Chapitre 2
J’ai toujours adoré marcher. Je peux marcher des heures sans sentir la fatigue à mes pieds, je me ressource à l’air pur, j’admire les feuilles dans les arbres, les oiseaux par terre, les nuages gris et la pluie qui tombe. Toutes ces choses, ces éléments de la nature, m’ont toujours fasciné et procuré beaucoup de plaisir. C’est un sentiment de sérénité, de pur bien-être que l’on possède tout au long de notre vie mais que l’on prend réellement le temps d’apprécier, qu’en vieillissant. Je ne comptais plus les années, le temps passait trop vite pour moi mais c’est en marchant que je me sens à ma place. Dehors et coupée du monde. J’aime ces moments où je m’échappe de tout ce qui m’entoure et au creux desquels je m’enferme dans une nature qui n’appartient, quelques instants, qu’à moi. J’arpente les rues, emprunte les petits chemins et les sentiers de terre. Je me rends au village à travers champs et je fais demi-tour quand la raison me rappelle. Les chaussures pleines de boue et la main appuyée sur mon bâton de marche, je rentre des heures plus tard. Et c’est en nettoyant mes chaussures que je souris en y repensant. Voilà, ce n’est rien de bien ambitieux ni d’extravagant mais ce sont ces moments simples qui me rappellent pourquoi j’aime autant la vie. Mais souvent, la vie est imprévisible et, même si on la chérit, qu’on en prend soin, il arrive que le destin nous échappe. Et je ne le savais que trop bien…
Ce matin-là, j’attrapai mes chaussures de marche, nouai mes lacets, saisis mon bâton de marche et claquai la porte derrière moi. J’empruntai le chemin habituel, celui qui menait sur la rue de la citadelle, je passai devant la boulangerie, et continuai tout droit, par habitude. À la sortie du village, je continuai quelques kilomètres, mon bâton résonnant sur le bitume et les chaussures toutes propres. J’entrai dans un village et découvris ses belles bâtisses de pierre. Les habitants m’adressèrent des signes de la main et j’inclinai la tête en souriant, par politesse rendue. La place du village était pavée de pierres naturelles et une jolie fontaine s’érigeait en son centre. Je regardai l’eau jaillir de la statue et retomber en une pluie éparse dans la grande bassine de pierre. Cela faisait des années que je vivais ici, et je découvrais seulement ce paysage charmant ; la vie ne cessait de me surprendre par ces petits riens qui me réjouissaient. Je me levai et continuai ma visite.
Le vent s’était levé, le ciel se couvrait et quelques rayons continuaient de percer à travers les nuages, se reflétant dans la vitrine de la boulangerie. Ce sont ces réverbérations qui me firent revenir à moi.
Devant la vitrine, un papier à la main, un bâton dans l’autre et les yeux dans le vide, je sentais une main sur mon épaule.
— Adèle ? Tu vas bien ?
Je tournai la tête et mis un instant pour répondre, comme pour faire une mise au point ou quelque chose de plus technique qu’habituellement. Je balbutiai quelques mots et il continua :
— Tu veux que je te ramène chez toi ? Tu as l’air fatiguée
Ma bouche était sèche et je ressentais le besoin de boire bien plus que d’habitude. J’avalai difficilement ma salive et me raclai la gorge. Et lorsque mon regard se posa sur la grande carrure du jeune homme qui s’adressait à moi, mon front se plissa, mes yeux le fixaient et une angoisse me saisit. Je lui tendis mon papier, sans rien dire, incapable de parler. Il le prit et me saisit délicatement le bras.
— Je vais te ramener chez toi.
Je m’installai dans sa voiture sans comprendre. Il attacha ma ceinture, ferma la porte avant de s’installer au volant. Mes yeux se perdaient à l’horizon et je ne distinguais plus rien de la route. Je me retrouvai devant chez moi en un rien de temps. Le jeune homme me raccompagna jusque dans mon salon et m’installa sur mon canapé. Je l’entendais se servir de mon téléphone tandis que je dénouai les lacets de mes chaussures immaculées. Machinalement, je me levai, les rangeai et préparai un café pour remercier mon chauffeur.
— Quelqu’un va venir, Adèle
Je redressai la tête et lui souris :
— Je te remercie Éric, tu veux un café ? J’ai préparé une tarte avant de partir, tu en veux un morceau ?
Il me dévisagea et, sans rien dire, s’assit en attrapant la tasse de café que je lui tendais. Il avala son morceau de part de tarte sans broncher et je peinai à faire la conversation.
— Tu n’es plus aussi causant que tout petit à ce que je vois.
Il me fixait, avec ses grands yeux écarquillés.
— Comment ça ?
— On ne pouvait pas t’arrêter de parler. Tout le temps, tu ne faisais que ça, tu commentais tout sur tout et un rien devenait une source de discussion.
— C’est ce dont tu te souviens ?
J’éclatai de rire.
— Si je m’en souviens ? Tu n’arrêtais pas de piailler comme un petit moineau toute la journée, tu penses bien que je m’en souviens.
Il se frotta la nuque timidement dans un geste machinal. Je finis ma tasse de café et la sonnette retentit. Il se leva d’un bond.
— Ne bouge pas, j’y vais.
Je restai là, ma tasse de café dans la main, fixant la part de tarte qu’il n’avait pas finie. Mes yeux se perdirent sur ce morceau de pâte feuilletée qu’il avait laissé. Ce tout petit morceau de pâte et voilà que le doute m’envahit et l’angoisse me gagna. Impossible de déterminer si je laissais le bord de ma part de tarte, ce petit morceau de pâte, le mangeais-je ? Ou restait-il au bord de mon assiette à chaque part de tarte que je me servais ? Je ne me rappelai plus et, incapable de détourner les yeux, je m’efforçai de me souvenir de la dernière part de tarte que j’avais mangée. Était-ce à la mirabelle ou à la fraise ? En quelle saison ramassait-on les mirabelles ?
