Chapitre 2

Une ampleur vaste

Janvier 2014

Ce vendredi-là, je ne me sentais pas bien, je crois. En fait, je ne sais pas. J’étais entourée, mais seule. Cette sensation étrange de ne pas vraiment savoir vers qui se tourner lorsque l’on ne contrôle plus rien. Cette vaste sensation de vide infini en soi.

Je sentais que j’avais le visage inexpressif et rempli de rien. J’avais le sentiment d’être comme dans un film ou l’actrice principale est dans un moment où l’on complètement perdu, où l’on oublie le sens de sa propre vie. Il faudrait que je puisse prendre le temps de me recentrer sur moi-même. De penser à évoluer.

Pourquoi j’écris déjà ? Parce que je ne sais pas me confier aux personnes, par méfiance et peur du jugement. Je ne suis pas le genre de personne qui se confie à la première personne venue. Mais je sais qu’un jour j’évoluerai. J’y crois et j’ai espoir en moi-même. Je saurai exprimer davantage ce que je ressens et ce que je pense. Mon visage exprime, malgré moi, mes émotions négatives. Il renvoie le sentiment intérieur de ce que j’ai. Sans pour autant expliquer ce que j’ai, mon visage le dira à ma place. Donc je trouve dans la solitude, une volonté de ne pas déranger autrui. Mais en faisant cela, je pense que je me dérange personnellement.

Je ne tiendrai pas jusqu’au bout de la journée. Je rentrerai chez moi, m’isolerai et réfléchirai en silence, en regardant le sol rouge et blanc de ma pièce faussement gaie. La solitude, j’aime ça parfois. Soudainement, une douleur aiguë me monte à la tête, un fil de fer invisible partant de mon œil droit, allant jusqu’à l’arrière de ma chevelure, me tiraille. Une migraine commençait à émerger de ce vacarme assourdissant que mes pensées faisaient entre elles.

Je monte à l’étage et préviens ma responsable de l’école en études supérieures, que je ne tiendrai pas la journée. Elle m’autorise à quitter les locaux, et pendant cette pause de midi je m’en vais. Je suis rentrée sans un mot, sans un regard ni un au revoir. Je ne suis pas au meilleur de moi-même et personne ne le sait mais tout le monde le voit.

J’ai conscience qu’une partie de moi n’est plus mon « moi » que j’étais et je ne sais pas jusqu’où cela ira. Cette formation me transforme, je le sais, je le vois. Je ne peux pas faire machine arrière car je rejette l’idée de pouvoir renoncer à terminer.

Et si j’avais été peintre ou photographe, est-ce que je serais dans ce désarroi ? Comment faire pour ne plus me laisser aller sur tout ? Remplie de négation à mon sujet je réfute l’idée d’être une fille… une femme spéciale. Je suis quelconque, dans la foule, dans la masse d’individus qui sont remplis de chair et d’os tout aussi quelconque. Sombre état d’âme que j’ai là n’est-ce pas ?!

Fade est l’état dans lequel je me trouve car une migraine m’avait prise tout entière. Je n’arrivais plus à penser, je me demandais vraiment quand tout cela aller cesser. Parfois, je voudrais sauter complètement les épisodes nuls de ma vie, accélérer le temps et n’avoir que les bons moments. Mais c’est impossible, on n’est pas sur le mode d’un magnétoscope (engin génial d’une époque).

Je suis restée plusieurs heures ou jours chez moi. Aucune envie de rien, très loin j’étais, perdue dans mes pensées interminables. Et les larmes ne coulaient pas, et pourtant je voudrais extérioriser. Lundi, je devais retourner sur mon lieu de professionnalisation, je n’avais pas le choix. Je devais faire face, tenir bon et faire comme si tout allait bien. Quand j’allais en cours théoriques, c’était une pause psychologique ou je pouvais ne pas parler, juste prendre les cours, regarder par la fenêtre, me laisser vagabonder ici et là. Je n’avais de comptes à rendre à personne, je n’étais pas obligée de me justifier. Et lorsque l’on me demandait si j’allais bien, je disais « et toi ? ». Toujours pour détourner la conversation, pour ne pas me plaindre, pour ne pas me risquer de craquer en public. Selon moi, parler de soi, surtout lorsque cela ne va pas fort, est signe de faiblesse et cela m’attaque au moral. Et vous savez quoi, lorsque je réponds « et toi », personne, je dis bien personne ne remarque je n’ai pas répondu, ce qui confirme ce j’abordais quelques lignes auparavant, généralement, les personnes apprécient parler d’elles-mêmes, au détriment des autres.

