Chapitre 2
L'écran de mon téléphone s'est allumé, vibrant sur la table de mon petit studio. Un message. Pas un nom, juste un numéro inconnu.
« Antoine te ment. L'école de province, c'est une arnaque pour te garder près de lui. Ne sacrifie pas ton avenir pour ses mensonges. »
J'ai fixé les mots, mon cœur a commencé à battre plus vite. C'était absurde. Une mauvaise blague, sans doute. Antoine, mon Antoine, ne ferait jamais ça. Nous étions ensemble depuis le lycée, nous étions une évidence.
La porte s'est ouverte et il est entré, un grand sourire sur les lèvres, un sac en papier de notre boulangerie préférée à la main.
« J'ai pris des croissants pour fêter ça ! »
Il a posé le sac sur la table, juste à côté de mon téléphone. J'ai rapidement retourné l'appareil, l'écran contre le bois.
« Fêter quoi ? » ai-je demandé, essayant de garder une voix normale.
« Notre avenir, chérie. Ta décision. L'école de design de Lyon, c'est parfait. C'est une bonne école, et surtout, on ne sera pas séparés. Paris, c'est trop grand, trop cher, trop loin. Ici, on peut construire notre vie tranquillement. »
Il parlait avec cet enthousiasme que je connaissais si bien, cet enthousiasme qui m'avait toujours convaincue. Il a sorti un croissant, me l'a tendu. Ses yeux brillaient. Il semblait si sincère. Mais le message anonyme résonnait dans ma tête.
Il m'a prise dans ses bras, a embrassé mon front.
« Je sais que c'est un sacrifice pour toi, de renoncer à l'Institut Parisien des Arts. Mais tu comprends, n'est-ce pas ? Mes parents ont des difficultés en ce moment. On ne peut pas se permettre les folies de la capitale. »
Ses difficultés. C'était l'argument final, celui qui m'avait fait plier. La famille Chevalier, si riche, si puissante, traversant une mauvaise passe. Antoine me l'avait expliqué avec des larmes dans la voix, me faisant jurer de n'en parler à personne. C'était notre secret, le fardeau que nous portions ensemble.
« Bien sûr que je comprends, Antoine. »
Mais pour la première fois, une petite voix dans ma tête me disait que quelque chose clochait. L'Institut Parisien des Arts était mon rêve absolu, la meilleure école du pays. J'avais travaillé comme une folle pour préparer mon dossier, mes professeurs disaient que j'avais toutes mes chances. Et puis Antoine avait commencé à parler de Lyon. De nous. De l'avenir.
J'ai repensé à sa nouvelle voiture, offerte par son père pour ses vingt ans il y a deux mois. J'ai repensé à sa montre de luxe, son "petit cadeau personnel". Les "difficultés financières" ne collaient pas avec tout ça.
« Mais... tes parents, ils ne pourraient pas... juste un petit effort ? » ai-je tenté, la voix tremblante.
Son visage s'est fermé. La chaleur a disparu de ses yeux, remplacée par une lueur froide.
« Estelle, tu ne me fais pas confiance ? Tu penses que je te mens ? Après tout ce qu'on a vécu, tu doutes de moi ? Je fais ça pour nous. Pour notre couple. »
La culpabilité m'a envahie, chassant les doutes. Il avait raison. Comment pouvais-je penser ça de lui ? C'était Antoine. Mon roc, mon premier amour, mon meilleur ami.
« Non, non, pardon. Tu as raison. C'est juste le stress. »
Il a souri de nouveau, mais ce n'était plus le même sourire. Il y avait une pointe de triomphe dedans. Il s'est approché de mon ordinateur portable, ouvert sur la page d'inscription de l'école de Lyon.
« Alors, on finalise ? La date limite, c'est ce soir. »
Il n'a pas attendu ma réponse. Sa main s'est posée sur la mienne, sur la souris. Il a guidé mon doigt sur le bouton "Soumettre". Un clic. C'était fait. Mon rêve parisien venait de s'envoler.
« Voilà, a-t-il dit, satisfait. C'est la meilleure décision pour nous. »
Il m'a serré fort contre lui. Je me suis sentie vide. Ce soir-là, alors qu'il dormait paisiblement à côté de moi, je n'ai pas pu trouver le sommeil. J'ai pris mon téléphone et, machinalement, j'ai ouvert Instagram. Je suis tombée sur le profil de la mère d'Antoine. Elle postait rarement, mais sa dernière publication datait de la veille.
