Chapitre 3
Chap 3 : Mutwashi
- Bonjour.
Je sursaute et laisse tomber le bassin. Eeeh! Le fantôme! Avec mes deux mains recouvrant ma bouche, je fais un rapide volte-face pour voir qui c'est et je tombe sur....
Le fils de Ma Sindy.
-Désolé, je ne voulais pas vous effrayer, dit-il, à l'aise, l’air pas désolé du tout. Il me paraît plutôt amusé.
Il porte un t-shirt manches longues blanc, un pantalon jean noir et des baskets Jordan noir et blanc. Il est tellement frais le feu sort, comme disent les camerounais.
Je reprends rapidement contenance et ramasse mon bassin.
Tout ce temps il était derrière moi? Comment ne l'ai-je pas entendu approcher?
Moi: Bonjour, réponds-je sèchement.
Lui: Je vous ai vu sortir de chez moi et vous ai suivi. Je ne pouvais pas vous appeler puisque je ne connais pas encore votre nom, dit-il calmement en me détaillant de la tête aux pieds sans se gêner.
Maman dit de toujours faire très attention aux hommes de la capitale. Des grands prédateurs. Quand ils viennent en vacances dans des endroits reculés comme Kalambayi, c'est pour faire la chasse aux naïves.
Celui-ci, je le vois venir. Il recherche sûrement une fille facile "à couper" pendant les quelques semaines que lui et sa famille nantie passeront ici.
Mon cher, tu as tiré à terre. Tes fornications, tu t'y livreras avec quelqu'un d'autre, pas avec la fille de Tatu Mukengeshayi!
Moi, désagréable: Que me voulez-vous?
Il faut qu'il sache que je ne veux rien avoir à faire avec lui. Je ne me sens pas d'humeur gentille donc pas de diplomatie. La grosse frayeur qu'il m'a faite m'a trop énervée.
Lui, en me tendant sa main, ignorant royalement ma question: Je m'appelle Arthur. Arthur Baramoto, dit-il l'air impérieux.
Moi, en la serrant malgré moi: Foura.
Arthur: Foura, répéte-t-il doucement. Très joli nom.
Je veux retirer ma main mais il la retient fermement.
Moi: Écoutez, Je dois m'en aller, j'ai des choses à faire.
Arthur: Qui sont vos parents? demande-t-il, ma main toujours dans la sienne.
Moi: Pourquoi?
Arthur: Répondez.
Il l'a dit doucement mais cela n'en reste pas moins un ordre et je n'aime pas ça. Ses ordres, il le garde pour ses employés, je n'en suis pas un. Il me nourrit?
Moi: Je n'en ai aucune envie! Vous me donnez des ordres en tant que qui?
Je vois de la surprise passer dans ses yeux, il n'a sûrement pas l'habitude qu'on lui parle de cette façon. Je profite de sa surprise et retire ma main de la sienne. Je tourne les talons et me mets à marcher aussi vite que je peux. Je jette un coup d'oeil par-dessus mon épaule et remarque qu'il est debout au même endroit entrain de me regarder, les mains enfoncées dans ses poches.
Lorsque j'arrive à la maison, je remets Ies sous à maman avant de ressortir de la concession au pas de course, je suis déjà en retard. Aujourd'hui, c'est jour de danse! Mon jour préféré!
Je me dirige vers chez Ma Ntumba, la cheftaine de notre groupe de danse "BAKAJI". J'y trouve Yvette et les 5 autres filles déjà en tenue et maquillées. Elles n'attendent que moi pour partir.
Ma Ntumba: Bishi Foura? (Comment ça va Foura?)
Moi: Bimpa Ma Ntumba (Ça va bien Ma Ntumba), je m'excuse pour le retard.
Ma Ntumba : Hmm. Va vite te changer, dit-elle en me tendant ma tenue qui consiste d'un petit pagne qui me servira de soutien-gorge et d'une jupette en raffia.
Yvette m'accompagne dans l'une des chambres pour m'aider à attacher le pagne autour de ma poitrine et aussi à faire mon maquillage. Nous rejoignons les autres au bout d'une quinzaine des minutes et hop direction "la référence". Nous marchons en file indienne en chantant avec Ma Ntumba en tête du cortège. Des petits enfants qui nous voient passer se mettent à nous suivre en tapant dans leurs mains. Je faisais pareil quand j'étais petite.
Lorsque nous arrivons près de la rivière, nous formons rapidement un demi-cercle, nos deux batteurs de tam-tam (les deux fils de Ma Ntumba) se positionnent et commencent le travail.
J'adoooore ce moment.
