Chapitre 1
Tic tac, tic tac...
Allongée sur le dos, les mains le long de mon corps, je fixe le plafond de mon petit appartement. Les cheveux éparpillés autour de moi, bercée par le chant de l'horloge. À côté de moi, un homme ronfle, plongé dans un sommeil profond alors que le soleil vient de se lever. Ses rayons parviennent à passer à travers les rideaux et illuminent faiblement la pièce.
Tous les samedis matins, c'est la même chose. Le vendredi soir, j'invite Samuel, mon seul et unique ami à boire un verre chez moi. Nous buvons, mangeons, discutons et nous finissons nus dans mon lit. Évidemment, Samuel est au courant que je ne cherche pas de relation amoureuse, il me connaît par cœur, au sens propre comme au sens figuré. Néanmoins, tous les samedis matins, je suis allongée dans mon lit à fixer le plafond en écoutant l'horloge chanter.
- Hmm...
Samuel gémit puis se tourne, sa jambe grimpe sur les miennes et son bras m'entoure pour me serrer contre lui. Je hausse les sourcils, sans bouger. Je n'ai jamais apprécié la tendresse, les câlins, les mots doux. En fait, la compagnie des gens me désespère, hormis Samuel que j'apprécie car il est beau garçon mais surtout très drôle, nous sommes fusionnel, on s'embête comme chien et chat, et notre humour colle parfaitement. Physiquement, je lui plais, il me plait alors nous avons passé un pacte ; coucher ensemble sans s'engager dans une relation barbante et jusqu'à présent, ça fonctionne.
- Tu m'écrase, soufflai-je en grimaçant.
Samuel se redresse légèrement, bras sous la tête, il ouvre enfin les yeux pour me contempler. Je me suis contentée de tourner la tête vers lui. Au réveil aussi, il est bel homme ; châtain, les yeux clairs, intelligent... tout ce que j'ai toujours rêvé mais aussi tout ce qui me rebute.
- Bien dormi ? Demande-t-il la voix enrouée.
- Ouais... on se lève ?
- Attends, on vient de se réveiller.
Il m'attrape et me serre contre lui. Je me redresse aussitôt, le repousse et sors du lit à la hâte. J'enfile ma culotte laissée la veille par terre, mon t-shirt taché de peinture que je garde depuis mes dix ans et m'empresse de me rendre dans la cuisine à quelques mètres du lit. Samuel s'appuie sur ses coudes et me suit du regard.
- Jolie fille , lance-t-il en souriant niaisement pour m'embêter.
Tout en me servant un café, je lui jette un regard assassin puis secoue la tête en souriant.
- Habille toi et rentre chez toi, dis-je en enfonçant une tartine de confiture dans ma bouche.
Samuel sort du lit, complètement nu, il s'exhibe face à moi tout en me regardant.
- Tu veux pas profiter encore quelques minutes de mon corps d'apollon ?
- Je m'en passerais, merci, lui réponds-je la bouche pleine.
Samuel rigole et se rhabille rapidement. Il se jette un rapide regard dans le miroir sur pieds à sa droite, histoire de se recoiffer légèrement puis me rejoint dans la cuisine. L'appartement est peu spacieux, principalement décoré par des instruments dont un piano à queue qui prend de la place. Samuel appuie ses bras sur le bar et me fixe droit dans les yeux. Je ne détournerai pas le regard, il aime jouer à ce jeu et au final, il perd constamment.
- T'as de la confiture sur la joue, remarque-t-il.
- T'as pas de maison ?
Il sourit puis se redresse tandis que je m'essuie la joue.
- Ce soir, je vais boire un verre avec des copains au bar où on s'est rencontré, ça te dit de venir ?
Je mime la pendaison, la langue qui pend puis bois une gorgée de mon café.
- Tu m'as bien regardé ? Grogné-je.
- Oui, t'es sexy et puis t'es cool, mes amis t'aimeraient bien.
- J'ai pas besoin de me faire des amis, Sam.
- Non mais t'as besoin de sortir de chez toi.
- Qu'est-ce que t'en sais ?
- T'es aussi hargneuse qu'un chaton.
- Ha ha... t'es si drôle...
Je lève les yeux au ciel, termine mon café puis pose la tasse dans l'évier. J'attrape ensuite mes cheveux roux emmêlés pour les attacher en un chignon mal structuré.
