Chapitre 2
La mère ne dit mot, ne jette aucun regard et se contente d’un simulacre d’écoute, les bras croisés. Une fois les incidents exposés, on propose à la mère une orientation dans une institution spécialisée qui prendra en charge Milan. Un internat où il pourra apprendre à se canaliser et qui sera plus adapté à son niveau scolaire.
Verbalement, la mère écrase son fruit : « si ça peut éviter qu’il finisse comme l’autre… ».
L’autre dont elle parle c’est le père. Milan ne l’a que peu vu dans sa jeune vie. Celui-ci a été incarcéré voilà trois ans pour des faits que le jeune garçon ne comprend pas bien.
L’année scolaire se poursuit avec toutes les douleurs et les angoisses persistantes dans les murs froids de ce lieu pourtant destiné à le faire grandir. Vers la fin de l’année, quand arrivent les beaux jours, on propose à Milan de visiter l’endroit qui l’accueillera à la rentrée prochaine.
Tout au long de la route qui mène au lieu-dit, Milan garde la tête plaquée contre la lucarne de la vieille automobile de sa mère, pensif. Ils passent un portail à moitié dévoré par la rouille et découvrent un parc immense au milieu duquel trône un lugubre château.
Cet endroit lui fait froid dans le dos. Milan agrippe sa mère comme pour lui dire de faire demi-tour, de ne pas le laisser là. En vain, elle le repousse encore une fois.
La mère pousse la lourde porte grinçante du château qui mène aux bureaux de l’administration. Tout sent la poussière et l’humidité. La mère se présente, présente Milan, tâche de faire bonne figure mais tout sonne faux. Milan sent qu’elle tient là enfin une occasion de se débarrasser du fardeau qu’il représente pour elle.
À l’approche de l’été, le parc feuillu et fleuri provoque une dissonance avec l’ambiance lugubre du château. Un responsable accompagne le futur pensionnaire et se charge de lui présenter les différents bâtiments qui peuplent le parc. Dans le pavillon qu’il occupera sûrement, il visite une chambre individuelle récemment rénovée et bien accommodée. Le garçon rencontre quelqueséducateurs. De prime abord, ils ont l’air souriants et accueillants. Malgré cela, il n’a pas la moindre envie d’être ici. Ignorant le temps, désorienté dans l’espace il n’a que hâte de rentrer dans la petite maison qu’il occupe lui et sa mère. Là-bas au moins il connaît les odeurs, les lieux. Il envie sa petite chambre froide et humide l’hiver car mal chauffée mais qu’il considère comme son refuge.
Il tire sur la robe de sa mère et demande si le calvaire de cette visite est bientôt fini, s’ils vont bientôt rentrer à la maison. Il n’obtiendra qu’une réprimande comme seule réponse à ses inquiétudes.
La visite s’achève avec un petit bâtiment servant d’école. L’odeur des cahiers et du marqueur sur le tableau blanc en rajoute à son angoisse déjà si oppressante. Dans le pré qui fait office de cour de récréation, deux grands garçons se provoquent mutuellement. Une bagarre éclate et les adultes se précipitent pour y mettre fin. Le petit garçon qu’il est ne peut plus alors contenir ses larmes. Il ne sait pas dire ce qu’il ressent mais c’est bien la peur qui le domine à cet instant précis. Il ne se sent pas en sécurité et use de tous les stratagèmes pour quitter cet endroit si étrange pour lui. Il s’agite, supplie la mère qui fait la sourde oreille. Alors, il ne pourra que compter les dernières semaines de répit qu’il lui reste avant de rejoindre l’immonde château et ses bâtiments remplis de jeunes qu’il prend pour des fous. Il craint de ne jamais pouvoir supporter cette épreuve.
Les dernières semaines dans sa petite école communale sont plutôt calmes. Il mobilise toute son énergie à se canaliser pour rester sage, être dans le rang pensant ainsi pouvoir échapper au destin qui l’attend. En vain, la décision est prise déjà depuis plusieurs semaines. Alors, avant que ne sonne la dernière cloche, il réalise son dernier coup d’éclat. Il brise tous les liens qu’il avait tissés, les coups pleuvent, les cahiers se déchirent et les insultes se dispersent en cris comme de la mitraille.
