Chapitre 2

SOS2

« Cher ABBA,

Tu es un groupe cher à mon cœur car je suis un grand fan de “Mamma Mia”. Sans mentir, j’ai dû voir le film une centaine de fois. C’est mon médicament contre la baisse de moral. Ta chanson “SOS” est exactement ce que je ressens. Depuis la rupture avec Fabien, je ne fais que repenser à la situation et à ce que j’ai vu comme une machine infernale dans ma tête. J’aimerais oublier. Mais tout ce que j’arrive à oublier c’est l’audience que j’ai au tribunal judiciaire dans deux jours. Et justement, je ne dois pas oublier. C’est une audience importante pour monsieur Dupuy. J’ai également oublié de chercher un cadeau d’anniversaire pour Juliette. Pour ses 25 ans, je dois trouver l’idée du siècle.

Tu m’as donné l’impression d’être vivant, mais j’ai bien peur que quelque chose soit mort. Qu’est-il arrivé à notre amour ? C’était si bien. Nous étions si bien. Ou peut-être je n’étais que le seul à être bien ? Assis au salon de l’hôtel dans lequel je dors depuis 2 jours, la femme à côté de moi me fixe avec insistance comme si j’étais fou à lier. Est-ce que je viens de parler tout seul à haute voix en m’adressant à Fabien comme s’il était là ? Oh, mon Dieu. Je deviens fou. La folie fait peut-être partie des symptômes post rupture dont on minimise les conséquences. Au même titre que sur les paquets de cigarettes on indique : “Fumer tue” ou qu’on avertit sur les risques de dépendance lorsqu’on consomme de l’alcool, il faudrait informer le grand public des ravages de l’amour. Oui, l’amour tue et rend fou. Protégez-vous bordel ! La femme continue à me fixer. Son brushing impeccable qui a dû lui coûter une petite fortune, fait reposer ses longs cheveux blonds sur son chemisier blanc. Les traits tirés, le regard perçant et ses lèvres fines recouvertes d’un rouge à lèvres intense en font quelqu’un de charismatique. C’est une très belle femme. Elle doit me prendre pour un fou. Elle n’a peut-être pas tort après tout. Je suis peut-être bon pour la camisole. Gêné, je détourne le regard en lisant le journal du jour. J’aime cette vie à l’hôtel. Le confort, les gens que je croise, ce

En me regardant, je pense que toutes les personnes autour de moi peuvent entendre mon SOS. Je fais une crise d’angoisse. J’ai du mal à respirer comme si on me compressait les poumons d’une main imaginaire. Mon cœur se remet à faire une rave party dans mon corps sans me prévenir. J’ai chaud, très chaud. Est-ce qu’on peut mourir d’une crise d’angoisse ? Je ne dois pas regarder sur internet. Ne pas regarder sur internet. En parcourant les moteurs de recherche et les forums, je vois que les crises d’angoisse peuvent conduire à un infarctus, un cancer, une perte de connaissance et différents problèmes cardiovasculaires. Je vais mourir. Je suis condamné. Calme-toi, Raphaël. Respire. Ne pas niquer. Ou plutôt ne pas paniquer. Les deux se valent remarque. Je me lève. Se faire l’objet de regards insistants auprès de la population locale aisée peu nombreuse, bien que présente. Penser qu’on se fait mater. Éprouver sentiment d’égocentrisme gratifiant, comme une reine charismatique dont la beauté n’a d’égale que sa cruauté qui impressionne à chaque entrée à la Cour de France, ou comme une star du cinéma arrivant sur le tapis rouge après plusieurs succès au box-office. Commencer à entendre “Vogue” et se voir en Catherine de Médicis ou en Madonna. Puis retourner dans sa chambre et se rendre compte que j’ai du dentifrice de la veille sur la moitié de la gueule et se dire que finalement je suis plutôt du niveau d’un candidat de télé-réalité. Je ne sais pas ce qui est le pire. Ça ou voir des gens bouffer de la saucisse à 6 h 30 devant moi. Cette petite aventure aura eu le mérite de me faire penser à autre chose

Je dois quitter cet hôtel. Je ne peux définitivement pas rester ici. Agnetha, Björn, Benny, Anni-Frid, comment feriez-vous à ma place ? Vous écririez probablement une chanson. Moi je ne suis pas très doué. D’autant que si je dois la chanter après, ça finira dans le bêtisier à la télévision et on se moquera de moi sur des générations entières. A priori, je serai même condamné pénalement pour crime contre l’humanité, puis je finirai exilé ou condamné à perpétuité. Non je préfère éviter. Si je lance un SOS sur les réseaux sociaux, ça m’apportera quelque chose ? Après tout, ils ont été inventés pour ça : pour communiquer et s’entraider, non ? Je saisis mon téléphone et écris un statut Facebook : jeune damoiseau recherche un appart mortel. Non c’est nul et je suis trop mal pour faire de l’humour. Je me prends pour qui à plagier Diam’s ? “Je recherche un endroit où loger à Paris au plus vite : appart, coloc, château… Je suis ouvert à tout bon plan. Merci.” Ça, c’est mieux. Ça dit bien ce que ça veut dire. Je ne serais pas contre l’idée d’une colocation. Rencontrer de nouvelles personnes est toujours une expérience positive dans ce genre de situations. C’est bien ce que j’ai pu apprendre de mes livres de développement personnel. À moins que ça ne soit de toutes les comédies romantiques que j’ai pu voir. Peu importe.