Depuis mon plus jeune âge, je n'ai jamais eu d'amis. J'ai toujours été solitaire et je préfère l'être quand je vois toutes ces personnes qui souffrent à force de donner leur confiance à tort et à travers. Au conservatoire, j'avais rencontré une fille très gentille, Alice. Nous nous étions très bien entendues toutes les deux mais Alice avait été attaquée par un loup en pleine nuit alors âgée de douze ans, elle y avait malheureusement laissé sa vie. Depuis, je n'ai pas cherché à me refaire d'amis. Samuel est le dernier.
- Allez, ça va pas te tuer, insiste Samuel.
- Si au contraire, les gens meurent quand ils sortent le soir. Hellbound c'est une ville maudite. On se fait bouffer quand on va se promener !
- Il y a les gardes forestiers et tu seras avec moi.
- Avec toi et d'autres personnes que je ne connais pas et que je n'ai pas envie de connaître.
Samuel soupire puis tapote sur le comptoir avec ses doigts.
- Juste un soir, faut que tu prennes l'air un petit peu. Vendredi prochain, je ramène des pizzas.
J'esquisse un sourire timide, non pas car je le suis, mais parce que je suis agacée d'être forcée, néanmoins, il me fait rire et difficile parfois de se contenir. J'hésite longuement, je pèse le pour et le contre. Ce soir, il y aura de l'alcool et de la musique, possibilité d'observer les étoiles si le ciel est dégagé... au final, ce pourrait être bien et puis si en plus de cela j'ai droit à des pizzas gratuites la semaine qui suit, autant dire oui.
- D'accord... grommelé-je.
Les lèvres de Samuel s'élargissent jusqu'à ses oreilles, un grand sourire illumine son visage encore légèrement endormi. Je n'ai jamais eu pour habitude de côtoyer des hommes aussi séduisant que lui. Néanmoins, je n'ai jamais craqué pour un physique. Il est grand, ses cheveux sont courts et en bataille le matin, cela le rend encore plus mignon, ses yeux bleus sont perçants et pourraient intimider n'importe quelle fille. Sauf moi.
- Je t'aime toi, tu sais ? Déclare-t-il.
- Moi je te hais.
Samuel se redresse, il attrape sa veste et son portefeuille laissés sur le fauteuil la veille au soir. Tout en enfilant son blouson, il se retourne vers moi.
- Ce soir vingt heures.
Il me sourit avant de partir et de me laisser enfin seule. Je m'affale sur mon fauteuil, face à ma fenêtre qui donne sur la ville. J'habite dans un petit appartement de deux pièces, au dernier étage. Mon immeuble surplombe une partie de la ville, le matin j'apprécie m'asseoir et regarder l'environnement se réveiller petit à petit. Terrée dans ma musique, je n'ai pas les moyens de payer mon loyer, ce sont mes parents qui s'en occupent et pourtant, je n'ai plus contact avec eux depuis plusieurs années déjà. Malgré cela, ils continuent de m'aider financièrement, mon père tout particulièrement, a toujours cru en moi et ma musique. Je sais toucher à tout, piano, violon, guitare... tout instrument à cordes, rien n'échappe à mes doigts et mon oreille.
Je passe la journée à jouer de la musique, donner un cours de piano à un adolescent et à traîner dans mon appartement. Le soir venu, je ne prends pas le temps de m'apprêter comme l'aurait fait toute personne normalement conçue pour se rendre à une soirée, du moins pour la société. Je me contente de détacher mes cheveux, j'enfile ma veste en cuir et rejoins Samuel au bar. C'est ici que nous nous sommes rencontrés, un bar face à la forêt. Car oui, à Hellbound, une grande forêt traverse la ville, c'est en partie pour cela que c'est un lieu particulièrement touristique.
La verdure y est omniprésente au printemps et en été, quand en hiver, les arbres morts laissent un sentiment monotone. L'automne est la plus belle des saisons pour moi, ces couleurs orangées, cuivrées, jaunes sont aussi rayonnantes que le soleil, j'adore pouvoir marcher dans les feuilles sèches qui crépitent sous mes pieds, voir mes cheveux s'allier à la perfection aux couleurs automnales. D'ailleurs, le mois d'octobre se termine, c'est Halloween et je l'avais complètement oublié.
