Chapitre 2
À ce moment précis, à peine 7 heures du matin, le téléphone sonna. « Le rédacteur en chef » ? se demanda Jules ; non, au bout du fil, la gendarmerie en la personne d’Eugénie Dieuleveut, jeune brigadier, et surtout amie d’école et d’enfance. Étant originaires de la DASS, à une époque, les deux jeunes gens avaient été dans la même famille d’accueil, ce qui avait forcément permis le développement de liens chaleureux, quasi filiaux, entre eux.
— Jules, tu ne peux pas savoir ce qui arrive. On vient de la trouver morte.
— Mais qui ?
— Elle… La cadette… Eugénie ne put continuer sa phrase.
— Saperlipopette ! déclama Jules dont l’expression coutumière était devenue sa signature et sa singularité. D’autant que suivait généralement l’amusant « Popette » de César. Ce qui ne manqua pas ce matin-là : « Popette, Popette », répétait César avec conviction.
— Ne me dis pas : Élise des Lisières, la petite sœur de Camille ?
— C’est cela, elle a été trouvée morte devant sa machine à écrire, laissant un texte aussi mystérieux que poétique. Y a-t-il un lien avec sa mort ? Aucune idée. Toujours, il semblerait qu’elle ait reçu un coup de pistolet à la tempe ; en tout cas, il y avait un pistolet près d’elle. Nous venons juste d’arriver.
— Un suicide, sans doute, s’inquiéta Jules, étonnant.
— Oui, tu as la même réaction que moi. On ne l’imagine pas trop mettre fin à ses jours. Viens plutôt. Tes intuitions nous sont précieuses.
En effet, Jules avait souvent aidé ses amis gendarmes à élucider différentes affaires : menus larcins, petits faits divers, sa sagacité n’ayant d’égale que sa disponibilité et celle… de César ! Oui, son perroquet avait une approche très particulière des situations. Étrangement, il avait l’art et la manière de détecter le petit détail qui cloche et qui, souvent, avait mis Jules sur la bonne piste, lui permettant ainsi d’élucider de vrais mystères. Comme si le fait de venir d’une autre planète lui donnait le pouvoir particulier de mieux appréhender les méandres de l’âme humaine.
Une heure plus tard, Jules et César se retrouvèrent dans la grande maison Napoléon III de la famille des Lisières. Les deux sœurs y vivaient depuis quelques années, la mort prématurée de leurs parents dans un accident les ayant laissées mélancoliques et dans une relation fusionnelle renforcée. Voilà Jules et César, accueillis par Eugénie Dieuleveut, le brigadier, en face du corps d’Élise, la tête appuyée sur la machine à écrire, sa volumineuse et longue chevelure étalée masquant entièrement son visage. Un pistolet juste à côté. « On se croirait dans un mauvais rêve », se dit Jules, frappé de plein fouet par la violence de la mise en scène. Oui, il pensa immédiatement « mise en scène » comme s’il s’agissait d’un film où tout était prévu pour produire un effet : le décor du salon bureau, les rouges et ors des tentures baroques faisant ressortir le blond magnifique des cheveux de la jeune femme se détachant sur le noir de la machine à écrire et le texte lisible sur l’ordinateur. Jules prit le texte sorti de l’imprimante et se mit à le lire à haute voix : « Le temps… Il a gommé ma vie comme une mauvaise copie, pour lui donner l’allure d’un songe. Papier-buvard de mes passions, de mes élans, de mes espoirs. J’ai cru parfois le prendre, “il” m’a possédée. Un jour, je me suis demandé si, ce monstre, je ne l’avais pas inventé. Histoire simplement de donner un nom au néant. Et pourtant, il avait suspendu son vol, le temps que passe notre enfance. Quand hier n’était jamais très loin. Qu’aujourd’hui voulait dire : “je suis”. Que demain rimait avec certain. Puis il est arrivé, ce vautour de mes jours. »
Et là, César, toute crête dressée, se mit à répéter « vautour », en écho à Jules, interloqué. Il continua sa lecture devant les gendarmes et le médecin légiste, le docteur Poignet, qui venait d’arriver et allait commencer ses premières observations avant de faire emporter le corps de la belle Élise endormie pour toujours.
« Transformant hier en chimère. Donnant au présent un aspect fané, déjà le passé, et au futur une drôle d’allure, celle de l’incertitude. Alors, j’ai eu envie de crier, de l’oublier, de temps en temps, pour retrouver l’insouciance de notre enfance et ne pas perdre, à tout jamais, l’espérance. Rien à faire : imperturbable, sans jamais s’arrêter ni se fatiguer, il continuait à rendre impossibles tous les probables et dérisoires les plus intenses de nos douleurs, les plus belles de nos amours. »
« Amour » répétait le perroquet. « Amour, amour, amour. »
Le mot manifestement lui plaisait. Toutes les personnes présentes désormais écoutaient Jules, dont le talent inné d’acteur accentuait encore le désespoir infini contenu dans le texte.
