert d’une toile épaisse qui permet, elle le comprendra en voyant le père d’Alexandra l’actionner, de sortir les baguettes cuites puis d’introduire la fournée suivante de pâte crue.

Ses frères, Jean-Luc et Bruno sentant une présence derrière eux, se retournent vers les deux adolescentes lorsqu’elles entrent dans le fournil.

— Bonjour les gars, s’exclame-t-elle. Bonjour mon papounet, je ne veux pas vous déranger dans votre travail mais je viens vous présenter mon amie Emmanuelle.

— Bonjour Mademoiselle, répondent-ils presque en cœur.

Emmanuelle un peu gênée de cette intrusion, sourit et les salue à son tour. Elle se demande s’ils savent…

— Allez, ne fais pas ta timide, viens on va voir si les chocolatines sont encore chaudes, c’est là qu’elles sont les meilleures.

Alexandra l’amène vers le fond du fournil où se trouvent des chariots de clayettes recouvertes de viennoiseries, c’est à cet instant qu’Emmanuelle a droit à son baptême des boulangers.

Les garçons lui lancent en riant des mini pâtons enrobés de farine ; en un rien de temps, ses vêtements sombres virent au blanc, ses cheveux châtains sont grisonnants.

Comprenant la plaisanterie, elle se mêle à leurs rires. Malgré les éclaboussures qu’elle a reçues, Alexandra qui était de connivence avec eux est pliée en deux.

— Voilà ma grande, tu viens d’être baptisée, bienvenue dans la famille des boulangers, s’exclame Alexandra, fière de son coup.

Emmanuelle ressent à cet instant la chaleur et l’union de cette famille ; elle comprend pourquoi son amie est si riche d’esprit et de cœur.

— Tiens, lui dit-elle en lui tendant une appétissante chocolatine bien dorée qui va s’avérer aussi bonne que belle, tu l’as bien méritée. Puis, s’adressant à sa petite famille, bon, on vous laisse, on a cours dans une demi-heure.

— Merci pour votre accueil, leur lance Emmanuelle en souriant, ainsi que pour la chocolatine, elle est délicieuse.

— Enchanté d’avoir fait ta connaissance, tu reviens quand tu veux, promis, il n’y aura plus de baptême, lui répond le père dans un sourire plein de gentillesse.

— Merci monsieur, lui rétorque-t-elle émue.

Les jeunes filles repartent au lycée, les vêtements enfarinés.

Mais quel bon moment de détente ! Elles en rient encore en entrant dans la salle de SVT.

Chapitre 3

III

Le lycée

Sylvie, la petite sœur d’Emmanuelle, est en admiration devant elle, fascinée par ce que sa grande sœur est en train de vivre.

Elles ont toujours eu des relations fusionnelles et Emmanuelle partage volontiers les émotions de sa grossesse avec elle.

C’est le week-end, les deux sœurs, dans leur chambre commune, sont allongées sur leur lit respectif, un livre pour la petite, âgée de quatorze ans et la revue « neuf mois » pour la grande, où elle apprend que bientôt sera démocratisé l’examen de l’échographie prénatale, permettant à toute future maman de surveiller de façon plus précise la santé de son enfant et aussi d’en connaître le sexe, à partir du quatrième mois de grossesse.

— Tu te rends compte Sylvie, c’est génial ça comme progrès, dommage que je ne puisse pas encore en profiter ! S’exclame Emmanuelle.

— C’est sûr, ça signifie que là, on saurait déjà si dans ton ventre grandit une fille ou un garçon. Et d’ailleurs comment tu vas l’appeler ? lui répond sa sœur.

Emmanuelle pose son magazine, ses yeux se dirigent vers le plafond en mode réflexion puis elle lui répond.

— Je ne sais pas trop, que penses-tu d’Esteban ou Jonathan ou bien Emmanuel dit-elle dans un sourire pour ce dernier prénom évoqué, Christophe aussi c’est bien. Il me reste encore cinq mois pour y réfléchir sérieusement. Tu choisirais lequel, si c’était toi qui avais un petit bébé dans ton corps ?

Sylvie se lève et pose les mains sur son ventre, cambre ses reins pour simuler un état de grossesse.