Je rentre dans le bar où la plupart des clients sont costumés. Samuel est le seul dans le groupe de ses amis à ne pas porter de costume, ce qui me fait automatiquement sourire. Il est comme moi et ça me fait plaisir. Les mains dans les poches de ma veste, je m'avance vers lui. Il me remarque aussitôt et s'empresse de me présenter à ses quatre amis présents, chacun déguisé. L'ambiance est bonne ici, d'autant plus lorsque c'est Halloween. Hellbound est l'endroit parfait pour se faire peur et célébrer la fête des morts.
Un endroit parfaitement ironique.
Je m'assois à côté de Samuel, commande mon verre de bière puis les écoute parler. Samuel étudie le droit depuis déjà quatre ans et ses amis aussi, alors leur conversation ne m'intéresse que peu , et je n'y comprends rien. Les soirées entre amis, cela n'a jamais été mon fort.
- Alors, Monroe, vous êtes en couple tous les deux ? Demande une blonde aux formes généreuses.
Elle est déguisée en vampire, les cheveux crépus, du faux sang sur le menton. Son déguisement est assorti à celui de son petit ami, un blondinet aux joues toutes rouges tant il a bu.
- Non, réponds-je en même temps que Samuel.
Nous nous jetons alors un regard complice.
- Mais vous vous voyez souvent, non ?
- Nous sommes amis, affirmé-je.
La soirée se passe, je les écoute parler et bois les quelques verres que je me suis commandés. L'ambiance est bonne, c'est vrai, tous déguisés à rigoler, boire, danser. Halloween à Hellbound c'est la fête la plus grande, avec la forêt et toutes les histoires qui tournent autour de la ville, il y a de quoi se faire de bonnes frayeurs. Je l'avais déjà fêté une fois avec Alice, et cette dernière m'avait raconté tout un tas d'histoires terrifiantes que j'avais pris à la rigolade.
Alors que les minuits approchent, je pose ma main sur l'épaule de Samuel en train de parler avec deux zombies au bar. Il se retourne et me sourit.
- Je vais faire un tour dehors, annoncé-je.
- Promets-moi de revenir.
- Je reviendrai, lui dis-je d'une grosse voix.
Il rigole et me laisse partir. Il n'y a que nous deux pour comprendre nos blagues, c'est ce qui fait de notre amitié, un lien unique. Je sors pour enfin respirer l'air frais. J'enfonce mes mains dans les poches de ma veste en cuir, avançant lentement vers l'orée de la forêt où un couple de clowns se bécote contre un arbre. Je n'ai jamais détesté Hellbound, ici tout est beau et chaque saison a sa particularité, mais difficile d'accepter cette ville où les morts s'empilent et les blessés se bousculent.
Je m'engage alors dans le petit chemin creusé là avec le temps, la terre est humide, les arbres presque nus et l'endroit est silencieux. Dans le ciel légèrement nuageux, la lune le domine et l'illumine, elle est pleine, parfaitement ronde, argentée. Un bel astre que je contemple de longues minutes.
L'ambiance de la forêt était apaisante jusqu'alors. Mais l'endroit devient de plus en plus lugubre à mesure que je m'y aventure. Je m'arrête, regarde autour de moi. La lune est ma seule lumière, ma seule alliée et heureusement qu'elle est là, sinon, je ne saurais pas où je mets les pieds. Les longues balades en forêt, j'adore cela, la nuit comme le jour, mais un soir d'Halloween, tard, quand il fait noir et qu'il n'y a personne avec soi... il y a de quoi se sentir mal à l'aise. D'autant plus quand l'atmosphère devient plus pesant.
Lorsqu'un craquement de bois retentit derrière moi, je me retourne brusquement. L'air est frais ce soir et je me sens soudainement en danger. L'impression d'être observée ne me quitte plus et commence à faire battre mon cœur de plus en plus vite.
Il ne me suffit que d'un son.
Un grognement.
Je tourne les talons et fais l'erreur de presser le pas. Je ne cours pas, parce qu'on m'a toujours dit de ne pas courir. Normalement, on ne doit pas tourner le dos à l'animal et surtout, faire du bruit pour l'impressionner, en espérant le dissuader. Je me mets alors à chanter à tue-tête, ma voix est forte, tremblotante et je chante, chante, chante...