« Alors, j’ai eu envie de hurler, et, pourquoi pas, de le tuer, cet assassin de mes espoirs, ce meurtrier de ma mémoire »
« Meurtrier », bafouilla César avec gravité alors que Jules continuait sa lecture :
« Ce chien de temps, encore plus sauvage quand il est entre chien et loup. Et puis, j’ai eu envie de mourir, fatiguée de le provoquer, lasse de le sentir, lui, toujours présent, alors que je voulais tant être ailleurs, là où l’amour dure longtemps.
Alors, ce temps qui m’est compté, par qui ? Pourquoi ? Pas de réponse, eh bien, j’ai décidé de l’ignorer et de lui faire un pied de nez. En continuant à aimer. Oui, jour et nuit, à la folie. »
« Folie, “folie, folie” », scanda César avec conviction.
« Comme pour donner naissance à l’infini», termina Jules dont la voix s’était nuancée d’une sourde émotion.
— C’est bien joli, tout cela, mais ne va pas nous mener très loin. Il apparaît assez clairement qu’Élise des Lisières s’est suicidée : ce texte que vous venez de nous lire, il évoque plutôt une personnalité dépressive, n’est-ce pas ? dit le chef de brigade Philippe Langlois, qui aimait bien Jules mais avait toujours vu son arrivée comme une intrusion agaçante, même si, à de nombreuses reprises, Jules leur avait permis d’aboutir, par ses habiles déductions, à de vraies conclusions lors d’une enquête.
Chapitre 3
Philippe Langlois était un jeune lieutenant féru de méthodes modernes et ce brillant diplômé de criminologie d’une université américaine ayant longtemps travaillé dans la police d’Ottawa de surcroît, était fanatique des méthodes développées par les polices scientifiques contemporaines. Toutes manières de travailler que Jules ne méprisait pas du tout mais, il faut le reconnaître, notre héros avait un petit « je ne sais quoi » vraiment particulier : une approche intuitive ? Une vision spéciale de l’âme humaine ? Une concentration hors du commun lui permettant d’avoir des perceptions paranormales ? Ou encore un perroquet surdoué dont les bavardages incessants semblaient lui suggérer des pistes inconnues du commun des mortels ? Nul ne saurait le dire avec précision mais une chose était certaine : pour la première fois, l’équipe de gendarmerie se trouvait confrontée à un énorme problème de mort inexpliquée. Le couple improbable formé par le jeune homme et son perroquet était là, et nous étions Lundi, jour de la Lune.
— Je peux simplement exprimer une sensation, dit Jules à voix basse, la vie d’Élise des Lisières – elle l’écrit elle-même – vient d’être gommée comme une mauvaise copie, mais tout ceci n’a pas l’allure d’un songe, elle est réellement et cruellement morte. Je ne pense pas qu’elle se soit suicidée, ajouta-t-il timidement devant Philippe Langlois interloqué. À ce moment précis, Camille, la sœur aînée, entra dans la pièce en claudiquant et annonça de sa belle voix grave :
— J’ai tué Élise. Arrêtez-moi.
Dans un geste brusque, elle se saisit du pistolet. Trop tard pour les empreintes. Elle s’approcha du corps de sa sœur et s’écroula sur elle, mêlant sa chevelure brune aux boucles dorées d’Élise.
— C’est ma faute, c’est moi qui lui ai confié le pistolet de notre père. Elle avait peur la nuit, et voilà ce qu’elle a fait, elle s’est tuée. Mais c’est moi qui suis responsable. Elle était si fragile, si démunie, si douce.
César, silencieux depuis quelques secondes, vint se poser sur l’épaule de la victime et soigneusement, pris dans son bec… les cheveux de la défunte. Une grosse mèche purement et simplement scalpée ! L’horreur de la situation rendit l’assemblée muette. Jules s’approcha de Camille, qui heureusement n’avait rien vu, la souleva et l’emmena dans la pièce voisine. Le médecin légiste prit la mèche dorée avec les précautions d’usage.