— Julien ! Répond-elle sans hésiter. C’est le prénom de son petit amoureux

Les deux sœurs éclatent de rire et se jettent dans les bras l’une de l’autre

— Ah, ma petite sœur chérie, je t’aime. Fais attention avec ton Julien, c’est vite arrivé de tomber enceinte. Quand j’ai eu ma première relation sexuelle avec Jean-Michel, je ne pensais pas en arriver là. Maman ne m’a jamais expliqué le truc des jours d’ovulation et de fécondité. Maintenant je sais, mais c’est trop tard.

— Mais pourquoi ton copain ne veut pas que vous viviez et éleviez ensemble ce bébé, demande Sylvie ?

— D’abord, ce n’est plus mon copain, et pour répondre à ta question, ses parents refusent qu’il arrête ses études, si jeune, pour élever un enfant. Je peux les comprendre, ajoute-t-elle nostalgique.

— Tu le vois encore ?

— On se croise parfois dans la cour du lycée, mais on s’évite un maximum, ses parents lui ont interdit de m’approcher et de me parler.

— Et ça ne te fait rien quand tu l’aperçois ?

— Si, j’ai mal au cœur, mais je ne peux pas l’obliger à vouloir de moi et de cet enfant que lui non plus n’a pas désiré.

Sylvie est bien triste pour sa grande sœur, elle a bien ressenti un trouble d’émotion dans sa voix et bien vu ses yeux humides à l’évocation de celui qu’elle aime encore.

Elle décide de lui changer les idées.

— Viens, on va faire des crêpes. Qu’en penses-tu ?

— Tu as raison, en plus je m’en fiche de prendre du poids, ça ne se verra pas, réplique-t-elle ironiquement.

Quand Brigitte, de retour des courses, entre chez elle, une odeur sucrée envahit la maison.

— Hum ça sent bon, crêpes ou gaufres ? Interroge-t-elle en se dirigeant vers la cuisine où ses deux filles sont déjà en train de sucrer leurs galettes.

— On t’attendait pour les déguster, maman.

— Vous êtes trop mignonnes, j’en prendrais bien une avec du citron s’il vous plaît.

Depuis trois semaines l’aînée des filles, Christelle, a quitté le nid douillet de la maison, pour s’installer dans son appartement, elle a envie de sa liberté et de se rapprocher de son travail.

Il est prévu qu’Emmanuelle récupère sa chambre que Brigitte a décidé d’aménager avec tout ce qu’il faut pour y accueillir aussi un bébé.

— Regarde ma chérie ce que j’ai trouvé pour le petit bouchon, dit-elle en déballant les courses.

Elle sort un nid d’ange de son emballage. De couleur gris perle portant l’inscription « mon bébé» en lettres bleues, l’intérieur molletonné blanc en laisse deviner la douceur.

— Merci maman, dit Emmanuelle se blottissant contre sa mère. Puis se saisissant du cadeau, se dirige vers sa chambre

— Je vais le ranger.

Une fois isolée dans son antre, elle s’assied sur son lit, des larmes coulent toutes seules, elle serre le nouveau vêtement contre son ventre. Des pensées paradoxales se bousculent dans sa tête. L’image idyllique qu’elle ressent parfois à l’idée de la venue de cet enfant vient en contradiction avec l’angoisse de ne pas être à la hauteur dans les premiers jours du bébé, puis de son éducation.

Comment vais-je pouvoir concilier la fin de mes études et ensuite mon rêve de devenir journaliste, se demande-t-elle ?

Cet enfant risque fort d’être un obstacle à une vie bienheureuse et comblée. Vais-je pouvoir en accepter toutes les contraintes ? Se tourmente-t-elle.

Le flot de ses larmes redouble d’intensité, elle se cache la tête à présent dans son oreiller, ne souhaitant être entendue ni par sa mère ni par sa sœur.

Elle pleure car ses pensées sont revenues sur ce petit être qui vit en elle.

C’est mon fils, mon enfant, il n’a rien demandé, il ne doit pas subir les irresponsabilités de ceux qui l’ont conçu, songe-t-elle dans son sanglot.