Alors que j'approche de la sortie, la musique du bar qui résonne, je m'arrête de chanter mais aussitôt, la bête bondit sur mon dos. Je m'affale tête la première sur le sol, mon menton le heurte et je me mords la langue. Quand je sens les crocs de l'animal perforer ma veste en cuir et atteindre rapidement la chair de mon épaule, je hurle et me cambre. Juste après cela, Samuel et les autres arrivent en courant. Le prédateur s'est déjà dissimulé dans les feuillages pour disparaître.
Samuel attrape mes bras et me relève rapidement. Il pose ses deux mains sur mon visage et me regarde droit dans les yeux. Dans les miens, des larmes s'y perdent.
- Dis-moi que ça va ! S'exclame-t-il horrifié.
Je sens le sang couler le long de mon bras, sous ma veste, il imprègne mon pull, glisse sur mes doigts et vient tâcher la terre. Je reprends rapidement mes esprits alors qu'un groupe de curieux s'agglutine autour de nous.
- Tu saignes... il faut qu'on t'emmène à l'hôpital !
Samuel attrape ma main mais je le repousse brusquement.
- Lâche moi ! Hurlé-je. À suivre tes idées à la con, je me fais attaquer ! Je te l'avais dit !
Samuel s'apprête à parler mais je passe entre les gens qui me dévisagent sans les ménager. Je les bouscule et remonte d'un pas rapide la rue. La douleur palpite dans tout mon bras, la peur fait trembler tous mes membres. Samuel m'appelle mais je ne me retourne pas, ma respiration est forte et rapide. Je revois tout, absolument tout. Mon amie, ma si jeune amie... attaquée, tuée... Voilà pourquoi Hellbound est maudite, les animaux attaquent n'importe qui, ils n'ont pas peur de nous.
J'essuie d'un revers de la main la larme qui coule sur ma joue et regagne mon appartement où je désinfecte moi-même ma plaie, je la protège d'un pansement et me noie dans l'alcool pour oublier la douleur terrible qui paralyse mon membre.
Je finis par m'endormir face à la fenêtre, les rideaux ouverts, la lune pleine juste face à moi, son halo lumineux n'illumine plus que mon corps et c'est comme si elle m'avait apaisée.
Les nuits de pleines lune à Hellbound, sont les nuits les plus tourmentées pour ses habitants et celles où l'hôpital se remplit en quelques heures
Chapitre 2
Symptômes -
Je me réveille en sursaut, le cœur qui tambourine contre ma poitrine, de la sueur qui coule dans mon cou. J'ai rêvé d'Alice et de sa mort, j'étais présente, j'ai tout vu et je ne pouvais rien faire, je ne pouvais même pas me réveiller alors que je le souhaitais tellement fort.
Je me redresse sur mes coudes et je suis prise d'une violente nausée. Je me lève en catastrophe et cours aux toilettes dans lesquelles je me laisse tomber à genoux, la tête dans la cuvette, je vomis absolument tout ce que j'ai dans le ventre, c'est-à-dire : rien hormis de l'alcool.
Cette torture dure plus de dix minutes et enfin, les spasmes se calment. Je saute dans ma douche, laissant mes vêtements sur le sol. L'eau chaude coule sur mon visage et réveille ma blessure. Je serre les dents, baisse la tête et tire doucement sur mon pansement imbibé de sang. Je jette la compresse sur le sol de la salle de bain, bloque ma respiration et fixe mes pieds, entre mes orteils, l'eau se mêle à mon sang pourpre. La douleur palpite dans tout mon bras. Je relève la tête, tout en plaquant mes cheveux en arrière.
J'ai mal au ventre, au crâne, au bras et même dans tout mon corps. J'ai l'habitude d'avoir la gueule de bois mais jamais aussi brutale. Là, j'ai l'impression d'être malade. Le matin, je commence toujours par mon café et ma tartine de confiture, jamais par vomir et une douche. Visiblement, la soirée d'hier m'a beaucoup trop déboussolée. Certes, se noyer dans l'alcool n'est pas une bonne solution mais sur le coup je n'ai rien trouvé d'autre pour oublier la douleur. De toutes façons, je suis ce genre de personne qui peine à accepter ses émotions ou même à les extérioriser. Au lieu de me lamenter sur mon sort et pleurer toutes les larmes de mon corps, je bois jusqu'à tombée de sommeil. D'autres s'entourent des gens qu'ils aiment. Pour ma part, la solitude me convient.