***
Ce jour-là, ayant à peine repris ses esprits, Jules signa un article consacré intitulé À la découverte du petit peuple de nos vieux murs, organisé par le Pays d’Art et d’histoire du Clos du Cotentin. Le but de cette conférence étant de tenter de découvrir la vie secrète cachée dans nos édifices historiques. Un thème qui avait entraîné chez notre journaliste une longue réflexion sur les apparences et les difficultés de les dépasser pour résoudre les énigmes d’une enquête. Dernière sortie estivale sur le thème « À l’ombre des clochers, l’église de Breuville avait été le théâtre d’une visite très originale ayant positivement enchanté les nombreux participants. L’idée de cette déambulation, menée par Anne-Marie Gromard, amie de Jules et conférencière bien connue, était d’établir un parallèle entre le patrimoine architectural et le patrimoine naturel d’un lieu. Par quel moyen ? Par l’intervention très écoutée d’une deuxième conférencière, Marie-Hélène Durel, représentant une association s’intéressant à la Biodiversité. Les jeunes femmes avaient effectué une présentation à deux voix où avaient été présentées tout d’abord les découvertes architecturales ou historiques passionnantes de la belle église Saint-Pierre de Breuville dont on avait ainsi appris que la partie la plus ancienne date du 12esiècle, sauf la sacristie et la tour de clocher datant du 19e…
— Tout ceci est ce que vous pouvez voir, bien sûr, mais il ne faut pas oublier ce qui est, dans un premier temps, invisible pour les yeux. C’est cela que nous allons tenter de vous faire observer aujourd’hui, avaient déclaré les guides, éveillant dans l’esprit de Jules un écho à la scène qu’il venait de quitter, restée fortement imprimée dans sa mémoire : « Oui, s’était-il dit, il va falloir séparer le bon grain de l’ivraie, ce que nous avons vu et ce qui s’est réellement passé. Ne pas nous laisser impressionner par une vision superficielle et pénétrer au cœur du sujet. Dépasser la mise en scène et percer les mystères de cette mort brutale »
Anne-Marie Gromard, après avoir salué Jules, avait insisté sur la grande ancienneté de l’édifice, déjà mentionné dans une charte ducale de la fin du 10esiècle. Durant son exposé, Jules n’avait pu échapper à des superpositions d’images : devant les fonts baptismaux d’époque romane et les superbes vitraux contemporains de Jacques Bony, était venue se mêler l’image d’Élise endormie pour toujours. La belle église entourée de son cimetière avait ensuite emmené les participants dans les allées du passé tandis que Marianne Duruel leur avait fait prendre conscience qu’à notre époque, alors que la biodiversité est partout mise à mal dans le monde, cimetières et vieilles églises offrent parfois des oasis pour le petit peuple des vieux murs et ceux qui en dépendent. En regardant avec attention, guidés par les interventions passionnées de la conférencière, Jules et les participants avaient pu saisir le rapport entre la présence très utile de petites araignées entre les vieilles pierres ou celle de guêpes et abeilles solitaires dans le sol, sans oublier l’importance des ifs centenaires, indispensables au maintien d’un équilibre de la nature. Tout le monde avait été surpris de percevoir les indices d’une dense présence animale : oiseaux, insectes, petits rongeurs y étant nombreux.
— On ne sait pas regarder, vraiment ! Qui aurait pensé qu’une vie aussi diverse se déroule dans le secret de nos vieilles pierres ? s’était exclamé Jules, approuvé par plusieurs personnes. Une projection sur écran avait permis de compléter les observations de terrain par une présentation richement illustrée des espèces concernées ; pendant ce temps, Jules avait eu l’esprit occupé par la mort d’Élise des Lisières. Il allait falloir se concentrer activement sur l’affaire. Et en même temps, son rédacteur en chef attendait ses articles, donc ne pas se laisser trop distraire : Jules s’était de nouveau fixé sur les propos de la conférencière. « Sois plus attentif, il faut que tu écrives un bel article, le sujet le mérite amplement », s’était gourmandé le jeune homme. « Décidément, ce bel édifice et son cimetière recèlent de nombreux autres trésors d’art, d’histoire et de nature. Nous avons l’impression d’avoir eu une présentation du lieu en plusieurs dimensions, pas seulement celle du passé, passionnante, mais aussi celle du rôle que ces lieux, aujourd’hui encore et plus que jamais, jouent dans la perspective d’un développement durable dans le respect des cycles naturels » avaient déclaré les participants à cette journée découverte tout à fait exceptionnelle.
Oui, c’est cela : en relisant son texte, Jules ne put s’empêcher de confirmer le lien avec la scène de crime observée dans l’après-midi, entre ce que l’on voit à l’évidence et ce qui est à découvrir sous les apparences, il y a un chemin parfois long à parcourir. Regarder, étudier, analyser : voilà ce qui fascinait le jeune homme dans la poursuite d’une enquête. Et il allait s’y consacrer intensément.