Chapitre 2
Point de vue d'Alix Côté :
La première fois que Camille a saboté notre mariage, ce n'était pas juste un appel téléphonique. C'était un accident de voiture mis en scène, sa voiture enroulée autour d'un lampadaire, à quelques rues de l'église.
On l'a sortie de là, en sang, hurlant le nom d'Alexandre. Les ambulanciers étaient là, les gyrophares, le chaos.
Alexandre, pâle et frénétique, a arraché sa cravate et a couru. Il m'a laissée dans ma robe blanche immaculée, tremblante devant l'autel, le silence de l'église abandonnée plus lourd que n'importe quel bruit.
Mon collier de diamants, choisi avec soin, notre « gage d'amour éternel », gisait oublié sur la coiffeuse, un mensonge froid et scintillant.
La deuxième fois, c'était un scandale monté de toutes pièces impliquant l'entreprise d'Alexandre, une fausse accusation d'espionnage industriel qui menaçait de ruiner sa réputation. Camille l'avait commodément « découvert », puis avait menacé de tout révéler s'il ne venait pas à son aide.
Alexandre, croyant son empire en jeu, aboyait des ordres dans son téléphone, puis s'est tourné vers moi : « Je dois régler ça, Alix. C'est pour notre avenir. » Il m'a quittée, encore une fois, avec les médias harcelant ses propriétés, me transformant en spectacle public.
Les journalistes chuchotaient à propos de la « fiancée instable » d'Alexandre qui attirait constamment les ennuis. L'humiliation me piquait, profonde et à vif. Ma réputation, autrefois impeccable, me semblait maintenant ternie.
Après chaque désastre, j'envisageais de partir.
L'idée vacillait, une minuscule flamme rebelle dans l'obscurité. Mais alors Alexandre revenait, les yeux humides, la voix rauque d'un désespoir fabriqué. « Alix, s'il te plaît. Ne me quitte pas. Tu es tout ce que j'ai. Je sais que j'ai tout gâché, mais je te promets… »
Il suppliait, il implorait, il pleurait, et moi, brisée et épuisée, je finissais toujours par céder.
C'était une faiblesse profondément enracinée dans mon passé.
À l'université, j'avais été la cible d'un harcèlement incessant, accusée à tort d'une tricherie qui a failli ruiner ma carrière universitaire.
J'ai sombré, me sentant complètement seule, invisible. Je m'étais tenue au bord d'un pont, le vent fouettant mes cheveux, envisageant de mettre fin à la douleur. Alexandre, alors une simple connaissance, m'avait trouvée. Il m'avait raisonnée, sa voix calme, ses yeux remplis d'une étrange et puissante conviction que je valais la peine d'être sauvée.
Il ne m'a pas seulement sauvée ce jour-là.
Il est devenu mon protecteur.
Il a cru en moi sans condition quand personne d'autre ne le faisait. Il a tiré des ficelles, engagé des avocats, utilisé l'influence de sa famille pour laver mon nom.
Il m'a enveloppée dans un cocon de soins, me comblant de cadeaux, d'attention et d'une loyauté féroce et inébranlable.
Il a nourri mon talent, encouragé mes recherches scientifiques, devenant le sol solide sous mes pieds. Je lui devais tout.
Je l'aimais, je croyais sincèrement qu'il était mon âme sœur, mon sauveur. Cette dévotion aveugle, cette gratitude profonde, m'a fait lui pardonner, encore et encore. Chaque mariage raté, chaque affront public, chaque promesse rompue, je l'avalais, croyant que son amour était réel, qu'il finirait par me choisir.
Jusqu'à ce soir.
L'air dans le couloir était imprégné de l'odeur du parfum cher d'Alexandre, mêlée à quelque chose de doucereux et écœurant – le parfum de Camille. J'ai collé mon oreille à la porte du bureau, mon cœur battant un rythme frénétique contre mes côtes.
« Alexandre », ronronna Camille, sa voix dégoulinant de possessivité, « aimes-tu vraiment cette femme ? Ou tout ça n'était qu'une mascarade pour moi ? »
Mon souffle s'est coupé. C'était ça. La vraie question. La vérité, enfin, mise à nu.
Alexandre a hésité, un long, angoissant silence. « Camille, tu sais… elle était utile. Sa famille… ils avaient des relations. Des ressources. »
« L'accident » de mon père. Mon esprit vacillait. Ce n'était pas seulement le foie de mon père. C'était son héritage, son influence dont Alexandre avait eu besoin. Un nœud froid et dur s'est formé dans mon estomac.