Je ne tiens déjà plus en place. Ma Ntumba qui est assise près de ses fils entonne une chanson tout en secouant les deux grosses maracas qu'elle tient dans chaque main.
Ma Ntumba (chantant en Tshiluba) : Maalu katonda bakole
Kutonda nkumba, kutonda ne balela
Kutonda ntontodi wa nyingala pankatshi
Udi kayi ne maalu eelà munu mulu eeeeh
Traduction : Les problèmes accablaient les anciens,
Ils accablent aussi les femmes stériles comme les femmes fécondes,
Ils accablent même la mante religieuse qui s’attriste sur son branchage,
Que celui qui n’a pas de problème lève le doigt eeeeh
- Eeeeeeeeeh! Crions-nous en retour tout en tournant sur nous-mêmes comme à la recherche de quelque chose.
Nous nous mettons toutes les sept à bouger en synchronie au rythme envoûtant des tam-tam et des maracas. Nous commençons toujours par danser collectivement avant de passer une à une au centre du demi-cercle pour une danse individuelle. Un attroupement commence déjà à se former autour de nous. Plusieurs personnes déposent quelques billets dans le petit panier posé devant Ma Ntumba. Un groupe de touristes s'approche et commence à prendre des photos sans demander la permission. Bande d'impolis!
Ma Ntumba (La voix mélancolique) : [....] Quel grand homme osera-t-il le dire ?
Quelle femme mieux que les autres osera dire,
Qu’elle n’a pas de problèmes au plus profond de son être?
Qu’elle vienne sur la place
Que les gens l’acclament en levant les bras en l’air pour sa beauté
Qu’un homme vienne aussi sur la place!
Si tu ne veux pas avoir de problèmes
Sois heureux, suis les conseils et préceptes de Dieu
Mets l’amour dans ton cœur et dans tout ton être
Adore ton Dieu avant toute chose
Respecte tes parents
Ne touche pas à la femme d’autrui
Dites-moi d’où proviennent les problèmes
Il y en a chez les Blancs comme chez les Noirs ......
Le rythme des tam-tam change, il devient plus rapide, plus endiablé. L'un des batteurs prend le relais sans arrêter de s'activer sur son instrument à percussion, sa voix riche se lève dans le ciel, faisant crier tout le monde. C'est le moment de l'animation.
Une première fille passe au centre du demi-cercle et fait son show sous les regards admiratifs des spectateurs qui sont de plus en plus nombreux.
Le batteur: Twa twayi ! X4
Mwaja ku teleja, mwaja cimbwacik’
Mwaja mu cimono, mwaja cimbwacik’
Mwaja mu lubesa, mwaja cimbwacik’
Mwaja mu cimono, mwaja cimbwacik’
(Juste des cris pour animer)
Lorsque c'est mon tour de passer au centre du cercle, je suis comme en trance. Avec mes jambes légèrement écartées, je tourne les reins tout en m'accroupissant graduellement. Droite, droite, droite, bloquez! Gauche, gauche, gauche, mouvement rapide devant derrière, bloquez! Je saute, fais un petit tonneau vers l'avant, vais atterrir à genoux et me remets à tourner les reins d'abord au ralenti avant d'accélérer, bloquer, ralentir, accélérer, bloquer.
-Mais non! La fille-ci sait danser, crie quelqu'un
- Elle n'a pas d'os? Renchérit un autre
Ma Ntumba vient rapidement me remettre une bouteille de Primus vide. Je me lève, la place en équilibre sur ma tête et me remet à danser avec mes mains jointes devant moi.
La liberté des reins.
Je tue le mutwashi (type de danse) correctement.
Ma Ntumba: Muuuutwaaaaaaaasssssshhhiiiiiii!
À la fin de ma routine, je regagne ma place dans le cercle pendant qu'Yvette fait son entrée et se met à son tour à éblouir la foule. Je sens un regard peser sur moi, je lève les yeux et suis surprise de voir Arthur entrain de me regarder. Sans me quitter des yeux, il se baisse légèrement et semble demander quelque chose à un jeune homme debout près de lui, ce dernier me regarde à son tour avant de se mettre à lui dire je ne sais quoi.
Depuis combien de temps est-il là?
Je reporte mon attention sur Yvette et continue de taper dans mes mains en sautillant sur place. Il risque de me déconcentrer. Je le vois se diriger vers notre petit panier et y déposer une grosse liasse de billets, au grand plaisir de Ma Ntumba qui lui sourit jusqu'aux oreilles. Il me jette un dernier coup d'oeil avant de se diriger vers une voiture garée un peu plus loin, précédé par l'homme avec qui il parlait quelques minutes plus tôt. Ce dernier lui ouvre servilement la portière arrière avant d'aller monter à l'avant. Hum! C'est son chauffeur.