Dans ma période de vide absolu, je me suis rendu compte que parfois l’on tombe sur des personnes qui paraissent être des perles mais qui ne sont que des cailloux lorsque l’on s’approche de plus près. Ce vendredi-là, à la suite de mon départ précipité, en début d’après-midi quelques personnes se sont souvenues qu’elles avaient mon numéro dans leur répertoire. Avec du recul, je me dis que ce n’était que de la curiosité et non pas de l’inquiétude sincère. Elles m’ont envoyé un message sur mon mobile, juste pour se rassurer que je n’allais pas prendre la décision de quitter ces études. En état de faiblesse, je leur ai dit que je n’allais pas bien mais sans développer, du moins ce que j’ai dit à chacune de ces personnes n’est rien de ce que je vivais réellement. Oui, après tout, qui n’est ne s’est pas retrouvé.e seul.e. e avec des situations familiales étranges, ou encore des difficultés dans les lieux professionnels et des soucis avec ses soi-disant ami.e.s qui ne le sont pas. Bref un « truck machin-chose » commun et sans équivoque n’est-ce pas ?!

Bref, ces collègues de formation, remplis de semblants, à dire les phrases bateau « ah courage ». Personne ne pense être en mesure de m’étayer. En même temps, je ne leur donne pas la possibilité de le faire, car je n’ai pas confiance. Toujours cette fichue méfiance vis-à-vis des autres que moi. Et puis ils/elles me prenaient faussement en pitié en disant « trouve quelqu’un à qui parler ça te soulagera blablabla ». Un.e professionnel.le ?! En clair, une personne totalement inconnue qui étudierait ton mal-être pour essayer de t’aider. Non je ne suis pas prête. Je ne veux pas. J’ai voulu faire confiance et je me suis arrêtée à temps. Ou du moins, je me suis éloignée de tout le monde. Je ne regrette pas, car grâce aux erreurs que j’ai commises, je n’arrive plus du tout à faire confiance à qui que ce soit. Est-ce une « réussite » de ne plus avoir confiance aux autres ? Et pour quelles raisons j’emploie le verbe « arriver »... Il s’agit d’un accomplissement d’arriver à ne plus faire confiance aux autres ? Je ne sais pas. Je ne sais plus. De nature réservée, je garde volontairement un mystère tout autour de ma personne. Cette année, je suis consciente d’être en train de changer totalement. En somme, de me reformater.

Je n’attends plus rien de la vie qu’une suite de papiers à barbouiller de noir. Il me semble que je traverse une solitude sans fin, pour aller je ne sais où, et c’est moi qui suis tout à la fois le désert, le voyageur et le chameau.

Gustave Flaubert

Chapitre 3

Être ce que l’on n’est pas

Mars 2014

Là, tout de suite maintenant, je veux écrire. Seulement écrire. Tout ce que je ne puis dire de vive voix. Le mettre sur papier pourrait m’aider à me libérer ?! C’est redondant et cela prend du temps, de trouver son rythme et ce que l’on veut sincèrement. Je ne sais pas si cela sera utile, mais ça me permettra peut-être de voir comment cela fait. Et si je me mettais à me faire confiance de temps en temps. Je crois que tout part de là. Si je n’ai pas confiance en moi, je ne peux pas faire confiance aux autres. Écrire est une thérapie pour l’âme d’après certain.e.s. Et si cela me soulageait ?! Et puis, j’ai toujours voulu être écrivaine donc autant continuer à écrire car cela m’a toujours plu ! Mais en anonyme, c’est sûr. Il faudrait que je trouve un nom d’auteur vraiment top et pas commun, tout en étant simple. Aligner des mots les uns avec les autres pour décrire une émotion ou tout un tas de trucks, c’est ce que je veux faire en parallèle de mon altruisme particulier. J’aime écrire, car j’aime lire depuis petite. Mes parents, nous (mes frères et moi-même) ont donné le goût des livres en nous emmenant chaque semaine à la bibliothèque. Cet endroit merveilleux où il y a tout un monde d’univers divers. L’odeur du papier, le bruit du froissement des feuilles lorsque l’on tourne une page, l’imaginaire qui nous anime à chaque chapitre terminé. Écrire c’est vital pour moi, de plus la langue française est riche et nous offre tout un champ multiple des possibles.

Je savais que j’étais différente des filles de ma génération, étrangement j’avais du mal à m’intéresser aux relations amoureuses. Je ne sais pas pourquoi, mais sans doute ce souci de faire confiance aux autres encore une fois. Je pouvais conseiller les autres mais me concernant, c’était difficile. Bizarrement et malgré mon manque d’expérience, mon avis comptait énormément pour les autres qui venaient se confier à moi. Je ne pense pas être davantage spéciale que quiconque, d’ailleurs qui pourrait me comprendre moi, et me prendre pour une spécialité. Alors à force de regarder des films et séries télévisées, et des documentaires, il m’est arrivé de m’imaginer des histoires à l’eau de rose périmée. Je ne crois pas en l’amour mais j’aime trouver des solutions à mon entourage.