Je m'essuie, refais un pansement propre sur ma morsure étonnamment boursoufflée et j'enfile mon plus beau jogging, un t-shirt de Guns and Roses et je m'aventure dans mon salon. Il y a encore la bouteille sur la table basse et un paquet de bonbons vide sur le fauteuil.
Un voyant rouge clignote sur mon téléphone alors je met en marche la messagerie. Je suis l'une des rare habitante de cette ville à ne pas être intéressée par la technologie. J'ai donc gardé le téléphone fixe de l'appartement et n'ai jamais perdu mon argent dans un smartphone dernier cri.
- Vous avez trois nouveaux messages. Message un : Monroe, c'est moi, répond s'il te plaît, je m'inquiète pour toi. Est-ce que ça va ? Il faut que tu ailles chez le médecin, les loups sont porteurs de maladie, tu le sais... Message deux : Monroe, c'est encore moi... je t'en prie, réponds. Je sais que t'es vexée et que t'as eu peur, je m'excuse, je m'en veux je te jure... j'arrive pas à dormir. Réponds et je passerai te voir... Message trois : Monroe, c'est toujours moi, j'ai pas dormi de la nuit, donne moi de tes nouvelles... non tu sais quoi ? Je passe te voir t'auras pas le choix de me faire face. Pour réécouter les messages tapez...
J'efface tous les messages et pousse un profond soupir. J'apprécie Samuel mais j'ai parfois l'impression qu'il s'attache trop à moi. Il sait comment je fonctionne, il sait ce que je veux. M'engager dans une relation, ce n'est pas moi. Je n'ai pas envie d'avoir des contraintes, de devoir faire des sorties avec lui, de le présenter à ma famille et de connaître à sienne... On dit que je suis insensible, sans cœur ou encore que j'ai un cœur de pierre. Je dirais plutôt que je me protège des autres et que ce mode de vie me convient.
On frappe à ma porte, j'ouvre sans enlever la chaîne qui ne laisse qu'un entrebâillement assez large pour que j'y passe la tête. Samuel est là, des cernes sous les yeux, en survêtement et absolument pas coiffé.
- Est-ce que tu vas bien ?
Je le regarde un instant sans rien dire.
- Ouais.
Samuel baisse ses yeux pour regarder mon bras, il louche sur le bleu qui colore ma peau au niveau de mon pansement.
- Monroe, c'est en train de s'infecter.
Alors qu'il me parle, une migraine atroce pointe le bout de son nez accompagnée par des sifflements dans mes oreilles. Je masse mes tempes tout en tentant de relever les yeux vers lui mais les néons dans le couloir derrière m'éblouissent.
- Laisse moi te conduire à l'hôpital.
Sa voix est soudainement forte dans ma tête, comme s'il criait ou parlait a côté de mon oreille. Je cligne plusieurs fois des paupières, je sens déjà mon rythme cardiaque accélérer.
- Non... je marmonne.
- Tu peux pas rester comme ça ! Ouvre-moi, tu dois voir un médecin.
- Je t'ai dit non ! Crié-je en relevant mes yeux lourds vers lui. On est pas en couple, t'as compris ? Alors arrête de t'inquiéter pour moi, putain. Je peux me débrouiller seule !
Il ouvre la bouche pour parler mais je claque la porte contre laquelle je me laisse glisser, j'attrape mes cheveux, je sue, j'ai mal partout et ces bourdonnements, ces sifflements... c'est insupportable. J'ai même l'impression d'entendre Samuel de l'autre côté de la porte. Il est posté la, devant, en espérant que je rouvre et que j'accepte son aide. C'est comme si je pouvais entendre les battements de son cœur, ressentir sa frustration. Il finit par tourner les talons et partir, c'est alors un grand soulagement pour moi.
Malheureusement, les nausées sont encore là et me poussent à me rendre aux toilettes à nouveau, je vomis encore et encore. C'est comme si je me vidais totalement, j'en ai mal au ventre et mes gargouillis sont décuplés, résonnent dans mes oreilles.
Je décide, en me levant difficilement, d'appeler le médecin. Je me traîne jusqu'au téléphone et d'un doigt tremblant, je compose le numéro. Je suis rarement malade, c'est possible que je me sois enrhumée hier soir ou alors, cette morsure s'infecte et je risque gros. Néanmoins, je n'ai pas besoin qu'on m'accompagne. J'ai souvent entendu parler des infections dues aux morsures des loups. Les chanceux en réchappent mais finissent hospitalisés pour infection grave, la plupart ne survivent pas. Cette peur de subir le même sort commence peu à peu à s'ancrer en moi.