Une fois tout brisé, il se tourne une dernière fois vers la petite école et rentre chez lui seul comme de coutume. Personne ne l’attend. Il entre dans la cuisine, sur la table toujours le verre de vin qui ne se vide jamais. Il avale à la hâte un morceau de pain et de fromage en guise de collation puis sans dire un mot, enfourche son vélo et erre dans le village sans but précis.
Là, il voit M. Raymond, un des vieux du hameau qui a pris ce petit bout d’homme en affection. D’ailleurs, il est le seul adulte qui a gagné la confiance de Milan aussi lui voue-t-il un profond respect.
M. Raymond est occupé à retirer les gourmands de ses plants de tomates. Milan s’arrête, demande s’il peut apporter son aide. Le vieux bonhomme accepte avec plaisir. Ce gamin après tout est un peu la seule compagnie qu’il possède dans le village. Une fois la tâche achevée, tous deux font le tour du potager. Milan admire la précision des rangées de semis et de plans. Plus loin, au fond du jardin il prend plaisir à aller voir les poules. Parfois, M. Raymond l’autorise à récolter les œufs dans le poulailler. Milan profite de ces précieux instants, aimerait que le temps s’arrête mais le soleil indique déjà la fin de l’après-midi et le début de la soirée s’annonce inexorablement.
Chapitre 3
Milan pédale de toutes ses forces pour rentrer hâtivement chez lui où l’attend la mère. Encore une fois ivre, elle lui demande dans son langage grossier qui la caractérise à quoi il était occupé. Le garçon répond avec honnêteté ce qui lui vaudra une sévère gifle. Qu’importe. Il en a l’habitude, les coups ne lui font plus mal. De toute façon, les corrections qu’on lui inflige n’ont aucun sens, il ne les comprend pas, c’est presque devenu un rituel de début de soirée. Plus la bouteille se vide et plus les coups sont puissants. Milan se sent coupable de cette situation et quand il n’arrive plus à supporter sa répugnance, il part dans sa chambre, gribouille quelques dessins macabres, joue avec le peu de jouets cassés qu’il lui reste. Un peu plus tard dans la soirée, il aura pour seul dîner un bol de céréales qu’il mangera devant la télévision dont le son est parasité par les ronflements de la mère endormie sur le sofa.
Chaque jour des vacances d’été se ressemblent vélo, M. Raymond, correction, ronflements.Quelquefois, il va se baigner dans l’eaurafraîchissante d’un ruisseau qui coule au bout du sentier traversant le bois communal. Pas un moment passé avec la mère, aucun échange joyeux, aucun repas consistant. Mais qu’importe, il a joui d’une totale liberté, allant et venant comme bon lui semble oubliant le temps et la violence.
Ce jour de la fin du mois d’août sonne le glas de ses escapades aventureuses. La mère le dépose sur le parking du supermarché le plus proche.
Là, un minibus déjà chargé de cinq autres futurs camarades l’attend. Un adulte en descend, échange quelques politesses avec la mère et la questionne sur les activités de l’été. La mère ne bredouillera que quelques banalités mensongères, de toute manière elle est nullement en mesure de répondre à ces questionnements tant elle est indifférente aux agissements de son fils. On le questionne lui aussi mais il ne répond que par un haussement d’épaules. On l’aide à charger sa valise dans le véhicule, il monte, prend place près d’une fenêtre et mobilise tout son être pour dissimuler la rougeur de ses yeux qui trahirait son envie de pleurer.
Le minibus franchit le portail rouillé de l’institut. Chaque jeune regagne son pavillon. Lui est perdu, ne sait à qui s’adresser, où aller. D’un ton sévère, le chauffeur lui demande de regagner son groupe. La gorge nouée, il ne sait quoi répondre. Après quelques brèves minutes que l’angoisse avait transformées en éternité, un éducateur vient à son secours. On lui présente à nouveau son lieu de vie. L’éducateur qui lui est venu en aide s’appelle Julien, il lui explique qu’il sera son référent. C’est lui qui sera chargé du suivi de Milan au sein de l’institut. Julienl’accompagne dans sa nouvelle chambre et inspecte son maigre trousseau. L’éducateur tente de rassurer ce petit bout d’homme effrayé et perdu dans ces premières heures de vie en collectivité. « Dans quelques jours, tu seras plus à l’aise », lui confie Julien mais Milan en doute. Ses pensées sont ailleurs, sa mère, son vélo, M. Raymond… Il doit récolter les dernières tomates pense-t-il.
