Chapitre 2

Chapitre III

Le grand bal avait débuté sous un ciel chargé de nuages épais, mais aucun orage n'était venu troubler l'éclat des chandeliers ni le bruissement élégant des robes dans les galeries. Le palais avait été transformé, sublimé, étouffé sous le poids du faste. Des musiciens aux vestes brodées jouaient des valses lentes depuis une tribune dorée, des domestiques glissaient entre les convives avec des plateaux d'or, et au centre, parmi les jeux de lumière et les éclats de voix mesurées, le prince héritier se tenait immobile, drapé dans son costume noir aux boutons d'argent.

Lorenzo avait l'allure d'un roi sans couronne, mais son regard fuyait le théâtre qu'on avait construit autour de lui. Il observait les danseurs, les sourires, les alliances muettes. Tout ce spectacle lui paraissait figé, factice, trop propre. Ce bal n'était pas donné pour célébrer son retour, mais pour le fixer dans un rôle, le contraindre à incarner ce qu'on attendait de lui. Un engagement avec la duchesse Malerba. Une union sans amour, mais pleine de promesses politiques.

Il tourna la tête et la vit.

Serena. Derrière une colonne de marbre, légèrement dissimulée parmi les domestiques qui attendaient leurs ordres. Elle ne portait pas l'uniforme ordinaire. Ce soir, sur ordre de madame Rosetta, toutes les jeunes servantes avaient revêtu des robes sobres mais plus soignées. Elle tenait un plateau, les mains serrées autour, le regard droit, posé sur la foule.

Il s'étonna de voir combien elle parvenait à effacer sa présence tout en y imprimant une tension étrange. Elle semblait invisible aux yeux des nobles, mais son silence avait le poids d'un cri.

- Vous la regardez trop, murmura une voix près de lui.

Elvira Malerba.

Elle avait surgi comme un courant froid, en silence, ses cheveux relevés avec une grâce irréprochable, son regard acéré posé sur lui sans un sourire.

- Il est facile d'oublier où l'on est, continua-t-elle en portant sa coupe de vin à ses lèvres. Mais dans ce palais, personne ne dort, Lorenzo. Pas même les murs.

Il se redressa, lui tendit poliment la main pour l'inviter à danser. Elle accepta sans attendre, se laissant guider vers la piste. Tous les regards se tournèrent vers eux. Les murmures reprirent, les alliances se resserrèrent dans les chuchotements.

Leurs pas étaient fluides, mesurés, parfaits. Mais leurs yeux ne se rencontraient pas.

- Vous n'avez pas changé, dit-elle calmement.

- Vous non plus.

- Vous faisiez semblant d'être un soldat, maintenant vous faites semblant d'être un roi. Il faudra choisir.

Il serra sa main un peu plus fort. Elle le sentit. Elle sourit.

- Je ne suis pas votre ennemie, Lorenzo, dit-elle plus bas, mais je ne serai jamais votre ombre. Je suis venue ici pour régner à vos côtés, pas pour vous suivre en silence. Si vous me repoussez, je saurai trouver ma place autrement.

- Est-ce une menace ?

- Non. Un avertissement.

Il ne répondit pas. La musique s'interrompit, les applaudissements retentirent. Elvira s'inclina légèrement, puis s'éloigna, l'air paisible. Tout était parfaitement maîtrisé chez elle, chaque mouvement, chaque mot, chaque absence d'émotion.

Lorenzo fit quelques pas vers la galerie. Il prétexta une conversation, un besoin d'air, une urgence diplomatique. Peu importe. Les courtisans comprirent qu'ils devaient se disperser. Il s'enfonça dans les couloirs sombres de l'aile nord, là où la lumière des bougies formait des halos tremblants sur les tentures.

Il s'arrêta au détour d'un escalier secondaire. Des bruits de pas précipités résonnaient. Serena apparut, tenant le plateau vide.

- Vous vous cachez, dit-il.

Elle sursauta, faillit faire tomber le plateau, le reconnut aussitôt.

- Non, Altesse, je, je venais déposer...

- Vous évitez mon regard, maintenant ?

Elle hésita. Puis leva les yeux.

- On m'a appris à ne jamais croiser les yeux de ceux qui commandent.

