Chapitre 2
La « période de réflexion » fut tout sauf calme. Ce fut un siège.
Héloïse s’enferma dans sa chambre, mais Dominique était implacable. Il campa devant sa porte pendant des heures, sa voix un murmure bas et suppliant.
« Héloïse, s’il te plaît. Parle-moi, juste une minute. »
Il envoya des cadeaux. Des bouquets de lys, sa fleur préférée. Des boîtes de chocolats de luxe qu’elle n’avait plus le cœur à manger. Une première édition d’un recueil de poésie qu’il savait qu’elle aimait. Chaque cadeau était un souvenir soigneusement choisi, une arme conçue pour affaiblir sa résolution.
Le troisième jour, il glissa une note sous sa porte.
*Je sais que tu es en colère. Tu as toutes les raisons de l’être. Mais Juliette… elle est fragile. Sa mère est morte quand elle était jeune, et ton père était toujours occupé. J’ai juste senti que je devais veiller sur elle. Elle est comme une sœur pour moi. C’est tout. Je le jure.*
Héloïse lut la note et sentit un nœud froid de dégoût dans son estomac. La fragile Juliette. La fille qui avait souri pendant que l’atelier d’Héloïse brûlait.
*Tu te souviens quand on avait dix ans ?* lisait une autre note. *Tu es tombée du grand chêne dans ton jardin et tu t’es cassé le bras. Je t’ai portée jusqu’à la maison. Je t’ai dit ce jour-là que je te protégerais toujours.*
Oui, elle s’en souvenait. C’était un beau souvenir, un souvenir qu’elle avait chéri. La sensation de ses petits bras déterminés autour d’elle, son visage strié de terre et de larmes alors qu’il promettait de ne jamais laisser rien lui arriver.
Ce souvenir était réel. Le garçon qui avait fait cette promesse était réel.
Mais il avait disparu. Il avait été remplacé par l’homme qui était resté là à la regarder mourir. L’homme qui avait choisi sa liaison plutôt que sa vie.
Le passé était un puits magnifique et empoisonné. Boire à sa source maintenant ne ferait que la tuer à nouveau.
Elle savait quelque chose qu’il ignorait. Dans sa vie passée, quelques semaines seulement après l’incendie, Juliette avait annoncé sa grossesse. L’enfant était de Dominique. La « fragile » demi-sœur portait son héritier alors qu’il était encore fiancé à Héloïse.
Cette pensée fit se crisper ses mains. La chronologie était gravée dans son cerveau. Juliette était enceinte en ce moment même.
« Héloïse, je t’aime », cria-t-il à travers la porte, la voix chargée d’émotion. « Je jure sur ma vie, ça a toujours été toi. Ce sera toujours toi. Je passerai le reste de ma vie à me faire pardonner. »
Ses mots étaient un écho creux. Elle finit par ouvrir la porte.
Dominique se tenait là, son beau visage marqué par l’épuisement et l’espoir. Il tenait une unique rose blanche, parfaite. Un symbole de pureté. L’ironie était suffocante.
Elle ne prit pas la rose. Au lieu de cela, ses yeux se posèrent sur son col de chemise.
« Tu as été avec elle », affirma-t-elle, la voix plate.
Il parut confus. « Quoi ? Non, j’étais juste ici. »
« Tu portes son odeur », dit Héloïse en s’approchant. Elle n’en avait pas besoin. L’odeur écœurante du parfum au jasmin de Juliette l’imprégnait. « Et tu as une tache de rouge à lèvres sur ton col. Sa teinte. ‘Rose Poudré’. »
La main de Dominique vola à son cou. Il frotta la légère marque rose, son visage s’empourprant de culpabilité et de panique.
« Ce n’est pas… Elle était juste contrariée, je la calmais… »
Héloïse se contenta de le fixer, son silence plus accablant que n’importe quelle accusation.