(Marche arrière) Septembre 2012

Je suis en études supérieures, plus précisément en réorientation. Après le bac, je me suis perdue dans des études que j’ai fini par laisser. Dans ces études dans le social, je me retrouve avec des personnes de tout âge et de parcours tout aussi divers que surprenants. C’est dingue, parce que de nos jours, à tout moment, on peut se dire que le métier que je fais depuis des mois, voire des années, je l’abandonne pour en apprendre un autre. Reprendre les bancs de l’école n’est pas évident, mais pour certaines personnes, je leur tire mon chapeau parce que c’est dur après avoir longuement travaillé sur le terrain professionnel. La théorie peut sembler être lointaine. J’ai la chance d’avoir eu ce déclic jeune, donc au bout de tout cela, je vise le Diplôme d’État et me lancer dans la vie active dans une profession que j’affectionne au moment je termine de rédiger cette phrase. Je ne suis pas là pour passer du bon temps, juste travailler et réussir. Il m’arrive de me considérer comme un robot programmé dans un seul but : réussir pour rendre fière ma famille et exercer dans un milieu plus que favorable à mon propre bien-être.

Lors de ma première année, je me disais que comme je ne connaissais personne, j’aurais pu être qui je veux, et que personne ne pourrait me juger sur ce que je suis. Je voulais être remarquable tout en discrétion. Comme on dit « chasser le naturel, il revient au galop ». Ma nature simplement complexe est revenue car je ne peux moduler mes attitudes si je ne savais pas réellement qui j’étais à la base. Et puis, pourquoi changer pour se mettre une énième carapace sur le dos. Je voudrais avoir confiance en moi et aux autres pour avancer dans un nouveau chapitre de ma vie. En même temps, cette formation de longue durée dans le social prend un tournant que j’appréhende. C’est beaucoup se donner, pour recevoir peu ou tout autant. Cette forme d’altruisme particulier. Je ne veux pas en être dégoûtée. Je crains d’être dégoûtée ou de me détruire l’esprit à vouloir trop bien faire pour les autres dans le besoin. Je ne veux pas me rendre dans un lieu de travail en ayant la boule au ventre. Je veux être épanouie et vivre bien. Si à un moment, je ressens le début de « symptômes » liés à une overdose de travail (ce qui n’est pas improbable vu le milieu vers lequel je me dirige), eh bien.. Il sera temps de changer, avant la fatigue mentale, avant le « burn-out » (mot anglais, toujours l’anglais, cette langue qui m’agace un peu).

Juin 2014

Selon moi, la langue française n’a pas assez de vocabulaire, bien qu’elle soit opulente. Comment décrire de manière simple et compréhensible un « truck machin-chose » sans passer par l’anglais ? Nous avons là une belle langue et souvent nous passons par l’anglais pour exprimer quelque chose. C’est dommage n’est-ce pas ?

Par exemple, sur le plan sentimental, je vais essayer de décrire une chose simple : un « bidule difforme » retourne ce petit muscle qui rythme notre vie. Plusieurs mots viennent se bousculer à la fois : manque, possessivité, envie, jalousie, énervement… N’y aurait-il pas un seul mot qui puisse définir l’ensemble ?

Ici, le mot « amour » est beaucoup trop fort. Alors on peut parler de « sentiments », mais ici encore, c’est vaste et inadapté. S’agirait-il d’affects », ce mot presque dur rien qu’à la sonorité ? Après tout, qu’importe… Ressentir un souffle au cœur pour une personne est particulier, voire singulier. Ce vent d’espoir, qui secoue tout son être, amène ce chatouillis à l’estomac qui frémit les pulsations cardiaques. Un fil d’électricité que l’on sent passer dans les mains quand sa pensée effleure notre imaginaire. Lorsque les regards se croisent, les sourires s’échangent, une pensée traverse l’un et parvient à l’autre sans ouvrir la bouche. Cependant, pourrions-nous ne faire qu’un ? Au-delà de toutes nos similitudes contraires.

Bref, en réalité, aujourd’hui encore, je caresse à peine l’idée de pouvoir un jour ressentir la moindre chose pour une personne de ce bas monde. Qu’elle serait l’idée de pouvoir se sentir exceptionnelle pour une seule personne, en dehors de sa propre famille. Une personne qui de prime abord, étrangère, deviendra peu à peu la personne qui nous connaîtra le mieux. Comment décrire cet état...

Alors peut-être que je me trompe, mais à mon humble avis, je trouve que la langue française est limitée en vocabulaire (par moment), ou beaucoup trop compliquée (sur certains plans). Car je n’arrive pas à décrire de manière simple et compréhensible que je suis une énigme pistanthrophobe1

On a longtemps cherché s’il y avait une langue naturelle et commune à tous les hommes sans doute, il y en a une et c’est celle que les enfants parlent avant de savoir parler.

Jean-Jacques Rousseau

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