Un vent froid souffle et me fait frissonner, mon oeil gauche se met à tiquer nerveusement. C'est souvent un signe indiquant qu'il va bientôt se passer quelque chose. J'ai soudain le cœur lourd sans pouvoir m'expliquer pourquoi. Je n'ai plus le cœur à danser.
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Je me réveille avant tout le monde comme à mon habitude et remplis mes tâches. Je compte assister à la messe de 6 h 30. Mamu et les autres préfèrent celle de 8h.
Je sors d'un pas alerte de la concession, vêtue d'une de mes jolies robes de dimanche. Accroché à mon épaule se trouve mon sac à main contenant ma bible, mon chapelet et une partie de l'argent gagné hier. Eh oui, la recette était bonne.
Ma Ntumba n'a pas arrêté de sourire pendant tout le trajet retour.
Ma Ntumba: Est-ce que l'une de vous connait l'homme qui nous a gâtés aujourd'hui?
Hélène (une fille du groupe): C'est le fils de Mamu Sindy qui vit à Tshinsansa !
Ma Ntumba : Ah bon?
Hélène : Oui ooh! Lui, sa sœur et leur mère sont venus se reposer quelque temps ici. L'une des sœurs n'a pas pu venir parce qu'elle est hors du pays, révèle-t-elle.
Kaaaa! Elle a même eu ces info comment? Non! Il y a des gens qui ont des antennes!
Yvette, avec une main posée sur son cœur: Aviez-vous vu sa Range rover? Oh mon Dieu!
Elle au moins connait les marques.
Sonia (une autre fille du groupe) : Dernier modèle sur le marché hein! Il y a des gens qui respirent dans ce Congo. Nous, on vivote.
Tout le monde, sauf moi: Kiekiekiekiekiekiekiekie!
Yvette: Ça c'est ce que j'appelle LE niveau! Même son argent est parfumé hein, renchérit-elle en reniflant sa part de billets de 1000 frcs bien craquants.
Pfff!
Fifi: Est-il marié?
Hélène : Non. Il est libre. C'est ce que leur gardien m'a dit.
Oh! Donc c'est le gardien son informateur.
Fifi: Mama eeeeh! J'espère qu'il m'a un peu remarqué pendant que je dansais.
Yvette: Avec toutes les bombes qu'il y a à la capitale, il va venir te remarquer avec ta petite taille? Kikikikikiki!
Fifi: La foi fait des grandes choses Yvette! Qui sait? Peut-être que dans quelques mois je deviendrai "Madame Baramoto". Fifi Baramoto. Ça sonne trop bien!
Ma Ntumba: Dans tes rêves. Foura, tu es calme comme ça pourquoi?
Moi: Pour rien, je me sens juste épuisée.
Yvette : Ça se comprend vu la façon dont tu as mis le feu sur la piste! dit-elle avant de reporter son attention sur Fifi qui énumère tout ce qu'elle s'achètera une fois qu'elle sera la bru de Mamu Sindy.
Elles ont continué avec leurs bavardages jusqu'à la dernière minute. Baramoto par-ci, Baramoto par-là. Eish!
J'arrive à l'église après quelques minutes de marche et vais prendre place à l'avant. Je déteste m'asseoir à l'arrière, ça me distrait.
La maison du Seigneur est si apaisante, la lourdeur qui m'étreint le cœur depuis hier semble me quitter pendant tout le temps que dure la messe. Même mon oeil arrête de tiquer.
Je me laisse bercer par l'odeur de l'encens, les chants de la chorale et la voix mélodieuse de l'abbé qui prêche sur le sacrifice.
Il nous exhorte à imiter notre Seigneur Jésus-Christ qui n'a pas hésité à se laisser immoler pour nous. Il ajoute que nous, chrétiens, devons apprendre à être moins égoïstes et à savoir nous sacrifier pour les autres. Nous devons des fois faire passer les intérêts des autres avant les nôtres, pas pour rechercher une vaine gloire mais par pur amour car "Deus Caritas est" (Dieu est amour) et nous étant ses enfants, devons être les enfants d'amour...
-Par Luiiiiiii! entonne-t-il après qu'il ait fini de prêcher
Nous, en nous levant: Avec Lui et en Luiiiiiiiii
À toiiiiii, Dieu le père Tout-puissaaaaaaaaaant,
Dans l'unité du Saint-espriiiiiiit,
Tout honneur et toute gloireeeeeeuuuh,
Pour les siècles des siècleeeeeuuuuh,
Aaaaaameeeeeen!
