Chapitre 3
Le lendemain matin, j’ouvris les rideaux avec hâte pour savoir si le temps de la veille s’était maintenu. Quelques cirrus voilaient quelque peu le ciel pourtant si purs la veille. Cependant, les conditions pour skier n’en souffriraient pas. Je remarquai également que la ligne dentelée des cimes qui découpait l’horizon n’était pas aussi nette que la veille. Mais peu importe pour moi, seules les conditions pour le ski importaient. Le programme, élaboré pour la journée, ressemblait donc à celui de la veille. Cependant, en milieu de matinée, le vent se leva et à midi, nous ne mangeâmes pas à la terrasse du restaurant d’altitude, mais à l’intérieur. Nous prîmes notre temps pour déjeuner et discuter avec le patron, et c’est vers deux heures, une fois la salle bien vidée, que nous nous décidâmes à skier.
— Bien ! Rouge ou bleu ? demanda Éric en chaussant ses skis.
— Rouges, décidai-je, les bleus m’ennuient maintenant.
Nous filâmes tous, me suivant vers la piste rouge la plus proche. La neige était bonne et nous slalomions à travers les bosses avec aisance. Tout à coup, je me sentis emporté sur le côté et tombai dans la neige. Aussi, je levai les yeux pour comprendre ce qu’il s’était passé et j’aperçus un skieur à côté de moi, allongé, prêt à se relever. Celui-ci enleva ses lunettes et son bonnet. Je vis alors non pas ce que j’avais cru être un homme, mais une fille aux cheveux d’or qui me considérait l’air consterné.
— Oh ! excusez-moi, dit-elle, j’ai loupé la bosse au moment où vous arriviez. Vous n’avez rien, j’espère.
Je fus saisi par la beauté de la jeune femme. Elle me regardait avec des yeux vert clair et perçants dont l’expression reflétait une sincère empathie.
Je mis un temps avant de répondre :
— Non, mademoiselle, je n’ai rien. Mais vous-même ?
— Vraiment, non, je n’ai rien.
Sur ce, elle se mit debout et frotta son anorak afin d’enlever la neige qui s’y collait. Je la regardais faire, subjugué. Je ne me souvenais pas d’avoir déjà rencontré une femme aussi belle. Je devinais à travers ses vêtements de longues jambes bien faites. J’observais aux mains des articulations fines et délicates. Son visage m’inspirait intelligence et sympathie.
— Hé bien, si tout est OK, je continue alors. Bonne descente.
Et sur ce, elle se lança avec rapidité dans la pente neigeuse. Elle me laissa pantois un moment. Je la regardai s’éloigner. Un sentiment ineffable me troublait l’esprit et j’attendis un peu confus avant de m’engager sur la piste à mon tour, rejoindre Éric, Bertrand et José. Quand j’arrivais en bas, mes amis m’attendaient avec une pointe d’impatience.
— Tu as eu des soucis ? demanda José.
— Oui, répondis-je, une fille m’est rentrée dedans.
— Mouais, que n’inventerais-tu pas pour cacher ta maladresse au ski ? répliqua José en riant.
— Et elle était comment, cette maladroite ? demanda Éric d’un air malicieux.
— Blonde, répondis-je, et jolie avec ça.
— Et tu lui as donné rendez-vous pour lui offrir à boire ce soir au bar, pour te faire pardonner, dit José avec un sourire en coin.
— Hé bien non, je n’ai guère eu le temps. Elle est partie comme elle est venue. En coup de vent.
— Tu vieillis, mon gars, dit Bertrand en rigolant, maintenant, continuons !
— Pfft ! fit Éric en souriant, pour me faire comprendre qu’il ne croyait pas à mon histoire de chute.
— Continuons ! répétai-je, ignorant Éric.
Et sur ce, nous poussâmes sur nos bâtons et nous laissâmes emporter par la pente raide.
Nous n’eûmes plus aucun incident et la journée se termina comme d’habitude, au « Cheval blanc ».
— Salut les gars ! dit Olivier en nous voyant entrer. Installez-vous, je vous sers vos apéros.
Nous prîmes place au comptoir.
— Il est clair que le temps est au beau fixe, vous êtes tout bronzés, dit Olivier en nous servant.
