Chapitre 2

Megan était radieuse ce soir pour le fameux grand jour du boxeur. Elle portait une longue robe fendue noire parsemée de paillettes, ainsi que des talons hauts qui ajoutaient une certaine classe à son charme naturel. Il était évident qu’aucun homme ne pouvait rester indifférent devant une telle jeune femme. Pourtant, ce n’était pas vers elle que se portait l’attention des quatre personnages tapis dans l’ombre du parking souterrain. Leur but était tout autre.

L’un d’eux immobilisa Megan, lui attrapant le bras et lui masquant la bouche de son autre main. Yatsun mit une seconde de trop pour réagir et dut faire face à l’un des autres agresseurs, alors que celui qui retenait sa bien-aimée reculait lentement pour se mettre à l’abri.

— Vous voulez quelque chose peut-être, fit-il, faussement sûr de lui.

— C’est le chèque qu’on veut, menaça son vis-à-vis. Alors fais pas le malin et ta copine pourra assister à ton prochain match. Dans le cas contraire, je la découpe et ensuite ce sera ton tour.

— C’est beau de rêver…

Un cri résonna derrière Yatsun, signe que Megan avait bien retenu les quelques leçons de survie qu’il lui avait enseignées. Il ne prit même pas la peine de se retourner pour vérifier son état de santé, sachant pertinemment que le reste de ses adversaires était devant lui. L’homme face à lui était armé d’un sabre, ce qui ne l’impressionna pas pour autant. Il se jeta sur lui lorsqu’il aperçut un couteau voler près de lui. Une fois encore, il ne réagit qu’une seconde plus tard, quand il entendit la voix étouffée de Megan. Il n’avait pas encore atteint son ennemi qu’il s’arrêta dans son élan pour jeter un œil en arrière. Sa compagne venait de recevoir une lame juste sous la gorge. Elle était à genoux près de l’homme qu’elle avait malmené un instant auparavant et qui se relevait. Yatsun courut dans sa direction, écarta l’homme d’un simple direct dans le visage. Megan s’effondra dans ses bras, tremblante de douleur, les yeux emplis de larmes. Tous deux savaient qu’ils partageaient leur dernier moment. Megan essayait de former des mots, mais Yatsun la força à garder le silence comme si une telle chose avait pu prolonger son séjour dans le monde des vivants. Il l’aida à s’allonger sur le dos, l’embrassa longuement et le plus délicatement possible. Un nouveau cri le contraignit à abandonner le corps sans vie de la jeune fille. Lorsqu’il tourna la tête, le regard haineux, c’est Kamais qui se trouvait devant lui, de dos. Il avait fini d’assommer l’assaillant de Megan. Il faisait à présent face à celui qui était de toute évidence le chef de la bande.

— Tu es bien loin de ton territoire, Nero, fit-il légèrement menaçant et jouant avec sa batte.

— Occupe-toi de tes affaires Kam ! C’est entre lui et nous.

— Plus maintenant.

Il se lança sur son nouvel adversaire et frappa de sa batte le sabre de Nero qui vola un peu plus loin contre une voiture. Yatsun profita de cette aide inattendue pour affronter les deux autres délinquants, dont celui qui était à l’origine de la mort de Megan. Très rapidement, les deux humains aux cheveux violets laissèrent quatre corps étendus sur le sol.

Kamais se félicitait de son intervention alors que Yatsun s’acharnait sur le corps du meurtrier. Il ramassa le sabre de Nero, le planta férocement dans le dos de l’homme à terre. Il frappa de nouveau et à plusieurs reprises jusqu’à ce que Kamais le retienne.

— Il a son compte, cria-t-il, tirant du même coup Yatsun d’une transe meurtrière. C’est bon, je te jure qu’il ne recommencera plus.

— Qu’est-ce que tu fais là, toi ? cracha Yatsun en direction de Kamais, le menaçant du sabre qu’il avait gardé en main.

— Je suis venu t’aider, le rassura-t-il en éloignant la dangereuse lame de son visage.

Yatsun n’ajouta pas un mot. Il se précipita vers la dépouille de Megan. Son sang s’était répandu sur le sol, souillant sa belle robe et ses cheveux d’ébène. Kamais resta un moment en retrait, respectant la détresse du jeune humain. Aucune larme ne perlait dans son regard, mais un léger tremblement agitait tout son corps. Gêné, Kamais reprit la parole.