Tous ces événements heureux, cette liberté qu’il affectionne et qui n’a disparu que depuis quelques heures lui paraissent déjà lointains. À l’énonciation des règles de vie, il comprend qu’ici il sera soumis à la frustration et à l’ordre. Cela en rajoute à sa peur déjà envahissante. Il sait également qu’ici les autres garçons sont « comme lui » et il redoute leurs violences comme il redoute de ne pouvoir contenir la sienne.
Ce lieu pour l’instant ne lui appartient pas, il n’y trouve aucun repère, ne s’y sent pas à sa place. Le premier repas est l’occasion de prendre connaissance avec ceux qui deviendront ses camarades par la force des choses.
Une entrée, un plat, du fromage, un dessert. Ce qui paraîtrait ordinaire à tout un chacun lui est parfaitement étranger. Il est peu coutumier des règles accompagnant un repas pris en commun. Il répugne à mettre cette nourriture dans la bouche, à goûter cette pitance inconnue. Le fait de lui demander de rester à table, de se maintenir assis, d’attendre. Cela lui semble interminable, il s’agite, se lève sans cesse la scène s’accompagne des réprimandes des éducateurs qui luttent pour imposer un cadre au groupe.
Une fois, le supplice du repas terminé commence un nouveau calvaire. On lui demande d’essuyer la table, de débarrasser, de participer aux tâches de la vie quotidienne, ce qu’il ne fait jamais à la maison.
C’est le trop-plein, il explose, hurle, lance la chaise puis s’enfuit à travers le parc sans savoir où aller en quête de quiétude. Il se terre derrière un buisson. Les mains sur le visage, les yeux rougis par le chagrin, il se met à pleurer, à laisser aller les sentiments de peine et de rage qu’il avait jusque-là tus. Enfin seul, il s’autorise à s’y abandonner. Il faudra peu de temps pour que Julien le retrouve. Milan s’arme, prépare sa défense mais à sa grande surprise Julien reste calme, plongeant Milan dans la stupeur. Il n’a pas l’habitude qu’on l’aborde ainsi, avec sagesse et mesure. Julien essaie de comprendre ce qui l’a exhorté à quitter le groupe, à se mettre en colère. Milan aimerait le savoir, pouvoir l’exprimer mais il ne possède pas les mots et est encore une fois confronté à la pauvreté de son lexique, à l’incompréhension des tensions qui se manifestent à l’intérieur de lui. Lorsque le soir vient à poindre, on lui annonce qu’il est temps de se consacrer à la toilette quotidienne et au rangement des chambres. Jamais auparavant on ne lui avait demandé ainsi de se rassembler, il le prend comme une puissante intrusion dans son intimité.
Désorienté par son appréhension, il rassemble son courage pour honorer la commande des adultes. Redoutant le repas du soir il n’ose sortir de sa chambre malgré les sollicitations. Contraint par la temporalité il finit tout de même par s’attabler, redoutant un nouvel accès de colère, il est sur ses gardes. Pourtant, il se surprend à tenir, à partager ce temps de collectivité qui lui était alors inconnu. Presque, apprécierait-il ce moment de convivialité ?
Vient alors le moment de la veillée. Ce soir, elle sera brève. Tous, anciens et nouveaux pensionnaires font connaissance de façon formelle. La luminosité descendante annonce l’imminence du coucher et les angoisses reprennent le dessus. Milan trouve toutes les excuses pour retarder l’inéluctable. Julien lui demande de se coucher mais il redoute cette première nuit. Julien, dans sa bienveillance rassurante, l’accompagnera jusqu’à l’endormissement.
Plusieurs fois pendant la nuit, il se réveillera en sueur, désorienté, cherchant vainement un repère familier. Il se lèvera aux aurores, puis pour la première fois prendra le temps de véritablement déjeuner. Un brin de toilette, s’habiller, faire bonne figure, soigner son image, tous ces gestes quotidiens sont une plongée dans l’inconnu pour lui.