Chapitre 2

En dépit des années noires, des années folles, des heures de gloire. Après les chagrins d’amour mille fois répétés et cette jeunesse perdue, toutes ces ivresses, toutes ces nuits blanches qui se penchent. Après la vie de Bohème. Dans le nouveau siècle qui s’avance, à la naissance des temps nouveaux, l’homme blanc de plus de 50 ans, pas encore vaincu, s’avance encore. Et le chanteur vedette et le chanteur misérable des bals populaires repartent tous les deux pour une nouvelle aventure avec une jeune fille de 18 ans. Oh oh, voilà l’amour qui passe, les magnifiques chevaux. Non, c’est l’amour qui passe au galop. Rien n’est plus doux que le grain de ta peau, de ta voix.

Le coup de soleil

Je sais pas pour Goldman et pour tous les autres de ma génération qui sont repartis pour un tour de bonheur intense. Je sais pas comment ça s’est passé pour eux, mais moi j’ai connu encore une fois, après des centaines de fois répétées dans toute la vie, j’ai eu ce 6 août vers les 9 heures du soir au Pouliguen, sur le port, dans ce petit restaurant, sur la terrasse, comme un coup de foudre. Comme Un Coup de Soleil, un Coup D’amour. Un coup de je t’aime. Comme un enchantement au cœur de l’instant.

Mais le lieu commun à la vie dure dans ce pays où les gens sont conformes. On te réduit vite à néant quand tu sors des clous. Des sentiers battus. C’est la même histoire à chaque fois, j’entends déjà les commentaires, lui en hiver et elle si jolie si jeune, elle au printemps, il pourrait être son père. D’ailleurs, souvent l’homme mûr, l’homme blanc de plus de 50 ans, professeur des lycées, des écoles de la République, dit à la jeune lycéenne de 17 ans à la limite : « Mais non, chérie, ce n’est pas possible, tu pourrais être ma fille ! »

Mais non, Ducon, elle lui répond. La jeune fille amoureuse mais déçue. Moi je ne suis pas ta fille, je suis son amie. C’est ma copine, ta fille. C’est un classique du genre. Mais l’homme de plus de 50 ans, blanc de préférence, n’a pas inventé l’eau chaude la plupart du temps dès qu’il s’agit d’amour et de sentiments profonds. Il a ses repères, ses obsessions, il dit à qui veut l’entendre « J’ai des valeurs, la famille c’est mon refuge, c’est mon bonheur, je ne vais pas tout gâcher pour une aventure d’un soir ! » Même si nos cœurs qui tambourinent au cinéma la première fois. Si un jour béni qu’à Dieu ne plaise devait voir cesser nos misères, votre assomption, mon adorée, nous aura plongés en enfer.

Alors le lâche, il promet de la quitter, sa femme, mais heureusement pour ce con, c’est souvent elle, la femme, qui se fait la malle avec un beau petit gars de la Marine, jeune, et qui sent beau le sable chaud. Mais c’est trop tard pour lui. L’amour est passé. Ou alors le pire est à venir. Souvent j’entends déjà les commentaires. Ah le salaud, il va se la faire, la petite jeune fille. Ah le salaud ou le pervers, ou le veinard. Moi je suis le veinard. C’était le temps des bords de mer, le temps des Gainsbourg, des Prévert. Je revois ses cheveux défaits. Je te réponds, ma lycéenne, moi qui ne suis plus lycéen. Tu veux quelqu’un qui comprenne, je te comprends, j’essaie au moins.

C’était la petite serveuse engagée pour l’été, pas une pro du service, encore novice, dépassé par les événements quand il y a du monde l’été en terrasse, à l’heure de pointe.

Chapitre 3

Elle essayait vainement d’ouvrir une bouteille de rosée glacée devant une table où un couple, déjà servi de moules marinières et de frites, leurs assiettes pleines à ras bord, la regardaient d’un air anxieux, assoiffés, et moi j’essayais vainement d’attraper son regard pour que ses regards ne regardent que moi. On sentait un souffle nouveau gagner sur l’instant.

Pour qu’elle me fasse un signe, si je pouvais m’asseoir à cette table, la seule qui restait de libre. Je vous le dis quand l’amour se joue à rien. On est tombés dans l’eau comme deux oiseaux où m’attendait la jouvencelle cachée derrière les portes. Les portes du ciel.

C’était long et merveilleux à la fois. On ne se rend pas compte du coup de foudre sur le moment, mais on sait que c’est elle, que d’une épaule à l’autre, on sait que c’est elle. Ce n’est pas prémédité, jamais, surtout avec une fille de 18 ans. Elle transpirait un peu sous les bras, de toute cette agitation des restaurants à la tombée du jour où il faut courir pour le client qui réclame encore du pain et du vin et des glaçons. Il y a comme une petite auréole sur le tee-shirt, en haut de ses bras nus si gracieux. J’étais le beau bizarre venu là par hasard.

D’habitude pour moi et le monde entier et tous les garçons et Souchon surtout, une fille qui transpire n’inspire que du rejet mais là, elle était si lumineuse, brune comme dans le film avec Souchon qui ne s’en remet pas et qui comme moi finalement fait exception à la règle et danse avec elle, touchant ses mains un peu moites, un peu en sueurs. Elle était belle comme Isabelle à ce moment-là de l’histoire et finalement ouf le bouchon de la bouteille tant désirée saute et elle me voit enfin. Elle me sourit. Je m’en souviens, j’étais saisi de tremblements. Elle me dit, je suis d’accord alors je m’assoie et l’histoire commence. Qui est cette fille ? Est-elle livide ? Est-elle câline ? D’où viens-tu, oh ma tendre merveille, mon amour absolu ?

J’allais connaître encore ce sentiment nouveau, toujours nouveau à chaque fois quand l’hirondelle du printemps se pointe à l’horizon. C’est l’amour. Bientôt j’aurais son souffle sur ma peau, j’aurais le plaisir avec elle, j’aurais la joie d’être éveillé par le premier baiser de sa bouche adorée. Je sais, ça fait rêver mais c’est véridique, c’est de l’authentique, de l’autobiographique, des mémoires avant la fin car il n’y a pas d’amour heureux. C’est la vérité. Je vais connaître la joie des amants, la paix des corps. Passer le pont Mirabeau. Es qu’au moins il fait beau.

Le café du port

C’était l’été, évidemment, alors c’est toujours une fille de 18 ans, petite vendeuse de glaces sur la plage que Souchon emmène pour tailler la zone ou vendeuse de chou chou sur la promenade ou la caissière du super qui est super ou la petite serveuse du restaurant sur le port juste à côté du Café du Port. C’est elle. Elle. Je ne veux qu’elle. Dans toutes les villes portuaires ou du Bord de Mer, il y a un café du Port ou le Café du Pont comme dans l’histoire de l’enfance merveilleuse de Pierre Perret. C’est comme dans la chanson de Léo Ferré. La barmaid avait 18 ans mais moi je ne suis pas vieux comme l’hiver.

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Elle venait d'avoir 18 ans

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