— Excuse-moi mec, mais y a un cadavre, là, qui traîne et y a bien quelqu’un qui va finir par passer, balbutia-t-il pour commencer. La milice ne me porte pas vraiment dans son cœur, si tu vois ce que je veux dire donc…

— Casse-toi si tu veux, moi je me charge de la milice, répondit Yatsun sans détourner le regard de sa compagne.

Il fouilla dans l’une de ses poches intérieures pour en ressortir une carte métallique vierge qu’il tendit à Kamais lorsqu’il passa près de lui.

— Je passerai te voir demain, dit-il en prenant la carte de visite.

Yatsun resta seul un bon moment, serrant sa petite amie dans ses bras. Il l’avait connue à l’orphelinat très jeune et depuis, elle avait été la seule personne qui comptait pour lui, la seule à qui il pouvait se confier. À présent disparue, c’était sa propre vie qui vacillait.

Chapitre 3

Yatsun avait été déposé dans un orphelinat de la capitale seulement âgé de quelques mois. La jeune femme qui l’y avait laissé prétendait l’avoir trouvé dans une décharge à proximité. Il avait été rapidement établi que cette femme n’avait aucun lien de sang avec l’enfant. Il fut donc intégré à l’établissement dans l’espoir qu’une famille l’adopte. Cependant, à Arcantyr, rares étaient les familles qui acceptaient de recueillir des orphelins et la couleur de ses cheveux pour le moins étrange dans cette partie de l’univers en fit un humain dont personne ne voulait. Ceci ne semblait pourtant pas réellement gêner le jeune Yatsun.

La petite Megan, dont les parents avaient péri dans un voyage stellaire, fut la seule personne de son âge à qui il adressa la parole. Personne ne sut vraiment pourquoi. Il faut dire que cette jeune fille de bonne famille rencontrait un certain succès, que ce soit avec les autres petits garçons ou auprès du personnel de l’orphelinat. Plusieurs familles se proposèrent de l’adopter, mais chaque fois cela se solda par un échec et la petite Megan revenait toujours vers celui que désormais tout le monde avait baptisé son amoureux.

Yatsun fut élevé du mieux possible par les éducateurs de l’orphelinat. Il suivit le programme scolaire classique et affichait des résultats tout à fait honorables dans toutes les matières. Malgré ce que pensaient certains docteurs, en raison de sa chevelure violette et de sa force musculaire hors du commun, Yatsun était finalement un humain parfaitement dans la norme. Lorsque Megan quitta une nouvelle fois l’orphelinat, vers l’âge de treize ans, Yatsun se trouva un exutoire dans la boxe. Megan lui avait offert une paire de gants avant son départ qu’elle pensait être le dernier. L’adolescent pratiqua donc la boxe par période à chaque nouvelle absence de son amie. Mais lorsque trois ans plus tard, Megan trouva une famille dans laquelle elle resta jusqu’à sa majorité, Yatsun se plongea corps et âme dans ce sport où il excellait.

La majorité étant fixée à dix-sept ans sur 261 GX, Yatsun et Megan n’eurent pas à attendre longtemps avant de se retrouver et de s’installer dans un appartement de Sylfidre. Megan avait un emploi qui leur permettait de loger dans cette immense pyramide où les loyers étaient modérés en comparaison du reste de la ville. Yatsun enchaînait les petits boulots afin de payer ses entraînements. Les deux jeunes orphelins coulaient des jours paisibles depuis que les combats de Yatsun lui rapportaient un revenu confortable. La prochaine étape du couple était tout bonnement de quitter Arcantyr pour la campagne. Yatsun défendrait son titre et participerait à des exhibitions, événements rémunérateurs s’il en était, et Megan pourrait travailler à mi-temps, voire cesser toute activité professionnelle.