Personne n’est au courant pour ma rupture. Pas même ma meilleure amie Pauline ou même Juliette. Personne ne sait au boulot pourquoi je ne suis pas venu travailler aujourd’hui. J’ai argué une maladie du type rhume. C’est sûrement la maladie la plus banale du monde et l’excuse la plus utilisée, mais j’ai appris qu’au bureau la vérité et surtout l’originalité n’étaient pas des vecteurs de sympathie ou de succès. Mais je vais forcément avoir des commentaires ou des messages me demandant pourquoi ce statut sur les réseaux sociaux.

Je regarde mon téléphone. Aucun message, rien, pas même un like. D’accord, je l’ai publié il y a cinq minutes, mais quand même. Je peux mourir, tout le monde s’en fout. Je ne suis qu’un grain de sable parmi le désert de cette existence qui me laisse un goût d’amertume et de douleur. Abba, aide-moi ! Reforme-toi et fais un concert de soutien aux gens qui se sont fait larguer et humilier comme moi avec une annonce au micro : “Raphaël, pauvre jeune homme, recherche un toit pour une nuit, pour la vie.” Avec la chance que j’ai, je ne vais tomber que sur des fous. Quoiqu’entre fous on se comprendra.

Allongé sur mon lit d’hôtel, les bras écartés, les yeux vers le plafond, je contemple les imposantes moulures qui rendent la pièce belle et apaisante. Je pourrais rester des heures et des jours allongé sur les draps de ce lit deux places en écoutant ta musique. Ce SOS qui retentit dans mes oreilles me parle plus que jamais, alors que je l’ai entendu des centaines de fois auparavant. Le temps semble s’être arrêté. Je n’arrive plus à sourire mais je suis bien. À dire vrai, je crois même que je ne ressens rien. Enfin si j’ai le moral qui équivaut à celui d’un patron du CAC 40 après un interview d’Élise Lucet. Le fond de l’air frais me berce et je commence à fermer les yeux. Ce sommeil naissant n’est que de courte durée puisque mon téléphone retentit plusieurs sonneries correspondant à des notifications sur les réseaux sociaux.

En regardant dans des messages privés, je vois des prises de contact parfois quelque peu étranges, voire carrément déplacées. Le premier de la liste :

“Bonjour, j’ai 40 ans, et après des années de vie à l’étranger (Inde, Allemagne et Portugal), je vis en France depuis 4 ans. J’ai acheté en janvier dernier un appartement dans lequel j’ai une chambre à louer. Il est situé à Montreuil à côté de la station de métro Croix de Chavaux sur la ligne 9 et à 5 min du RER Val de Fontenay, c’est vraiment très facile d’accès.

Le loyer est de 350 €/mois tout compris (charges, internet…).

2 points importants : Je suis absent 1 semaine par mois et je suis naturiste (pas exhibe, pas tordu), je suis le mec le plus cool et simple. Je ne veux surtout pas partager mon appart avec un mec pudique ou coincé, mais avec un autre naturiste ou quelqu’un qui le sera et à qui je pourrai transmettre ma philosophie de la vie. Je suis complètement épanoui”.

Non mais merde. J’ai demandé à vivre au Cap d’Agde ? Je crois que j’ai besoin d’aide. Et d’alcool. Beaucoup d’alcool. Et ça continue. Je lis un deuxième message :

“Nous te proposons une coloc dans notre loft. Un nouveau concept original avec 2 espaces :

- 1 jour : grande pièce commune comprenant coin repas et coin salon.

- 1 nuit : grand dressing + grande salle de bains avec douche (murs avec trois douches comme dans des vestiaires) + chambre commune recouverte entièrement de matelas pouvant accueillir jusqu’à 12 personnes. Quelques règles simples :

- pas de fumeur dans l’appart ;

- chacun est responsable de la propreté des lieux ;

- douche obligatoire avant de pénétrer dans la partie nuit pour l’hygiène ;

- nudité obligatoire dans la partie nuit et toléré dans la partie jour de 23 h à 6 h ;

- pas de bruit dans la partie nuit ;

- respect de chacun sans préjugés et sans tabous, rien n’est interdit dans le respect de l’autre.