« Utile ? » ricana Camille, un rire cruel s'échappant de ses lèvres. « Et le foie parfait de son père, compatible avec le mien ? C'était juste "utile" aussi, Alexandre ? Ton grand plan pour me sauver, pour assurer mon avenir ? A-t-elle jamais soupçonné quelque chose ? »
Le monde derrière la porte s'est effondré. Mon père. Mon adorable, mon brillant père. Sa mort n'était pas un accident. C'était un meurtre calculé. Alexandre, l'homme qui m'avait tenue dans ses bras quand je pleurais à son enterrement, l'avait orchestré. Tout ça pour Camille. La trahison était si profonde qu'elle m'a volé toute capacité de ressentir.
« Elle est trop naïve, trop aveuglée par son amour pathétique pour moi », dit Alexandre, sa voix dénuée d'émotion, une cruauté désinvolte qui me transperça plus profondément que n'importe quel couteau. « Elle pense que je lui ai sauvé la vie quand elle a essayé de sauter de ce pont. Elle pense que je suis son héros. »
Une vague de nausée m'a submergée. Il avait utilisé mon traumatisme le plus profond, mon moment de désespoir absolu, pour tisser sa toile. Mon sauveur était mon bourreau.
« Et tous ces mariages ratés ? » demanda Camille, sa voix devenant enjouée. « Mes petits actes de chaos ? As-tu secrètement aimé la voir se tortiller, sachant qu'elle n'était qu'un pion ? »
Alexandre gloussa, un son bas et troublant. « Elle revenait toujours. Me pardonnait toujours. C'était... pratique. »
Ma main a volé à ma bouche, étouffant un hoquet. Pratique. Mon amour, ma douleur, mon humiliation. Pratique.
« Tu sais, Alexandre », continua Camille, sa voix séductrice et basse, « elle est si désespérée pour ton affection, elle ne se rend probablement même pas compte que vous avez à peine la moindre intimité. Elle s'accroche juste à l'idée de "nous", n'est-ce pas ? »
Un autre long silence. Alexandre n'a pas nié. Le silence était plus assourdissant que n'importe quelle confession. Il confirmait la réalité froide et stérile de notre relation. Il n'y avait pas de véritable intimité, seulement une performance.
« Peut-être que je devrais juste épouser quelqu'un d'autre », songea Camille, sa voix délibérément provocatrice. « Un vieil ami de la famille, un PDG en Europe. Il me court après depuis des années. Ça consoliderait la position de notre famille, et tu sais… j'ai besoin de tourner la page sur tout ce drame. »
Le corps d'Alexandre se raidit.
J'ai entendu une inspiration soudaine et brusque. « Non ! » Sa voix était rauque, empreinte d'une possessivité soudaine et féroce. « Tu ne vas nulle part. Tu m'appartiens, Camille. »
Les mots étaient un poing de fer qui se serrait, qui revendiquait.
Il n'a pas dit « Je t'aime ». Il a dit « Tu m'appartiens ». Et la différence était tout.
Chapitre 3
Point de vue d'Alix Côté :
« Tu m'appartiens, Camille. »
Les mots flottaient dans l'air.
Un écho glaçant qui résonnait au plus profond de mes os.
Camille, la voix empreinte d'une fausse innocence, le pressa davantage.
« Oh, vraiment, Alexandre ? »
« Sais-tu seulement ce qu'est l'amour ? »
« Ou n'est-ce que de la possession pour toi ? »
Puis, un son dur, indéniable.
Un gémissement étouffé, suivi du bruit sourd d'un corps contre le mur.
Le baiser fervent et désespéré d'Alexandre.
Et puis, les bruits de l'intimité, la preuve indéniable de leur lien tordu, de sa profonde trahison.
Mon monde s'est brisé en un million de morceaux irréparables.
Mon père.
Mon père héroïque et bon.
Assassiné.
Orchestré par l'homme que j'aimais, pour sauver la femme qu'il aimait vraiment.
L'ironie avait un goût amer dans ma bouche, me brûlant la gorge.
Chaque moment de tendresse, chaque regard aimant, chaque promesse chuchotée d'Alexandre était maintenant une fléchette empoisonnée, me perçant le cœur.
Les souvenirs qui m'apportaient autrefois du réconfort se tordaient maintenant en images grotesques de manipulation et de tromperie.
J'ai reculé en titubant.
Mes mains se sont portées à ma bouche, étouffant le sanglot étranglé qui menaçait de s'échapper.
Des larmes coulaient sur mon visage.
Chaudes et furieuses.
Brouillant ma vision.
Ma poitrine me faisait mal.
Pas à cause de la trahison, mais d'un vide profond et terrifiant.
Alexandre.
Ce monstre était Alexandre.
Je me suis retirée dans ma chambre, engourdie, les bruits provenant du bureau un battement sourd dans ma tête.
Mon reflet dans le miroir montrait une étrangère.
Des joues tachées de larmes.
Des yeux gonflés.
Un vide hanté dans leur profondeur.