À la fin de la messe, je sors de l'église le cœur léger. Je prends le chemin de la maison sans trop me presser. Je veux prendre le temps d'admirer le paysage.
Je me rembrunis lorsque je vois Roger le synthétiseur approcher sur sa moto. Comme je m'y attendais, il s'arrête à mon niveau.
Roger: Bonjour Foura, ma joie, la plus belle fleur de mon cœur!
Je roule les yeux, exaspérée.
Moi, sèche: Bonjour.
Roger: Monte, je te dépose, dit-il en m'indiquant de la tête la place derrière lui.
Moi: Non merci, bon dimanche, dis-je en commençant à avancer.
Déjà, je déteste les motos, je ne les monterai jamais peu importe qui les conduit.
Roger: Oh Je vois. Comme tu te fais déjà monter par les riches, est-ce que nous on a encore de la valeur?
Hein?
Je m'arrête, choquée et reviens sur mes pas.
Moi: Que dis-tu?
Roger: Tu veux nier? Je t'ai vu hier avec ce Baramoto machin-truc! J'espère qu'il va bien t'engrosser et t'abandonner ici comme ça on verra si tu continueras de faire ta mijaurée! Albinos comme ça, Pfff! dit-il méchamment.
Moi: Ah!
Il démarre et s'en va, me plantant là, toute sonnée. Je regarde rapidement autour de moi pour vérifier si quelqu'un d'autre que moi a entendu ce qu'a dit ce fou. Dieu merci, personne ne semble avoir entendu. Je n'ai pas le moindre désir de faire l'objet des cancans du coin.
Petit sot!
Je me remets à marcher, toute ma bonne humeur envolée. Je sens mon oeil qui se remet à tiquer de plus belle. La prochaine fois que je recroise ce diablotin, je le lapide.
Quand j'arrive à la maison, Je trouve tout le monde déjà prêt à quitter pour l'église.
Mamu me dit rapidement ce que je dois préparer avant d'aller rejoindre Tatu et mes frères qui sont déjà vers le petit portail.
Je me change et me mets aux fourneaux. Lorsque je finis, je vais prendre un bain rapide pour me débarrasser de l'odeur tenace de la fumée. Je vais dans ma chambre et me trouve quelque chose de léger à mettre avant de prendre place sur le lit et me mettre à lire mon livre "Mémoires de Geisha". Je suis abonnée à la petite bibliothèque des frères de la charité de Jésus depuis maintenant des années, c'est là-bas que je trouve tous mes livres. Je n'ai que trois livres qui m'appartiennent: un cœur en flammes de Nora Roberts, Louisiane story/ les secrets de Louisiane par Emilie Richards et la mariée était en blanc de Tess Gerritsen. Mes trois trésors que j'ai lus et relus des dizaines des fois. Je les ai achetés dans une librairie à Mbuji-mayi à l'époque où papa avait encore un peu des moyens.
J'ignore à quel moment Morphée m'attire dans ses bras. Je sens quelqu'un me secouer doucement, j'ouvre les yeux et vois Edouard.
Edouard : Ya Foura, Mamu et Tatu veulent te voir au salon.
Je m'assois et m'étire paresseusement en bâillant. Je prends ma montre bracelet du tabouret qui me sert de table de chevet et découvre que j'ai dormi trois heures entières. Wow!
Moi, tout en me frottant les yeux: Sais-tu pourquoi?
Zadio: Il y a des gens qui sont venus pour toi.
Cette phrase a le don de bien me réveiller. Des gens pour moi?
Moi, un peu apeurée : Et ces gens, tu les connais?
Il fait non de la tête avant de sortir.
C'est encore quoi ça? Ces gens sont venus m'accuser chez les parents? Je fais un bilan rapide pour voir si j'ai fait quelque chose de mal à qui que ce soit dernièrement mais je ne trouve rien.
Je prends mon petit miroir et vérifie que mon visage est ok avant de sortir. Plus je m'approche du salon, plus mon cœur bat. Quand je suis tout près de la porte, j'entends Mamu rire avec une autre femme dont la voix m'est vaguement familière.
Grande est ma surprise lorsque je découvre Mamu Sindy et Arthur assis sur nos vieux fauteuils, ils sont entrain de papoter tranquillement avec mes parents qui sont installés dans le canapé en face d'eux. Je reste debout à l'embrasure de la porte, attendant de me réveiller car je suis certaine d'être entrain de rêver.
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