Les jours suivants, les cadeaux devinrent plus extravagants. Un bracelet en diamants. Une nouvelle voiture. Des billets pour Paris. Héloïse les laissa tous intacts dans le couloir devant sa chambre, un monument à ses tentatives désespérées et maladroites de corruption.
Finalement, elle le laissa entrer. Il parut soulagé, un sourire plein d’espoir effleurant ses lèvres.
Elle s’assit sur le bord de son lit, les mains jointes sur ses genoux. « Tu as dit que tu passerais le reste de ta vie à te faire pardonder. »
« Oui », dit-il avec empressement, s’avançant vers elle. « N’importe quoi, Héloïse. Je ferai n’importe quoi. »
« N’importe quoi ? » répéta-t-elle, sa voix douce mais acérée.
« Je le jure. »
Elle le regarda droit dans les yeux. « Très bien. J’envisagerai de rester fiancée à toi. À une condition. »
Il s’affaissa presque de soulagement. « Dis-la. C’est comme si c’était fait. »
« Je veux que tu fasses partir Juliette », dit-elle.
Son sourire s’évanouit. « Quoi ? »
« Fais-la partir », répéta Héloïse, sa voix se durcissant. « Dans un autre pays. Je veux qu’elle soit partie. Je ne veux plus jamais la voir ni entendre son nom. Je veux que tu coupes tout contact avec elle. Bloque son numéro. Efface-la de ta vie. Complètement. »
Dominique la fixa, son expression se muant en détresse. « Héloïse, je ne peux pas faire ça. Elle est… elle n’a personne. Elle est si délicate. Où irait-elle ? »
Héloïse se leva. « Je vois. Ta promesse de ‘n’importe quoi’ a donc ses limites. »
Elle se dirigea vers la porte. « Alors nous n’avons plus rien à nous dire. »
« Attends ! » Il lui attrapa le bras, sa poigne serrée par la panique. « D’accord ! D’accord, je le ferai. »
Il la regarda dans les yeux, les siens grands et sincères. « Je la ferai partir. Je te le promets. Je jure sur ma vie, Héloïse. Je me débarrasserai d’elle. Pour toi. »
Il la prit dans ses bras, mais elle resta raide et froide. Elle ne le croyait pas. Pas une seconde. Mais elle avait la promesse dont elle avait besoin.
Chapitre 3
Dominique accepta ses conditions avec un empressement désespéré qui était presque pathétique.
« Je le ferai, Héloïse. J’organiserai ses études à l’étranger. Une nouvelle vie, un nouveau départ. Elle sera partie d’ici la fin du mois », promit-il, la voix sincère.
La semaine suivante, il fut le fiancé parfait et repentant. Il lui apportait le petit-déjeuner au lit, l’emmenait pour de tranquilles promenades le long de la côte, et s’asseyait avec elle dans son atelier pendant qu’elle dessinait, sans jamais la presser, sans jamais rien exiger.
Pour le monde extérieur, cela ressemblait à une réconciliation. Son père était soulagé. Sa belle-mère louait la dévotion de Dominique. « Tu vois ? » avait-elle dit à Héloïse avec un sourire suffisant. « Il t’aime. Tout ça n’était qu’un stupide malentendu. »
Héloïse savait la vérité. Elle l’observait, le cœur comme une pierre froide et immobile dans sa poitrine. Elle voyait la façon dont ses yeux se portaient sur son téléphone toutes les quelques minutes. Elle remarqua les cadeaux qu’il lui apportait – un foulard en soie d’un bleu que Juliette adorait, un roman d’un auteur dont Juliette parlait toujours. Il essayait de plaire à Héloïse avec des choses qui plairaient à sa rivale. Cet homme était un imbécile.
La mascarade prit fin un mardi après-midi.
Héloïse était dans son atelier, nettoyant ses pinceaux, quand la porte s’ouvrit violemment. Dominique se tenait là, le visage un masque de rage foudroyante. Il respirait lourdement, la poitrine soulevée.