Chapitre 3
— Merci de m’avoir appelé, Damien.
— Je ne savais pas qui contacter, ils ne sont pas beaucoup à lui rendre visite… Et comme tu m’avais dit de t’appeler dès qu’il y avait quelque chose… J’ai pas trop cherché...
Je le sentis confus et gêné de m’avoir dérangée, je lui saisis le bras et le rassurai sur ce point.
— Ne t’en fais pas, tu as bien fait, je t’assure. Je vais aller la voir et je resterai pour le reste de la journée en attendant son aide à domicile.
Il acquiesça et s’apprêtait à partir lorsqu’il se retourna et me tendit un morceau de papier
— Ah au fait, Jude, elle avait ça dans les mains quand je l’ai trouvée.
Je défroissai le papier et reconnus l’inscription. Je remerciai Damien et nous nous dîmes au revoir.
Une fois la porte refermée, je regardai le morceau de feuille que j’avais arraché du bloc-notes au travail. « Thé, miel, pâtes, œufs, pain. » Une liste courte et brève pour me rappeler ce dont il me manquait. Il avait dû tomber de mon manteau quand j’étais passée rendre visite à Adèle juste après.
Dans la cuisine, je retrouvai Adèle assise à table, fixant la part de tarte que Damien n’avait qu’à moitié touchée. Je déposai un baiser sur sa joue et m’assied devant elle. Quand elle leva les yeux vers moi, elle me sourit.
— Bonjour ma douce, comment tu vas ?
— Ça va bien, je te remercie, et toi ? Comment tu vas ?
— Oh plutôt bien, mais il m’est arrivé quelque chose d’étrange aujourd’hui.
Je l’écoutais, sans rien dire, immobile. Les mains jointes, et le front plissé, elle continua :
— J’étais partie marcher comme d’habitude et je me suis retrouvée devant une boulangerie, dans un village que je ne reconnaissais pas et je ne me souvenais plus de ce que je devais faire. La seule chose dont je me souviens c’est d’être partie avec quelque chose de bien précis en tête mais impossible de m’en rappeler.
Elle secouait la tête en fronçant le front un peu plus à chaque mot qu’elle prononçait.
— Et puis, Éric est arrivé et il m’a ramenée à la maison.
Elle releva la tête et, voyant le bout de papier dans mes mains, elle me sourit :
— Ah ! tu l’as retrouvé ! Je le cherchais partout !
Je regardai le bout de papier et lui demandai :
— C’est ma liste de courses que tu cherchais ?
— Oui, riait-elle, j’ai reconnu ton écriture et je voulais t’acheter du pain. Ça t’aurait fait un trajet en moins à faire après le travail.
Je poussai un soupir et me frottai le front.
— Oh ne fais pas ça Jude, il y a quelque chose qui te chiffonne ?
— Non, non, ne t’en fais pas Adèle.
Je me rapprochai d’elle et, tout en lui saisissant les mains, je continuai :
— C’est juste que ce n’est pas Éric qui est venu te chercher tout à l’heure… C’est Damien, ton voisin.
Elle me riait gentiment au nez d’abord, puis, quand elle réalisa que j’étais sérieuse, se mit à hocher la tête de gauche à droite en fermant les yeux. Quand elle redressa la tête, elle me chuchota :
— Je ne t’apporte que des soucis en ce moment… Hein Jude ?
— Non, ne dis pas n’importe quoi Adèle, tu ne m’apportes aucun souci.
— Tu es si gentille… Allez je te sers une part de tarte.
Et elle se releva en souriant. Je la regardai se déplacer dans la cuisine et je lui souris, tout en pensant à ce qui nous attendait, toutes les deux. Il allait falloir que je passe par ce que je repoussais depuis un moment déjà mais qui m’apparaissait nécessaire maintenant que ce genre de situation se répétait de plus en plus souvent.
Les mois qui suivirent, je m’occupai principalement des rendez-vous médicaux d’Adèle. Je m’étais présentée auprès de son médecin traitant et Adèle avait insisté pour que je l’accompagne à ses rendez-vous pour faciliter le suivi des consultations. Je l’accompagnai chez son médecin, d’abord, qui jugea bon de nous orienter vers un gériatre, qui serait, pensait-il, plus compétent pour nous renseigner, vu l’âge d’Adèle. Je lui avais expliqué ses petites absences et les craintes que cela émergeait auprès d’elle. Le gériatre examina Adèle, ajusta son traitement pour la tension et nous donna rendez-vous une quinzaine de jours plus tard pour faire un point.
Quinze jours plus tard, le point était fait. Rien n’avait changé, Adèle se sentait toujours angoissée et décrivait des absences de plus en plus courantes et des trous de mémoire à court terme. Le gériatre réévalua son dosage de médicaments favorisant le sommeil. Et c’est au bout du quatrième rendez-vous qu’il nous dirigea vers plusieurs spécialistes, dont un neurologue qui lui fit passer des tests et des examens cliniques. Les résultats de l’IRM tombèrent peu avant Noël et confirmèrent ce que les résultats des tests précédents avaient décelé : de nombreuses lésions dévoraient son cortex cérébral. Personne ne nous en parla dans les premiers temps mais ce n’est pas comme si je n’avais entendu que cela…