- Et si je vous l'ordonnais ?

Elle soutint son regard.

Il avança d'un pas. Elle ne recula pas.

- Vous n'avez pas le droit, dit-elle doucement.

- Je n'ai plus que des droits. Mais aucun choix.

Il y eut un long silence.

Il tendit la main. Non pour toucher. Mais comme un acte suspendu.

- Vous n'avez pas peur de moi ?

- Non.

- Pourquoi ?

- Parce que vous ne m'effrayez pas. Mais ce que vous portez, oui.

Elle désigna son costume. L'emblème cousu sur sa poitrine. Le blason des di Valente. Le poids du royaume.

Lorenzo baissa la main. Elle tourna les talons, disparut dans un couloir adjacent.

Il ne tenta pas de la retenir.

Mais il savait, à cet instant précis, qu'il venait de franchir une limite. Pas en l'approchant. Mais en la regardant comme une égale.

Et ce serait, un jour, son erreur la plus fatale.

Chapitre IV

Le lendemain, la pluie s'abattit sur Valdirosa avec une insistance presque menaçante. Des rideaux d'eau fouettaient les fenêtres hautes du palais, noyant les jardins, assourdissant les bruits de la cour et masquant les allées, comme si le ciel cherchait à effacer toute trace de la veille. Mais ni la pierre ni les secrets ne se lavent si facilement.

Dans l'aile ouest, Elvira Malerba faisait défiler les tissus et les bijoux sous les yeux de sa suivante, Cecilia. Assise sur une méridienne couverte de velours, elle examinait chaque pièce avec une lenteur calculée, comme si elle jaugeait plus que des étoffes, comme si chaque dentelle était un jeu d'ombres, chaque broderie un champ de bataille. La lumière grise donnait à son visage un éclat de marbre, impénétrable.

- Il m'observe, dit-elle enfin.

Cecilia leva les yeux.

- Le prince ?

- Non. La servante.

Elle fit glisser entre ses doigts un collier d'opales bleues, puis le laissa tomber sur le coussin, indifférente.

- Hier soir, dans la galerie, elle m'a vue. Je l'ai vue. Elle ne m'a pas regardée comme une domestique. Elle m'a regardée comme une femme qui sait.

- Sait quoi ?

- Qu'un homme n'appartient jamais qu'à lui-même, jusqu'à ce qu'il se laisse regarder.

Cecilia fronça les sourcils, mais ne répondit pas. Elvira se leva, s'approcha de la fenêtre. En contrebas, quelques silhouettes traversaient les cours détrempées. Elle ne distinguait pas leurs visages, mais elle sentait, au fond d'elle, que les équilibres étaient déjà en train de se déplacer.

Elle n'avait pas peur. Elle avait simplement horreur de l'imprévisible.

Dans les cuisines, l'eau s'infiltrait par les pierres poreuses du sol, et les marmites fumaient à gros bouillons. Serena, les manches remontées, battait la pâte à pain comme si elle voulait en écraser ses pensées. Autour d'elle, les autres filles parlaient, riaient parfois, chuchotaient surtout. Elle les entendait sans écouter. Les mots « bal », « prince », « duchesse », revenaient en boucle, portés par des langues trop avides, trop indiscrètes.

Elle sentait déjà que son nom s'y glisserait bientôt.

Une main se posa sur son bras. C'était Marzia, une petite servante aux yeux ronds.

- Tu sais qu'ils ont dansé, n'est-ce pas ? Le prince et elle. Ils étaient... magnifiques. Comme une peinture.

Serena hocha la tête sans répondre. Elle retira les mains de la pâte, les essuya sur un torchon, s'éloigna sans un mot.

Elle monta à l'étage, prétextant une tâche oubliée, puis s'arrêta dans le couloir principal, désert. La porte de la bibliothèque était entrebâillée. Une faible lumière dorée filtrait. Elle s'en approcha. Par curiosité. Par besoin de silence.

Elle entra.

Lorenzo était là, seul, assis dans l'ombre d'un fauteuil, une pile de documents ouverts devant lui. Il leva les yeux à son entrée, mais ne dit rien. Elle recula d'un pas, confuse.