— Formidable, le temps est bien meilleur que la semaine dernière, espérons que ça va continuer, dis-je.
— Je ne crois pas, répondit Olivier, ils ne présagent rien de bon à la météo.
Je haussai les épaules en me disant que la météo était souvent bien aussi incertaine que le temps.
— En tout cas, annonça Bertrand, la neige a fondu dans la rue et l’on a pu venir sans slalomer sur les trottoirs pour éviter les plaques de glace.
— Au fait, dit le patron, vous souvenez-vous de l’ivrogne que vous aviez vu hier soir ?
— En effet, dit José.
— Eh bien, il est venu au bar cet après-midi.
— Te réclamer un verre ? demanda Bertrand.
— Non, pas du tout. Mais quand il est entré ici, je dois dire que mon sang n’a fait qu’un tour, car non seulement je ne voulais pas de lui au bar, mais en plus je ne savais pas comment j’allais gérer un homme complètement ivre, capable de tout pour avoir son verre. Mais à peine avait-il fait quelques pas que je lui trouvai un air différent. Il ne titubait pas et il vint tout droit vers moi. Il me salua avec un grand sourire. J’étais plutôt étonné et même intrigué de le voir aussi serein. Je répondis à son salut. Alors, il s’assit tranquillement au bar et m’annonça son retour avec sa femme. J’étais plutôt dubitatif par un retournement de situation aussi rapide. Cependant, son air ne mentait pas. Il m’annonça également qu’il venait juste d’être contacté pour un travail très intéressant. « Le grand bonheur », lui dis-je. « En effet, tout revient comme avant et même mieux qu’avant, je suis en pleine forme et tout roule comme sur des roulettes », me dit-il avec un sourire plein de joie. En effet, je le dévisageai. Il avait perdu ses yeux vitreux injectés de sang. Son teint était frais, il respirait la pleine santé. Je n’en revenais pas. Je lui demandai ce qu’il s’était passé précisément, mais il me quitta en disant qu’il descendait en ville chercher sa femme et ses enfants à la gare. Cette transformation tellement soudaine me laissa pantois un long moment. Et si je vous en parle, c’est parce que vous l’avez également vu hier, aussi minable qu’un déchet. Aujourd’hui, vous ne le reconnaîtriez pas.
— On peut en effet s’étonner d’un changement aussi radical. Es-tu sûr que c’est le même bonhomme ? demanda Éric.
— Aucun doute, je le connais depuis de nombreuses années. Il avait… il a une femme merveilleuse belle et gentille, des enfants adorables et un boulot en or. C’était un vrai gentleman. Toujours aimable. Il a viré depuis quelques mois et je n’ai jamais compris pourquoi. Mais je l’ai vu se dégrader petit à petit, lentement mais sûrement.
— Et bien tant mieux, si tout revient, j’en suis heureux pour lui, dis-je.
— Oui, dit Olivier, il a bien mérité ce bonheur, car c’est vraiment un chic type.
— Mais, ajouta Bertrand, quand on est sous l’emprise de l’alcool, il est très difficile d’en sortir même par une cure.
— En effet, dit Olivier, mais là, il semblait n’avoir jamais bu.
— Bah ! Tu verras bien, dis-je, car il reviendra maintenant chez toi et tu sauras ce qu’il en retourne. Peut-être sera-t-il là cette semaine. Nous partons dimanche prochain. Il viendra sûrement dans ton restaurant.
— Nous verrons, dit Olivier.
Nous jouâmes aux fléchettes avant de passer à table. Ce soir, le « cheval blanc » était peu fréquenté et nous mangeâmes en prenant notre temps et vers 10 heures, nous rentrâmes.
Les quelques jours passèrent ainsi, tranquillement et sans contrainte. Le ciel se dégradait de plus en plus et, samedi matin, le dernier jour, à travers les rideaux, je découvris un temps gris et nuageux.
— Oh là, les gars ! aujourd’hui, le soleil est parti, il fait gris.
— Il y a de la visibilité sur les pistes ? demanda Bertrand.
— Oui, ça va, mais il va peut-être neiger.
— Oh, écoutez, moi, dit José, je propose que l’on n’aille pas skier aujourd’hui et qu’on en profite pour préparer les bagages et rester tranquillement ici. Cet après-midi on pourrait aller au « Cheval blanc ».