Tout autour de moi, comme les restes fantomatiques d'une vie qui ne serait jamais, pendaient les robes de mariée.
Quatre-vingt-dix-neuf d'entre elles.
Chacune un témoignage de mon espoir insensé.
De ma foi aveugle.
De mon humiliation totale.
J'ai passé la main sur la soie chatoyante de la dernière robe.
Une confection ridicule de dentelle et de perles.
Il l'avait achetée hier, me promettant que celle-ci serait « la bonne ».
« Elle est encore plus parfaite que la dernière, Alix », avait-il dit.
Sa voix dégoulinait d'affection.
« Tout comme notre amour. »
Les mots étaient une vile moquerie maintenant.
J'ai pris le téléphone, mes doigts tremblant encore.
J'ai appelé Éliott Nolin.
Il était mon seul espoir.
Après l'appel, après avoir confirmé mon plan d'évasion, je me suis allongée sur le lit, fixant le plafond, le sommeil un étranger impossible.
Mon esprit s'emballait, rejouant chaque moment, chaque mensonge, chaque souffle volé de mon passé.
La porte a grincé en s'ouvrant.
Alexandre est entré, un doux sourire sur son visage, ses yeux lourds et satisfaits. Il portait l'odeur écœurante du parfum de Camille, mêlée à l'odeur âcre de sa propre eau de Cologne.
Mon estomac s'est noué. Il s'est approché de moi, les bras tendus.
« Mon amour », murmura-t-il, me tirant dans une tendre étreinte.
Je me suis raidie, une vague de révulsion me submergeant. Son contact, autrefois un baume, me semblait maintenant l'étreinte d'une vipère. J'ai instinctivement reculé, mon corps se dérobant au contact.
« Qu'est-ce qui ne va pas, Alix ? » Son sourire a vacillé.
« Toujours contrariée à propos de Camille ? Ne sois pas ridicule. Tu sais qu'elle n'est rien. »
Sa voix était condescendante, méprisante. « Tu te conduis comme une enfant. »
Mon sang s'est glacé.
Une enfant ?
Il venait d'orchestrer la mort de mon père, d'avoir une relation intime avec une autre femme, et maintenant il me traitait d'enfant.
La rage a bouilli, un enfer silencieux en moi. Mais je l'ai ravalée.
Sept jours. J'avais juste besoin de sept jours de plus.
« Ce n'est rien », ai-je réussi à dire, ma voix plate, dénuée d'émotion.
« Juste un peu fatiguée. »
Il m'a embrassée sur le front, apparemment apaisé. « Ne t'inquiète pas, ma chérie. Notre mariage sera parfait. La 99ème fois est la bonne, n'est-ce pas ? »
Il a gloussé, un son qui m'a hérissé les nerfs.
« Et cette robe ? Elle te plaît ? » Il a désigné la dernière robe.
« Elle est... laide », ai-je dit, une lueur de défi dans ma voix.
Son front s'est plissé un instant, puis s'est éclairci.
Un large sourire s'est étalé sur son visage. « Laide ? Tu sais quoi ? Tu as raison ! Elle n'est pas assez bien pour toi, ma reine. Tu sais quoi, on va juste... annuler celui-ci aussi. On trouvera quelque chose de vraiment spectaculaire. Quelque chose qui crie "Alix Côté". On reportera encore le mariage, ma chérie. Juste le temps de trouver la robe absolument parfaite. »
Mon cœur battait la chamade dans ma poitrine.
Il annulait le mariage.
Encore.
Mais cette fois... cette fois, c'était mon évasion.
Il faisait le sale boulot à ma place. Mes lèvres se sont courbées en un sourire froid et intérieur.
Il n'avait aucune idée.
« D'accord, Alexandre », ai-je dit, ma voix à peine un murmure. « Comme tu le jugeras bon. »
Il a semblé surpris, puis satisfait.
« Ma raisonnable Alix. Toujours si compréhensive. » Il s'est penché pour m'embrasser, mais j'ai tourné la tête, feignant la somnolence.
« Sept jours », ai-je pensé, « et je serai libre. »
Juste à ce moment-là, on a frappé doucement à la porte.
La voix de Camille, douce et enfantine, a flotté jusqu'à nous.
« Alexandre ? Tu dors ? J'ai fait un cauchemar. Tu peux venir me réconforter ? »
Alexandre a soupiré, une démonstration théâtrale de patience.
« Bien sûr, ma chérie. J'arrive tout de suite. » Il m'a donné un rapide baiser sur la joue. « Dors bien, Alix. Je reviens dans un instant. »
Il est parti, la porte se refermant derrière lui. J'ai pu entendre leurs voix étouffées, puis le léger grincement d'une autre porte.
Puis le silence.
Un silence glaçant.
Mon compte à rebours avait commencé.