- Je suis désolée, murmura-t-elle. Je ne savais pas que...

- Reste.

Elle s'arrêta.

- Fermez la porte.

Elle obéit. Lentement. Puis resta debout, les bras croisés devant elle.

- Vous avez des lectures bien peu royales, dit-elle en apercevant un traité sur la réforme des lois rurales.

- Le trône ne se tient pas avec des poèmes, répondit-il. Et les chansons ne remplissent pas les greniers.

Il marqua une pause.

- Approchez.

Elle s'avança. Il lui tendit un papier. Un rapport de la province d'Altavilla. Famine. Émeutes. Taxes impayées.

- Voilà ce que je vais devoir défendre à la table du Conseil, dit-il. Voilà ce qu'ils veulent que j'oublie quand ils me parlent de soie et de lignées. C'est ça, mon royaume. Pas les lustres. Pas les bals.

Serena le fixa longuement.

- Pourquoi me montrez-vous cela ? Je ne suis rien.

- Justement. Parce que vous êtes la seule à qui je n'ai pas à mentir.

Le silence s'installa entre eux. Dense. Pesant.

Elle posa les yeux sur lui, puis sur les papiers, puis à nouveau sur lui.

- Et si je mentais, moi ? Si je vous regardais comme eux ? Comme une opportunité, un jeu, une ascension ?

Il se leva, s'approcha. Lentement.

- Vous ne savez pas mentir, Serena.

Elle releva le menton. Il était tout près. Trop près.

- Peut-être que je devrais apprendre.

- Peut-être que je ne veux pas que vous appreniez.

Il allait parler encore, mais la porte s'ouvrit brutalement.

Cecilia.

Elle resta figée sur le seuil. Ses yeux passèrent de Serena à Lorenzo, de Lorenzo à Serena. Rien ne fut dit. Elle referma doucement la porte.

Mais c'était trop tard.

Quelque chose venait d'être vu.

Quelque chose venait de commencer à s'écrouler.

Chapitre 3

Chapitre V

Cecilia traversa les couloirs comme un spectre, ses pas muets sur les dalles froides, son visage impassible malgré le tumulte intérieur. Dans son regard, plus qu'une surprise, il y avait une conclusion. Elle n'avait pas surpris un caprice du prince, mais quelque chose de plus dangereux, de plus profond. Une tension à l'état brut, qui n'avait pas encore pris la forme d'un scandale, mais qui le ferait inévitablement. Et elle savait à qui le dire.

Elle entra dans les appartements d'Elvira sans frapper. La duchesse était en train de lire, une coupe de vin posée près d'elle. Elle leva à peine les yeux.

- Il y a une chose que vous devez entendre, dit Cecilia d'un ton calme.

Et elle parla.

Chaque mot fut pesé, chaque silence plus éloquent encore. Elvira resta droite, ne cilla pas, ne s'indigna pas. Mais son regard se durcit, se teinta d'un éclat glacé.

- Elle était là, seule avec lui ? demanda-t-elle simplement.

- Ils ne se sont pas touchés. Mais ce n'était pas nécessaire.

Elvira ferma le livre d'un geste sec, se leva.

- Faites surveiller la servante. Son nom ?

- Serena.

Un souffle bref, un rire presque inaudible franchit les lèvres d'Elvira.

- Évidemment.

Au sous-sol, les cuisines étaient devenues un enfer humide, saturé de vapeur, d'odeurs de graisse, de cris de marmitons. Serena passait de table en table, vidait des seaux d'eau, coupait des légumes, nettoyait sans fin. Mais quelque chose avait changé. Les regards glissaient différemment sur elle. Trop appuyés. Trop longs. Et toujours, un murmure qui la suivait, suspendu entre les murs.

Marzia l'observa en silence, puis l'attira dans un coin, derrière un pan de rideau.

- Tu sais que ça va mal finir, Serena.

- Je ne vois pas de quoi tu parles.

- Tu n'es pas assez invisible. Et tu n'as pas le droit d'exister à ses côtés.

- Je n'ai rien fait.

- Tu ne comprends pas. Ce que tu es, ce que tu représentes pour lui, suffit.

Serena se dégagea doucement.

- Et toi, tu le répètes aussi ? Comme les autres ?