Une photo. Toute la famille Chevalier, souriante, sur le pont d'un yacht immense, en plein milieu de la Méditerranée. La légende disait : « On fête la signature du plus gros contrat de l'histoire de Chevalier & Fils ! À notre avenir radieux ! »
Le téléphone m'a glissé des mains. J'ai regardé Antoine, son visage d'ange endormi. Le message anonyme n'était pas une blague. C'était la vérité. Et la vérité, c'est qu'il m'avait menti, manipulée, et qu'il venait de saboter mon avenir. Pour lui.
Chapitre 3
Les messages anonymes ont continué. Ils arrivaient à des moments étranges, comme si quelqu'un observait ma vie et savait exactement quand j'avais besoin d'un nouveau morceau du puzzle.
« Ce n'est pas juste pour te garder près de lui. Il y a une autre raison. Une autre personne. Regarde Chloé Martin. C'est elle, la vraie raison. »
Chloé Martin. Bien sûr que je savais qui c'était. Tout le monde à la fac connaissait Chloé Martin. Elle était une "influenceuse", comme on dit. Son compte Instagram était une vitrine parfaite : voyages de luxe, vêtements de marque, soirées branchées. Elle était belle, d'une beauté lisse et fabriquée, toujours impeccable, toujours souriante pour la caméra.
Elle était dans quelques cours avec nous, mais elle semblait flotter au-dessus de tout ça. Le design de mode ne paraissait pas être sa passion, mais plutôt un accessoire de plus pour son image de marque. Elle était l'opposé de moi. Je passais mes nuits à coudre, à dessiner, les mains abîmées par les aiguilles et les doigts tachés d'encre. Elle passait les siennes à poser dans des clubs où je n'avais même pas les moyens d'entrer.
J'ai posé la question à Antoine, l'air de rien, un après-midi alors qu'on révisait.
« Tu connais Chloé Martin ? »
Il a levé les yeux de son livre, un air de dédain sur le visage.
« L'influenceuse ? De vue, oui. Une fille complètement superficielle, obsédée par les likes et les followers. Le genre de personne qui vendrait sa mère pour un partenariat de plus. Reste loin d'elle, Estelle. Elle n'est pas pour nous, elle ne fait pas partie de notre monde. »
Notre monde. Il aimait bien utiliser cette expression. C'était censé être un cocon protecteur, mais je commençais à comprendre que c'était une cage. Ses mots étaient si convaincants, si méprisants, que j'ai presque cru à sa sincérité. Presque.
Quelques jours plus tard, je les ai vus. J'étais à la bibliothèque, cachée derrière une rangée de livres. Chloé a fait tomber sa pile de cahiers, un grand classique. Et Antoine, comme par hasard, était là pour l'aider à tout ramasser.
Il s'est accroupi, leurs têtes se sont rapprochées. Il lui a dit quelque chose, elle a ri. Un rire cristallin, un peu trop fort pour une bibliothèque. Il lui a rendu ses affaires, leurs doigts se sont effleurés. C'était un contact bref, presque invisible. Mais je l'ai vu. J'ai vu la façon dont il la regardait quand il pensait que personne ne faisait attention. Ce n'était pas le regard qu'il posait sur une "fille superficielle". C'était un regard de convoitise.
À ce moment-là, je n'ai pas encore tout compris. Je me suis dit que j'étais paranoïaque, que la jalousie me rongeait à cause de ces stupides messages. J'ai essayé d'oublier cette image.
Mais la nuit, quand je n'arrivais pas à dormir, tout revenait. Tous les petits détails des derniers mois prenaient un sens nouveau et horrible. Les fois où Antoine était "trop occupé" pour me voir, prétextant un dîner de famille ou une urgence. Je me suis souvenue d'une story de Chloé, publiée un de ces soirs-là. Elle était dans un restaurant chic, celui où les Chevalier avaient leurs habitudes. Sur la table, en face d'elle, on voyait un verre de vin et le coin d'une manchette de chemise. Une manchette bleue, identique à celle que j'avais offerte à Antoine pour notre anniversaire.
J'ai fouillé dans son placard le lendemain matin. La chemise était là. Mais elle ne sentait pas le renfermé. Elle sentait un parfum. Un parfum sucré, capiteux. Le parfum de Chloé Martin.
J'ai refermé la porte du placard, le cœur battant à tout rompre. Ce n'était pas de la paranoïa. C'était la réalité. Il ne m'avait pas seulement menti sur l'école. Il me trompait. Il avait orchestré tout ce plan pour m'éloigner de Paris, pour me garder sous son contrôle à Lyon, tout en préparant son avenir avec une autre. J'étais le plan de secours. La fille gentille et talentueuse qu'on garde sous le coude, au cas où. La douleur était si vive, si physique, que j'ai dû m'asseoir sur le lit pour ne pas tomber.