— Désolée mon bébé, je vais essayer d’être une bonne maman, je vais essayer de te rendre heureux et de m’occuper de toi du mieux que je peux. Désolée d’avoir parfois des pensées négatives envers toi, ne m’en veux pas, la vie n’est pas toujours facile, tu sais, dit-elle en s’adressant à voix basse, les yeux rivés sur son ventre, où elle vient de poser les mains en quête d’un mouvement de l’enfant. Je t’aime, termine-t-elle avant de replonger la tête dans son coussin et de fondre en larmes de plus belle

C’est à la fin de son sixième mois de grossesse que sa nouvelle chambre est enfin prête. Elle l’a, aidée de sa mère et de Sylvie, décorée et agencée à son goût.

Déjà un berceau en osier blanc, sur pied, recouvert d’un drap bleu parsemé de plumes blanches pour empêcher la poussière de s’y déposer, est disposé dans le seul angle disponible de la pièce. Juste à côté se trouve le bureau en teck recyclé qu’elle a récupéré de sa grande sœur, contre le mur d’en face près de la fenêtre, son lit recouvert d’un doux plaid de couleur beige rosé, dans lequel elle aime s’envelopper, et de plusieurs coussins aux couleurs vives pour donner de la vie et de la lumière à sa chambre, comme elle dit. Sur le dernier pan de mur, un petit fauteuil que Brigitte a acheté en prévision du confort de l’allaitement du bébé.

Que ce soit au lycée ou à la maison, elle tait toujours ses angoisses. Sa nouvelle chambre est devenue son refuge, sa tanière où chaque soir elle donne libre cours à ses tourments, plongeant dans les affres de sa tristesse. Et, chaque soir, étendue sur son lit ou installée dans son fauteuil, enroulée dans son plaid, elle déverse ses larmes sans retenue.

Lorsque ses yeux se posent sur le petit berceau, elle ressent une douleur dans la poitrine.

Emmanuelle ne veut l’avouer à personne, pas même à Sylvie ni à Alexandra, mais elle a peur de sa nouvelle vie, peur de ne pas être capable d’assumer correctement son rôle de maman.

Pourtant, elle l’aime déjà ce petit être, elle lui dit chaque jour, elle sait que de l’amour pour lui, elle en aura éternellement, le problème n’est pas là

Le problème c’est elle, c’est son inquiétude grandissante face à toutes ces nouvelles fonctions qu’elle aura à gérer. Pourra-t-elle mener de front sa vie de jeune maman durant les deux années de lycée qu’il lui reste à faire, puis la fac, puis l’école de journalisme ? Et après ?

Et Jean-Michel qui s’en fout… Peste-t-elle en son for intérieur.

Et cet enfant qui va naître sans père, quel déséquilibre psychologique pour lui ?

Tout le monde dit que les familles monoparentales font des enfants instables, avec des troubles comportementaux importants, qu’ils sont encore plus difficiles à élever que les autres, on dit même qu’ils sont malheureux.

— Je n’ai pas pensé à tout ça quand j’ai égoïstement et inconsciemment décidé de le garder, j’ai juste songé à mes idées contre l’avortement, se souvient-elle.

Ce soir-là, elle s’endort difficilement, les yeux humides rivés sur le berceau qui lui fait face.

Dans quelques jours, sept mois de grossesse et c’est enfin la fin de l’année scolaire, cette seconde a été la plus longue de sa vie de jeune adolescente.

Elle se réjouit de ne plus avoir à faire bonne mine devant tout le monde au lycée, car hormis Alexandra, elle n’apprécie plus la présence des autres.

C’est son gros ventre qu’elle ne peut plus cacher qui la rend aigrie, elle est fatiguée de devoir encore parfois s’expliquer et raconter son quotidien et sa projection dans sa future vie. Qu’est-ce que ça peut leur faire, pense-t-elle ? Ils n’ont qu’à en faire un bébé et ils verront bien comment ça se passe.

Ses professeurs ont été très discrets et compréhensifs, mais son irritabilité et ses cernes, accentués ces derniers jours, les incitent à lui proposer de partir en vacances deux semaines plus tôt.

— Emmanuelle, tu sembles avoir besoin de repos sans tarder tu es donc autorisée à quitter les cours. Bon courage pour ton accouchement, on se revoit à la rentrée si tu le souhaites, ou si tu le peux, lui dit gentiment madame Caraso, son professeur principal.

L’accouchement ? Bon courage ? Pourquoi ils me disent tous ça ? pense-t-elle.

Lorsqu’elle rentre chez elle ce soir-là, enfin délivrée des obligations scolaires, elle questionne sa mère au sujet de l’accouchement. Elles n’en ont jamais parlé auparavant.