- Non. Moi je t'avertis.

Un claquement sec les fit sursauter. Madame Rosetta venait d'entrer dans la pièce.

- Rowens. Le prince demande votre présence. Immédiatement.

Serena sentit son ventre se nouer. Elle hocha la tête, se lava les mains à la hâte et quitta les cuisines sans un mot.

Elle gravit les marches du grand escalier, traversa les galeries baignées de silence. Lorsqu'elle arriva devant le bureau du prince, la porte s'ouvrit sans qu'elle ait eu besoin de frapper.

Lorenzo l'attendait, debout, le dos tourné à la fenêtre.

- Vous m'avez fait demander, dit-elle en s'inclinant.

Il se retourna, les traits tirés par une fatigue qu'elle ne lui avait jamais vue.

- Je n'ai convoqué personne, Serena.

Elle le fixa, interdite.

- On m'a dit...

- Alors quelqu'un nous observe.

Il fit le tour du bureau, s'approcha d'elle.

- Écoutez-moi bien. Il faut que vous soyez prudente. Plus que jamais. Ce que nous ne disons pas, ils le devinent. Ce que nous ne faisons pas, ils l'inventent.

Elle hésita, puis murmura :

- Et si j'avais envie de le dire ?

Il recula d'un pas, surpris.

- De dire quoi ?

- Que je vous regarde comme une femme regarde un homme. Pas un prince. Pas un héritier. Juste un homme.

Le silence fut si dense que l'on aurait pu entendre une larme tomber sur la pierre.

Il s'avança de nouveau, posa sa main sur son visage. Elle ferma les yeux.

Mais la porte s'ouvrit brusquement.

Elvira.

Elle entra, droite, calme, comme si elle n'était pas témoin d'une scène qu'aucune duchesse ne devrait tolérer.

- Je vois que j'interromps, dit-elle doucement.

Serena recula aussitôt. Lorenzo fit un pas vers Elvira.

- Ce n'est pas ce que vous croyez.

- Vous avez raison. Ce n'est pas ce que je crois. C'est bien pire.

Elle s'approcha de Serena, lui tendit un regard d'une froideur parfaite.

- Sortez.

Serena obéit, les joues brûlantes, les jambes fléchissantes. Elle referma la porte derrière elle sans oser respirer. Mais même à travers le bois, elle entendit la voix d'Elvira, tranchante, acérée.

- Si tu veux la condamner, fais-le toi-même. Mais ne t'attends pas à ce que je ferme les yeux.

Elle s'éloigna, sans savoir où aller. Le palais semblait plus vaste, plus hostile. Les murs étaient devenus des guetteurs silencieux, les couloirs des pièges.

Quelque chose s'était brisé.

Et l'orage, cette fois, n'était plus dehors.

Chapitre VI

La rumeur, d'abord vague et discrète, enfla dans les couloirs du palais comme une traînée de poudre. On ne l'évoquait jamais à voix haute, mais les silences devenaient plus lourds autour de Serena, les regards plus précis, les ordres plus secs. Elle sentit le monde se refermer sur elle, lentement, avec cette cruauté passive qui s'exerce toujours sur les plus faibles lorsqu'ils s'approchent trop près du pouvoir.

Rosetta lui retira les tâches les plus visibles. Elle n'était plus affectée aux chambres nobles, on ne la voyait plus dans les salons, ni lors des repas officiels. Elle avait été ramenée aux étages inférieurs, dans les réserves, les lingeries, là où personne ne va, sauf les ombres et les fantômes des anciens serviteurs. Et pourtant, même là, elle sentait la surveillance. Les voix baissées cessaient brusquement quand elle entrait. Les messes basses s'enfuyaient dans les torchères.

Et Lorenzo ne l'appelait plus.

Pendant des jours, il ne donna aucun signe. Pas un mot. Pas un regard. Elle ne savait s'il cherchait à la protéger ou à l'oublier. Elle s'éveillait chaque matin avec cette certitude absurde qu'il viendrait, qu'il la verrait, qu'il dirait quelque chose. Mais rien. Et chaque silence la déchirait un peu plus que le précédent.