🌖
Dans la salle d'attente de l'hôpital, je lis les multiples revues qu'ils proposent. Des mannequins, au corps de rêve, au visage ciselé et sans aucune imperfection, j'esquisse un sourire en coin. Je trouve les magazines ridicules à cause de toutes ces photos irréelles, ces rêves que l'on nous vend. Même les vêtements qu'ils tentent de faire acheter ne ressemblent pas à cela en réalité. Son joli pull gris est certainement tout effiloché mais sur la photo du magazine, il semble parfait, on dirait même qu'il ne gratte pas !
- Mademoiselle Greyson ?
Je me lève, laisse tomber la revue sur la petite table et suis l'homme d'une cinquantaine d'années qui me conduit jusque dans sa pièce où il compte m'ausculter. Un lit m'attend au milieu, un bureau sur la droite et une étagère pleine d'ustensiles sur la gauche.
- Alors, qu'est-ce qui vous amène ici ? Me demande-t-il en accrochant ses lunettes au col de son polo marron.
- J'ai été attaquée par un loup hier soir, il m'a mordu à l'épaule. J'ai désinfecté mais depuis ce matin, je ne fais que vomir, j'ai mal au crâne et les oreilles qui sifflent.
Je retire ma veste tout en lui parlant et lui dévoile mon épaule. Il retire mon pansement, pose ses lunettes sur son nez et observe ma blessure. Il la palpe , ce qui me fait terriblement mal, touche le tour. Ensuite, il écoute mon cœur, ausculte mes yeux, mes dents et regarde dans mes oreilles.
- Bon, et bien, je ne pense que ce soit infecté. Nous avons l'habitude de recevoir des victimes qui présentent des morsures bien pires que celle-ci, au point de ne plus pouvoir bouger le membre touché. Vous avez eu beaucoup de chance, la morsure est profonde mais ne présente pas d'inflammation.
Il s'appuie sur son bureau et me regarde.
- Vous savez, il est fréquent que la fièvre et les nausées apparaissent après une morsure de loup. D'ici un ou deux jours, ce sera terminé. Je vais vous prescrire ce qu'il vous faut et surtout, ne sortez pas à la prochaine pleine lune, il risquerait de vous pousser des poils et des crocs.
Je le regarde, impassible alors qu'il sourit visiblement fier de sa blague pourrie.
- Simple blague, reprend-il. Je vais vous faire l'ordonnance.
Je hoche la tête et pousse un profond soupir lorsqu'il quitte la pièce. En quelques secondes seulement, ma migraine reprend, des fourmillements engourdissent mon bras. Je ferme les yeux et me tient la tête mais des flashs apparaissent sous mes yeux, comme si je regardais un film mais que j'y voyais flou. J'ai la sensation de voir à travers les yeux... d'un animal. Il voit en noir et blanc, j'entends son grognement et vois ses pattes s'enfoncer dans les feuilles mortes de l'automne, en pleine forêt. Il se poste dans une fourrée épaisse, à travers les feuillages, je me vois moi, en train de me balader, moi qui m'arrête à l'entente d'un bruit suspect. Je vois littéralement à travers les yeux du loup qui m'a attaqué.
- Mademoiselle Greyson ?
Je rouvre les yeux et reviens à moi, le médecin se tient là, l'ordonnance tendue vers moi. Je l'attrape rapidement, ne prend pas la peine de lui dire au revoir et quitte l'endroit à la hâte. Je sors à l'extérieur et inspire une grande bouffée d'air frais. Le camion benne passe au même moment, quand je baisse la tête, un homme se tient de l'autre côté de la route, sur le trottoir. Ses mains sont enfoncées dans ses poches, il est vêtu de noir, d'ici on dirait qu'il a une barbe de quelques jours...
- Mademoiselle Greyson ! Attendez !
Je me retourne, le médecin s'arrête devant moi, trop essoufflé pour la faible course qu'il a entrepris pour me rattraper.
- Si vous le souhaitez, tous les jeudis soirs, nous organisons des réunions pour les victimes d'attaques animales. Ce pourrait être interessant. Rare sont ceux qui n'en ressortent pas traumatisés...