Le destin en avait semble-t-il décidé autrement. Aujourd’hui, Yatsun était seul dans sa grande maison avec vue sur la ville. Ils avaient récemment déménagé pour gravir une vingtaine d’étages et s’installer dans une résidence dont le salon possédait une immense baie vitrée en bordure de la pyramide. Ce genre d’habitation se monnayait extrêmement cher et faisait énormément d’envieux. La demeure avait deux niveaux et l’étage était entièrement dédié à l’entraînement de Yatsun. Différents sacs de frappe, bancs de musculation et même un ring homologué étaient installés là. Mais la salle d’entraînement était vide, pour la première fois depuis des mois. Yatsun se contentait de rester sur son canapé à fixer le mur face à lui. Quand la cloche électronique résonna, il n’y prêta pas la moindre attention. Ainsi, lorsque Kamais entra dans la pièce, accompagné du maître d’hôtel holographique, Yatsun eut un sursaut.

— À ce que je vois les combats ça rapporte.

— Seulement ceux dont on sort vainqueur, corrigea le champion en se levant pour accueillir son invité.

— Et tu vis seul dans ce château ? questionna Kamais sans réfléchir une seule seconde.

— Maintenant oui. Je m’appelle Yatsun Kooman, fit-il après un instant en lui tendant la main.

— ‘Scuse. Moi, c’est Kamais. Kam si tu préfères.

— Qu’est-ce que tu foutais là-bas hier soir ? reprit Yatsun serrant un peu plus la main du jeune homme face à lui.

— Lâche-moi, déjà et ensuite je te parlerai.

Yatsun s’exécuta, puis tourna les talons. Kamais le suivit vers le centre de la pièce et s’installa dans l’un des immenses canapés placés là. Il observa un instant la maison dans laquelle il se trouvait. Les rares fois où il avait pu pénétrer dans de telles habitations avaient été exclusivement de nuit pour les délester de leurs biens précieux. Telle était l’activité principale de la Corp, le gang dont il faisait partie depuis de nombreuses années à présent. Cette maison-ci n’aurait jamais intéressé Eagle. L’ensemble classait définitivement la demeure dans la catégorie « haute société » sur l’échelle de la Corp, mais il n’y avait finalement rien de récupérable, car invendable au marché noir. Il n’y avait aucun tableau au mur, le matériel audiovisuel était de bonne qualité, mais pas dernier cri. Seuls les meubles possédaient une grande valeur, mais les déplacer aurait nécessité une quinzaine d’hommes, au bas mot, et dans de telles conditions, la discrétion était compromise.

— J’étais venu te voir. Tu es un humain n’est-ce pas ? continua Kamais plus sérieux tout à coup.

— Bien sûr que je suis un humain, fit Yatsun, outré par la question. J’ai vaincu Ziork à la loyale.

— Ziork est un tocard, même moi je l’aurais battu et pas en neuf rounds en plus ! Le problème n’est pas là. Tu as les cheveux violets. Est-ce que tu sais ce que ça veut dire ?

— Que je suis un mutant ? répondit-il en levant les yeux au ciel.

— C’est une possibilité, mais ce serait bien étonnant que personne ne te l’ait déjà dit. Non, tu es un humain calpit comme moi, poursuivit Kamais qui prit alors de grands airs. Et j’ai eu beau traîner dans les rues depuis que je suis tout petit, tu es le premier que je rencontre. Tes parents viennent d’où ?

— Je sais pas, j’ai grandi dans un orphelinat.

— Eh bien, tu me croiras si tu veux, mais toi et moi on est identiques en plus d’un point.

— Et c’est pour ça que tu voulais me voir hier soir ? fit Yatsun médusé. Parce que nous sommes tous les deux des humains calpits orphelins ?

Kamais ne répondit pas à la question. Il retira sa veste puis son tee-shirt avant de se retourner pour présenter son dos à Yatsun. Celui-ci n’en crut pas ses yeux. Une énorme cicatrice barrait le dos de Kamais. Elle partait de sous les cervicales et descendait quasiment en ligne droite jusqu’au bas du dos. Large d’une vingtaine de centimètres, c’était comme si on avait tenté de tracer un trait au chalumeau sur son dos. Yatsun demeura sans réaction pendant quelques secondes. Il avait, à quelques détails près, la même cicatrice. C’était sans aucun doute cette raison qui avait poussé Kamais à venir le trouver. Il y avait des affiches de lui un peu partout dans le quartier central, vêtu uniquement de son caleçon de boxe et arborant fièrement cette cicatrice. C’était devenu en quelque sorte son signe distinctif dans le milieu, il se devait donc de la mettre en valeur sur les affiches annonçant le combat pour le titre.

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