Dans la salle du conseil, le roi avait convoqué une réunion exceptionnelle. L'assemblée, d'ordinaire pleine de bâillements ennuyés, de flatteries paresseuses et de réticences courtoises, était cette fois-là tendue comme un arc. Car le roi, malade, faible, fatigué, avait laissé la place au prince pour présenter les réformes agricoles que celui-ci préparait en secret depuis son retour. Une redistribution partielle des terres aux familles paysannes. Une réduction des taxes pour les provinces affamées. Et surtout, une promesse de contrôle accru sur les nobles féodaux.

Lorenzo parlait debout, clair, ferme. Sa voix ne tremblait pas.

- ...ce n'est pas une faveur, disait-il, c'est une réparation. Nous avons construit notre richesse sur la misère des plus nombreux. Si nous continuons à détourner les yeux, ce royaume ne tiendra pas une décennie de plus. Les révoltes viendront. Pas avec des cris, mais avec le feu.

Un murmure d'indignation traversa la salle. Le duc de Campobasso toussa bruyamment.

- Et que donnerons-nous à nos soldats, Votre Altesse ? Des graines ? Des promesses ? Vous voulez gouverner comme un philosophe ?

- Je veux gouverner comme un homme qui sait d'où il vient, répondit Lorenzo. Je suis allé à la guerre. J'ai vu les corps. J'ai marché dans la boue avec ceux qui n'ont rien. Je sais ce que vaut la faim.

Un silence glacé.

Puis la voix du roi, faible, tremblante, brisa l'instant.

- Laissez-le faire. Il est temps.

Et le débat prit fin.

Mais ce soir-là, Lorenzo rentra seul dans ses appartements. Et dans le miroir, en retirant son manteau, il ne vit pas un vainqueur. Il vit un homme cerné de pièges, dont la vérité n'avait fait que resserrer les cordes autour de lui.

Serena, de son côté, avait trouvé refuge dans l'ancienne chapelle abandonnée du palais. Personne n'y allait plus. L'autel était couvert de poussière, les vitraux brisés en silence, les cierges depuis longtemps éteints. Elle s'asseyait sur un banc, là, tous les soirs, le cœur plein de mots qu'elle n'avait jamais dits.

Ce soir-là, elle n'était pas seule.

- Vous priez ?

La voix la fit sursauter. Elle se retourna. Elvira était là.

Immobile, vêtue d'un manteau sombre, la tête nue, les cheveux légèrement humides. Elle s'approcha sans un bruit.

- Ce lieu vous ressemble, dit-elle. En ruine, mais droit. Solitaire.

Serena ne répondit pas.

- Vous savez, continua Elvira, que j'ai vu des femmes comme vous tenter leur chance auprès des hommes de pouvoir. Elles sourient, elles baissent les yeux, elles s'effacent avec grâce. Et un jour, elles s'imaginent qu'on peut les aimer.

- Je ne me suis jamais effacée, répondit Serena d'une voix calme.

- C'est bien ce qui vous perdra.

Elvira s'assit à côté d'elle. À quelques centimètres seulement.

- J'ai aimé Lorenzo, autrefois. Je croyais que nous étions faits pour régner ensemble. Mais lui... Il regarde le monde avec des yeux de révolte. Il n'est pas à moi. Il ne sera à personne. Et pourtant, s'il devait tomber pour une seule femme, ce serait vous. Et cela, je ne le permettrai pas.

- Alors que ferez-vous ? Vous me ferez renvoyer ? Punir ? Disparaître ?

- Non. Je n'ai pas besoin de lever la main. Le palais le fera pour moi.

Elle se leva.

- Mais sachez ceci : si jamais il vous protège, s'il vous choisit malgré tout... alors, c'est lui que je détruirai.

Et elle quitta la chapelle sans un bruit, laissant Serena seule au milieu des pierres mortes et des menaces vivantes.

Le lendemain, un ordre tomba.

Serena Rowens devait être transférée à la résidence d'été de la famille royale, à plusieurs jours de cheval de Valdirosa, sous prétexte d'un besoin de renfort pour les préparatifs de la saison. Mais tout le monde comprit que c'était un exil.

Elle prépara ses affaires dans le silence.

Et Lorenzo... ne vint pas.

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Avant que le ciel ne s'effondre

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