« Qu’est-ce que tu as fait ? » gronda-t-il en s’avançant vers elle.
Héloïse posa calmement son pinceau dans le pot de térébenthine. « Je n’ai aucune idée de ce dont tu parles. »
« Ne me mens pas ! » rugit-il, sa voix résonnant dans le grand espace aéré. « Juliette ! Qu’est-ce que tu lui as dit ? »
Il la saisit par les épaules, ses doigts s’enfonçant dans sa peau. « Elle est à l’hôpital, Héloïse ! Elle a essayé de se tuer ! Elle a pris un flacon de pilules ! »
Les mots restèrent suspendus dans l’air entre eux. Juliette a essayé de se tuer. Le même vieux tour manipulateur et usé.
Héloïse ne ressentit rien. Ni choc, ni pitié. Juste un vide profond et las.
« Elle est en train de mourir, Héloïse », la voix de Dominique se brisa, sa rage cédant la place à un son brut et cassé. « Et c’est de ta faute. Toi et tes exigences vicieuses et cruelles. Tu l’as poussée à ça. »
Héloïse leva les yeux vers lui, vers l’homme qu’elle avait autrefois aimé, son visage déformé par le chagrin pour une autre femme. « Vraiment ? »
Ses yeux, remplis de larmes non versées, brillaient de haine. « Comment peux-tu être si froide ? C’est ta sœur ! N’as-tu pas de cœur ? Es-tu seulement humaine ? »
Il l’accusait d’être sans cœur alors que c’était lui qui l’avait laissée brûler. L’hypocrisie était à couper le souffle.
« Alors, qu’est-ce que tu vas faire ? » demanda Héloïse, sa voix un murmure détaché, clinique. « Tu vas me punir ? »
« Te punir ? » Il rit, un son dur et laid. « Ce n’est pas assez. Tu vas expier. Tu iras la voir, tu te mettras à genoux, et tu la supplieras de te pardonner. »
Il n’avait pas fini. Sa poigne se resserra, son visage à quelques centimètres du sien.
« Et tu continueras de la supplier, chaque jour, pour le reste de ta vie. Tu seras sa servante. Tu feras tout ce qu’elle te demandera. C’est le prix de sa douleur. »
Une douleur aiguë et inattendue serra la poitrine d’Héloïse. C’était une douleur fantôme, le spectre de l’amour qu’elle avait ressenti. Pourquoi ? Pourquoi, après tout, ses mots avaient-ils encore le pouvoir de la blesser ? Elle était morte. Elle était revenue à la vie. Cette douleur aurait dû être consumée en elle.
Elle sentit une vague de vertige, sa vision se brouillant sur les bords. Elle ne trouvait pas les mots pour se défendre. À quoi bon ? Il ne la croirait de toute façon pas.
« Tu lui fais confiance à ce point ? » réussit-elle à murmurer, les mots ayant un goût de cendre. « Tu crois tout ce qu’elle dit ? »
« Oui », dit-il sans une seconde d’hésitation, sa voix résonnant d’une conviction absolue. « Juliette est pure. Elle est innocente. Elle ne mentirait jamais. Pas comme toi. »
Il sembla se reprendre alors, une lueur de quelque chose – peut-être la conscience de sa propre cruauté – traversant ses yeux. Il desserra légèrement sa prise. « Héloïse, je… »
Mais il était trop tard.
Un rire amer et brisé jaillit de la poitrine d’Héloïse. Il commença comme un tremblement et se transforma en un éclat de rire plein et strié de larmes. Le son était sauvage et déséquilibré. C’était le son d’un cœur qui se brisait pour la seconde et dernière fois.
La pièce se mit à tourner. Les couleurs de ses peintures sur le mur se brouillèrent en un tourbillon sans signification. La dernière chose qu’elle vit fut le visage de Dominique, sa rage remplacée par une panique soudaine et naissante.
Puis, le monde devint noir.