Si tu es intéressé, merci de nous envoyer une photo de toi et nous dire quand nous pouvons te rencontrer.”

C’est sûr que, sur le côté original et nouveau, ils ne se foutent pas de moi. C’est quoi ce truc ? Un nouveau concept de télé-réalité ? Une maison close peut-être

Juliette vient de m’envoyer un message pour savoir ce qui se passait, avant de me dire qu’une amie à elle, Lucile, cherchait un coloc pour son appartement dans le 17earrondissement de Paris. C’était le signe que j’attendais. Le signe est un mot peut-être un peu fort mais ma grand-mère qui aime beaucoup Abba d’ailleurs, m’a toujours dit que les choses arrivent pour une bonne raison et que derrière le masque de chaque situation se cache le destin. Alors oui, de la part de quelqu’un qui brûle des chauffe-plats Ikea en pensant que ce sont des cierges, cela peut paraître loufoque, mais j’aime ses paroles pleines de sagesse et de réconfort. Alors, si au début de cette lettre, mon cœur et ma tête criaient le SOS de votre chanson, maintenant ils s’apaisent pour découvrir un nouvel avenir, inconnu, et je l’espère meilleur que le présent.

Merci à vous quatre de m’avoir écouté.

À bientôt,

Raphaël »

Chapitre 3

Glad he’s gone3

« Chère Tove Lo,

Tu ne me connais pas. Mais moi je te connais. Pardon, ça fait un peu psychopathe formulé ainsi. Glad he’s gonea été une révélation pour moi. Aujourd’hui, je ressens ces paroles. Je pense qu’il est temps de lâcher prise. Plus de pleurs pour ce type. Je suis content qu’il soit parti.

Je suis seul. Je n’ai pas l’habitude d’être seul. Mais ce matin, c’est différent. Je me sens seul en me réveillant. Comme si je n’étais pas seulement seul dans ma chambre d’hôtel mais aussi seul au monde. Je regarde le reste du lit vide, sans personne. Pas d’odeur, pas de pli sur le coussin d’à côté. Pas de bruit de respiration. Pas de chaleur humaine non plus qui donne l’envie de se blottir. C’est peut-être mieux ainsi. On dit que la solitude est malsaine mais les relations aussi. On passe notre temps, notre énergie entière à s’investir dans un jeu dont la partie est souvent truquée dès le début. Mais comment le savoir ? Et surtout à partir de quand nous rendons-nous compte de la supercherie ? Quand tu pensais jouer au Monopoly de l’amour alors que l’autre préférait le poker et les échecs, te relayant à un pion dont le destin était corrompu par l’égoïsme, le mensonge et la peur. Je m’approche vers la fenêtre afin de prendre un peu d’air frais et regarder le ciel bariolé de nuages qui laisse deviner un tableau naturel et poétique. Je perçois des formes diverses qui me permettent d’utiliser tant mon imagination que mes sentiments. Une lignée de petits nuages entrecoupée de deux autres nuages donne l’impression d’une flèche. Et si c’était un signe vers une destination, un chemin ? Il est vrai que comme le disait Baudelaire, je suis bien nulle part et je pense toujours que je serais mieux ailleurs que là où je suis. Mais fuir n’a jamais été une solution. On court peut-être un temps, mais nos démons nous rattrapent avec presque autant de vitesse que celle qu’ils ont mise pour débarquer dans nos vies. Mais quand on passe sa vie à avancer dans la mauvaise direction, est-ce qu’on peut quand même être dans le juste et faire les bons choix ?

Je descends avec toutes mes affaires vers la réception pour rendre les clefs de ma chambre. Et là, je tombe sur le sosie de Enrique Iglesias. Avec son accent espagnol, ses cheveux aussi noirs que ses yeux, sa petite barbe d’une semaine, il me sourit

MOI: Raphaël, calme-toi, ce n’est qu’un garçon. Ne t’emballe pas. Regarde comment ça s’est terminé la dernière fois après quatre ans de relation. Est-ce que tu as vraiment envie que ça recommence ?

GARÇON: Bonjour, monsieur, votre séjour vous a plu ?

MOI: Entends musique de mariage dans ma tête. Commence à voir précisément la tenue ainsi que le menu qui sera servi. Penser à appeler les témoins tout à l’heure. Et à booker le traiteur.

Bonjour à tous. Raphaël, 28 ans, célibataire depuis peu, accro à la peine, stresser est ma spécialité, et j’ai un problème avec l’amour, je suis capable de tomber amoureux de quiconque me témoignant un peu d’attention. J’ai les capacités émotionnelles d’une princesse de conte de fée bloquée dans un épisode de télénovela. C’est tout juste si j’entretiens pas une relation imaginaire avec le platane devant l’hôtel car il me protège du soleil.