Brigitte pensait que les humeurs de sa fille étaient parfois l’appréhension de ce moment, redouté de beaucoup de femmes, et ne souhaitait donc pas l’amener sur ce terrain miné de craintes.

Mais il n’en était rien, Emmanuelle, perdues dans ses propres angoisses n’avait jamais pensé à ce détail, ses revues n’en parlent même pas.

— Tu sais ma chérie, dit sa mère, chaque accouchement est unique. Je ne vais pas te dire que c’est sans douleur, certes, mais si tu es accompagnée d’une bonne équipe médicale, cet instant peut te paraître supportable.

— Supportable ? C’est-à-dire, répond-elle ?

— Le moment le plus difficile se sont les contractions que tu devras apprendre à gérer, par une technique de respiration. Je ne suis pas sage-femme mais je t’expliquerai quand nous approcherons du terme. Tu as encore deux mois devant toi.

Emmanuelle la regarde, les yeux pleins d’amour. Elle est fière de sa mère qui a généreusement élevé seule ses trois filles depuis le départ de son mari, il y a maintenant dix ans. Elle n’a jamais entendu cette femme se plaindre de quoi que ce soit, elle n’a jamais scié devant les obligations de la vie, et là, ce soir, elle réalise que c’est aussi une femme qui a aimé et qui a mis au monde trois enfants, qui a donc souffert trois fois de ce sacré et mystérieux moment qu’on appelle l’accouchement.

— Maman, tu es formidable, je t’aime. J’aimerais tellement être une aussi bonne mère que toi.

— Mais bien sûr ma chérie que tu seras une bonne maman, n’en doute pas. L’amour permet de croire en tout.

Puis de but en blanc, Emmanuelle poursuit :

— Où vais-je aller après la naissance du bébé ?

— Comment cela, où tu vas aller, répond Brigitte ? Tu n’as pas déjà une maison à toi ? Ta chambre sera la vôtre, et nous partagerons dès lors l’espace de la maison à quatre.

— Mais si le bébé pleure et vous dérange ?

— Ne t’inquiète pas, on s’en accommodera, et ce sera notre bébé à nous aussi, répond-elle en souriant, se voulant rassurante pour sa petite fille qu’elle voit mûrir de jour en jour.

Emmanuelle commence à se poser des questions existentielles ces temps-ci.

— Comment va-t-on gérer sa garde lorsque je retournerai en cours, insiste-t-elle ?

— Si tu as pris la décision de continuer tes études…

Emmanuelle ne lui laisse pas finir sa phrase.

— Pourquoi doutes-tu que je les poursuive ? Tu pensais que j’allais rester enfermée à la maison avec ce bébé et ne pas accomplir mon rêve de devenir journaliste ?

— Je n’ai pas dit cela, si tu désires retourner à l’école, alors nous chercherons une solution, il y a des crèches ou des nounous qui accueillent les enfants avant leurs trois ans.

Brigitte sent bien que sa fille ne sait toujours pas où elle va mettre les pieds et qu’elle est un peu perdue face aux obligations qui vont se présenter à elles dans quelques semaines.

Ce jour-là, après le déjeuner, malgré la chaleur encore étouffante de cet été caniculaire, Emmanuelle s’enferme dans sa chambre et médite sur la conversation qu’elle a eue avec sa mère.

L’accouchement, l’après accouchement, cet enfant à caser tous les jours de lycée, ses devoirs à faire, son avenir professionnel…

Toutes ces inquiétudes viennent grandir son appréhension face à ce monde inconnu.

Le lendemain, c’est la visite surprise d’Alexandra qui l’oblige à enfouir ses pensées négatives et à faire bonne figure.

— Superbe ce petit berceau, justement je t’ai amenée une parure de drap pour bébé, j’ai pris dans les tons verts, comme on ne sait pas encore si c’est une fille ou un garçon, dit-elle en lui tendant une boite recouverte d’un film plastique au travers duquel on peut apercevoir un drap plié et sa bordure brodée de petits cœurs verts.

— Merci ma belle, tu es trop mignonne, répond-elle l’émotion dans la voix.

La jovialité et la gentillesse de son amie lui redonnent du baume au cœur, elle se félicite de l’avoir choisie comme marraine pour son enfant.

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J'ai accouché d'un enfant né sous « X »

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