- Euh... je vais y réfléchir.
Il me sourit.
- Réfléchissez bien, c'est un bon moyen de guérir.
Je hoche la tête puis me retourne face au trottoir. L'individu n'est plus là, disparu comme un fantôme...
Dans le bus pour rentrer, je ne cesse de penser à cet inconnu. C'est étrange, quand je l'ai vu, j'ai eu la sensation de le connaître ou plutôt, d'être liée à lui.
Je suppose que ces réunions sont une bonne idée. Aujourd'hui, j'ai l'impression de devenir folle.
Chapitre 3
Épiée
Déjà deux semaines que je reste enfermée dans mon appartement. J'ai annulé mes cours et mes répétitions pour rester cloîtrée chez moi, sous un plaid, une bassine à côté de moi et un livre sur les genoux. Je ne cesse d'être malade. Mes nuits sont désastreuses, je cauchemarde, je vois à travers les yeux d'un loup et ceux d'un inconnu. C'est comme si mon imagination prenait le dessus et que je perdais le fil de la réalité.
Malgré les antibiotiques, ma morsure ne change pas, elle reste boursouflée et douloureuse, purulente et rouge. Je vomis souvent, je n'arrive pas à m'alimenter, j'ai perdu beaucoup de poids mais retourner chez le médecin voudrait aussi dire me faire hospitaliser. Ce n'est pas une option pour moi. J'ai seulement la sensation d'être en train de mourir mais je préfère mourir chez moi que sur un lit d'hôpital.
Il fait nuit et froid, j'ai enfilé ma veste en cuir par dessus un gros pull blanc et me suis emmitouflée dans une écharpe en laine. Mon chignon est déstructuré, mes cernes font trois kilomètres et ma peau est terne comme celle d'un cadavre. Néanmoins je pousse mon cadis dans les rayons du supermarché à la recherche de quelque chose que mon estomac accepterait de garder.
Des chips ?
Trop de sel.
Des gâteaux ?
Trop de sucre !
Des boîtes de conserve ?
Les bouillis c'est pas mon truc.
De la viande ?
...
Je reste devant les frigos qui me proposent une ribambelle de viandes, rouges, blanches, hachées, entières... mon ventre se met alors à gargouiller en regardant toute cette nourriture. J'ai toujours rêvé d'être végétarienne, parce que je me suis toujours souciée du bien être animal. Mais ce soir, les viandes... elles me donnent tellement envie.
Tout en fixant ces morceaux d'animaux, j'ai l'impression qu'on me dévisage. Je me redresse et regarde au bout du rayon, l'homme qui s'y trouvait fait mine de rien et regarde des produits. Sa posture, sa prestance et sa barbe me disent quelque chose. Ce type, j'ai l'impression qu'il me suit constamment, où que j'aille, chaque fois que je sors, il est là. Je le sais. C'est comme si je sentais son odeur et que je la reconnaissais.
J'ouvre un frigo, prends trois paquets de viande hachée et file à la caisse. Je regarde toutes les personnes qui se trouvent autour de moi, m'empresse de payer mes biens puis file avec mon sac jusqu'à l'arrêt de bus.
- Espèce de psychopathe, je murmure pour moi-même.
C'est l'une des raisons pour lesquelles je sors le moins souvent de chez moi. Quand on écoute les informations, ou qu'on lit les journaux, on en apprend des choses horribles qui sont arrivées non loin de chez nous. Je n'ai jamais été ce genre de personne qui se dit que ce qui arrive aux autres ne lui arrivera jamais. La preuve avec cette attaque de loup. Si j'avais été stupide, j'aurais pensé que ça ne pouvait pas m'arriver. Mais étonnamment, je m'en étais douté.
Je monte dans le bus lorsqu'il s'arrête et m'assois à la première place que je vois. Automatiquement, probablement dû à la fatigue, j'appuie mon front contre la vitre froide. Quand il démarre, je fais l'erreur d'ouvrir les yeux. Cet homme est encore là, à me regarder. Je me redresse et le seul réflexe que j'ai à cet instant, c'est de lui faire un doigt.
Arrivée chez moi, je prends les escaliers puisque l'ascenseur est en panne. Mon endurance a totalement disparu, c'est un exploit que je parvienne à atteindre le seuil de ma porte en vie. Je m'enferme et pose ma viande sur le bar. Je reste un moment immobile à la regarder, le ventre qui gargouille.