“Bonjour, Raphaël ! Bienvenue dans le groupe !”

Qu’est-ce que j’imaginais ? Qu’il allait passer de l’autre côté du comptoir pour m’embrasser et me demander en mariage ? Je passe beaucoup trop de temps devant la télévision et les plateformes de streaming. La déception est totale. Il m’a donné mon reçu et s’est tourné vers la cliente suivante.

Tove Lo, est-ce que tu penses que je suis le seul à être aussi sensible et facile ? Tu me dirais qu’aujourd’hui je suis mieux sans et que ce n’était qu’un abruti avec des attentes. Ta chanson m’a aidé à aller de l’avant et m’a donné la force de bouger de mon lit. Il est temps de revoir la lumière de l’extérieur et d’arrêter de subir une situation que l’on m’a imposée. J’ai rendez-vous avec Lucile pour visiter l’appartement du 17eet parler de la colocation. Je n’ai jamais fait de colocation mais vivre avec Fabien pendant quatre ans c’est une colocation dans une certaine mesure. J’espère que ça va bien se passer. Oui, ça va bien se passer. Je dois rester dans un état d’esprit positif. Je sors de l’hôtel avec ma valise et quelques affaires achetées la veille pour m’habiller. J’ai préféré dépenser mon livret A dans quelques vêtements plutôt que de retourner à notre appartement. C’est comme revivre un Hiroshima émotionnel. Je ne suis pas prêt. Le choc est beaucoup trop récent et les dégâts trop importants. En y retournant maintenant je subirais de nouvelles radiations et un nouveau choc qui me serait peut-être mortel. Même si en quelques jours j’ai beaucoup progressé. Ou alors j’attends qu’il soit parti et je vais récupérer ce que je peux avec mon double des clefs.

Je marche jusqu’à la ligne 13 du métro pour arriver place de Clichy. Je déteste les transports en commun et je favorise au maximum les déplacements à pied et à vélo. Mais cette ligne 13 est particulièrement horrible. Je ne sais pas Tove Lo si tu connais la ligne 13, ou même si tu connais Édith Piaf. Je pense qu’en tant que musicienne tu connais cette artiste. Enfin moi je la connais bien et notamment son classique “La foule” que je t’invite à écouter.

“Emportés par la foule qui nous traîne, Nous entraîne, Écrasés l’un contre l’autre, Nous ne formons qu’un seul corps…”

À mon avis, sans trop m’avancer, Édith Piaf parlait de la ligne 13 du métro. Elle a juste oublié d’évoquer les odeurs corporelles à mi-chemin entre le crottin de Chavignol et les fruits de mer ou même des mecs qui crachent par terre.

Elle précise quand même “Et je crie de douleur, de fureur et de rage. Et je pleure.”

“Est-ce que ce n’est pas un peu exagéré Édith ?”

J’arrive près du square des Batignolles où se situe l’appartement. Lucile m’attend devant l’imposant bâtiment haussmannien. La porte d’entrée en bois est le témoin d’une richesse architecturale du début du XXesiècle. Les deux portes sont décorées avec soin dans un style gothique, le travail de ferronnerie est digne d’une véritable œuvre d’art, et les arcs sculptés à la main laissent entrevoir les détails d’une beauté historique. Le sourire jusqu’aux lèvres de Lucile me met à l’aise et son accueil est aussi jovial que rassurant. Une fois arrivé dans l’appartement de 55 m2, Lucile me fait visiter les lieux en m’expliquant quelques règles de base de la colocation notamment : pas de cigarette, pas de soirées et chacun fait la vaisselle de ce qu’il utilise. La chambre qui pourrait être la mienne est spacieuse avec une ancienne cheminée condamnée. Le parquet en bois est ancien mais en très bon état. Lucile est quelqu’un d’adorable. Elle a l’air simple, dynamique et très sociable. Elle est en dernière année de thèse en sociologie et a une passion pour le cinéma allemand. Je lui dis que j’ai fini l’école d’avocat et que je suis actuellement en cabinet sous-payé et sous une charge de travail monumentale, mais que ce qui m’amène à faire une coloc est ma rupture récente. J’ai même pas eu besoin de lui préciser que j’étais gay, elle l’a deviné. Elle m’a dit “tu trouveras un autre garçon bien mieux. T’en fais pas.” Ces quelques mots signent le début d’une grande aventure. Celle de ma liberté et de ma colocation avec Lucile.

Je vais devoir récupérer mes affaires et les rapatrier dans mon nouveau chez-moi. J’aime l’idée de cette nouvelle vie, d’un déménagement loin de ce passé. Il est parti, ou du moins je suis parti et la vie continue. Ma vie continue.

Merci, Tove Lo, de m’avoir écouté.

À bientôt,

Raphaël »

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