J'inspire profondément et je me lance, me laissant guider par mes envies. J'ouvre le premier paquet de viande haché et en prend une poignée que j'enfonce dans ma bouche. Bizarrement, cela ne m'écœure pas. En fait, j'en ferme même les yeux et des grognements résonnent dans le fond de ma gorge à mesure que je me gave de viande crue.
Je ne me contrôle plus, je vide tous les paquets, je la mange crue, je la gobe littéralement, comme si c'était le meilleur repas de ma vie alors que depuis des jours je suis malade. Quand les paquets sont finis, j'ai toujours faim et une rage de dents qui m'endort la mâchoire tant elle est violente.
Je respire vite, j'ai des morceaux de viande sur le menton et me dirige vers ma fenêtre. La ville est presque endormie. La lune est haute, à moitié pleine et on dirait qu'elle me regarde fixement. Mais en fait, c'est ce type en bas qui me fixe. Je le regarde et il ne détourne pas les yeux.
- Mais qu'est-ce que tu me veux ?! hurlé-je comme s'il allait m'entendre.
Je plisse les paupières quand je crois le voir bouger les lèvres, comme s'il m'avait entendu. J'écarquille les yeux, soudainement terrifiée et tire les rideaux. Au même moment, on frappe à la porte, j'en sursaute et me laisse glisser contre le mur, des touffes de cheveux entre mes doigts.
- Laissez-moi !
Ce son est beaucoup trop fort pour mes oreilles, ça tambourine contre ma poitrine au même rythme et mes dents me font un mal de chien.
- Allez-vous en !
Je ne cesse de hurler encore et encore et le bruit s'arrête, je relève lentement la tête, les larmes ont ruisselé sur mes joues et mes cheveux sont en pagaille.
- Monroe, c'est moi, c'est Sam, entends-je de l'autre côté.
Je ferme les yeux et renifle en déglutissant difficilement.
- Vas-t-en...
- Je m'inquiète pour toi, j'ai plus de nouvelles. T'es sûre que ça va ? Je t'ai entendu hurler.
- Il faut que tu t'en ailles ! Je suis sûrement contagieuse !
- Mais de quoi tu parles ? Laisse-moi entrer et t'aider !
- Non !
Je vois la poignée qui bouge. Je me lève d'un bond et me jette sur la porte pour la garder fermée. Il suffit qu'il l'entrouvre pour voir mes paquets de viande crue, malgré mon verrou, on peut voir dans mon appartement. Je suis censée être végétarienne.
- Monroe...
Je l'entends de l'autre côté, je sens sa déception et sa crainte.
- Laisse-moi, s'il te plaît.
Parler me fait mal. J'ai l'impression que mes gencives ont gonflées, que mes dents sont longues et coupantes.
- Je te rappellerai, dis-je d'une voix plus douce.
Je sais qu'il n'est pas dupe et qu'il sait que ça ne va pas. Mon corps est en proie à des décharges d'adrénaline, ma vision se trouble, ma langue gonfle. Je verrouille ma porte et me précipite dans la salle de bain. J'ouvre le robinet et me passe de l'eau fraîche sur le visage, quand je relève la tête, des petites veines sont visibles sous mes yeux, ma peau est terne. J'ouvre la bouche pour regarder mes dents, elles bougent, comme si elles allaient tomber. J'en touche une par curiosité et elle se décroche d'elle-même. Elle tombe dans le fond du lavabo, sous mes yeux horrifiés. J'attrape mes cheveux entre mes doigts, je n'arrive plus à calmer ma respiration et voila que je suis projetée à nouveau dans une vision étrange, à travers les yeux de quelqu'un d'autre.
Cette personne marche calmement, je peux voir ses chaussures noires, tout comme le jean qu'elle porte. C'est un homme qui monte des escaliers. On le bouscule alors il se retourne et je crois reconnaître Samuel qui s'excuse de ne pas l'avoir vu. L'individu ne répond pas et continue son ascension. Il avance maintenant dans mon couloir, le couloir de mon étage et s'arrête devant ma porte.
Oui, c'est bien devant chez moi.
Je cligne plusieurs fois des paupières pour revenir à moi, parvenant enfin à calmer ma respiration.
Puis on frappe trois coups distincts à la porte.
Je vous remercie d'avoir lu !