Chapitre 2

Chapitre II :

« Donc vous vivez ensemble ?

- Non, on vit sous le même toit, c'est différent, le corrigeai-je en coupant ma viande.

- Roland…

- Charlie…

- Laisse-là partir chez sa sœur pour ton bien, pour ta sérénité d'esprit. Tonya, c'est une sirène ! Elle est magnifique, te fais miroiter un bel avenir à ses côtés puis te massacre sans rien laisser. Elle te bouffera comme une mante-religieuse. Et ne pense pas que tu t'en tireras mieux que tous les hommes qu'elle a côtoyé dans le passé parce que tu la connais depuis votre enfance. Il y a un côté d'elle que tu n'as jamais vu et que tu ne voudrais pas rencontrer.

- T'as fini ?

- Non, j'ai pas fini. Gars, t'es plus qu’un ami, t’es mon frère et je t'apprécie, j'ai pas envie que tu finisses comme un fou. Dem send her (les démons l'ont envoyée) !

- Tu exagères et je te rappelle que c’est grâce à elle qu’on s’est connus.

- Alors premièrement, je n’exagères pas et tu le sais, deuxièmement, il faut te rappeler que dans tout malheur, il y a un bonheur, ici le bonheur c’est moi et tu le sais et troisièmement Tonya, c'est pas le genre de morceau qu’un puritain comme toi peu gérer. »

Je ne l’écoutais plus vraiment parler et me contentais de manger. Ce genre de phrase, je l’entendais constamment dès que mon prénom et celui de Tonya se trouvait dans la même phrase. J’étais épuisée d’expliquer qu’entre Tonya et moi, c’était différent, que personne ne pouvait la comprendre si ce n’était moi parce que je la connaissais, elle et toute l’histoire qui l’entourait. Dans les moindres détails. Qu’elle ait évolué c’était une chose, mais sa nature était la même, et un jour, bien plus proche que le monde s’évertuait à le penser, elle referait surface. Ce n’était qu’une question de temps.

« Et si on parlait d’autre chose ? Genre Angie ? ça en est où ?

- On divorce, mais ça tu le sais déjà. Et je disais par rapport à Tonya…

- Vous divorcez ? Vraiment ? C'est réellement ce que tu veux ?

- Arrête de vouloir changer de sujet.

- Je ne change pas de sujet, c'est toi qui donnes les informations au compte goute. Tu m'as dit que tu discutais avec Angie mais à aucun moment tu ne m'as parlé de divorce et là, tu m'annonces que vous allez divorcer ? Je pensais que tu l'aimais et que tu allais vous accorder une seconde chance.

- Il n'a jamais été question d'une seconde chance avec elle. Entre elle et moi, ça s'est définitivement arrêté lorsque j'ai découvert son business, répondit-il irrité. Qu'est-ce que je n'ai pas fait pour la rendre heureuse ? Qu'est-ce que je ne lui ai pas donné ? Qu'est-ce qu'elle m'a demandé et que j'ai refusé ? Rien, absolument rien ! Et pour découvrir quoi ? Un truc aussi sale ? »

L'irritation dont il faisait encore preuve en me racontant cette histoire me montrait combien il l'aimait encore, combien il était affecté. Je le connaissais assez aujourd'hui pour affirmer que sa fierté l'empêcherait de poser réellement les cartes sur table avec Angie et de déballer tout ce qu'il avait sur le cœur.

« C'est dommage que ça se termine comme ça entre vous mais soit.

- De la même façon que je prends mes distances avec Angie, tu devrais prendre les tiennes avec Tonya.

- Ok, je vais réfléchir à tout ce que tu viens de me dire et je reviendrai vers toi quand j'aurai pris une décision, dis-je en me levant.

- Prends-moi pour un con, en tout cas, je t'aurai prévenu. Et j'espère pour toi que tu te lèves pas pour aller la rejoindre parce qu'elle t'attend ?

- Non, j'ai une amie qui doit passer et si je veux pas la louper, je ferai mieux de partir maintenant.

- Une amie ?

- Charlotte.

- Ah. Rencontre là ailleurs que chez toi dans ce cas. Tonya pourrait la faire fuir."

Je levai les yeux au ciel en déposant le montant de l’addition et un pourboire puis remis ma veste.

« C'est moi qui offre.

- T'avais plutôt intérêt avec les conseils judicieux que je viens de te donner et que tu comptes mettre à la poubelle. »

Je m'abstins de répondre quoique ce soit et me contentai de sourire avant de quitter les lieux.

La réputation de Tonya n'était plus à faire, pire, elle la précédait et de loin. Sans même réellement la connaitre, les gens l'avait stigmatisé et classé dans la case de femme aux mœurs légères prête à tout pour obtenir ce qu'elle souhaitait. Ce n'était pas non plus une définition fausse d'elle, mais elle était beaucoup plus que ça et j'étais l'une de rares personnes à le savoir.

Que je tenais à elle et éprouvais des sentiments à son égard était un secret de polichinelle pour tous ceux nous ayons connu dans notre jeunesse. Je ne lui ai jamais fait de déclaration ou proposition parce que je connaissais la réponse, qu'elle soit tacite ou explicite, elle était toujours identique. La raison, elle n'était pas prête tout comme moi je ne l'étais pas. Il y a ces moments où l'on sait, avec conviction qu'une chose, une relation, nous est destinée, qu'elle est faite pour nous, mais souvent, on oublie d'écouter le temps, d'attendre le bon moment. On se précipite et on finit par se retrouver dans une situation où rien ne va, ou on ne peut pas profiter de la chose ou même de la relation et on se questionne. Pourquoi ? La réponse est certes courte mais tellement profonde ; ce n'était pas le bon moment.

Avec Tonya, ce n'était pas le bon moment dans le passé, aujourd'hui, c'est différent, ça l'est. Je savais que le moment où j’irai vers elle, lui faire part de mes sentiments et lui proposer une relation serait le bon. J'en avais la conviction.

Pour l'heure, je me dépêchai de rentrer à la maison et préparer la venue de Charlotte. J'avais un cadeau pour elle que j'avais soigneusement rangé au-dessus d'un des placards de ma penderie et qu'il fallait que je descende.

J'arrivai à la maison une demi-heure plus tard et trouvai Tonya installée dans le canapé, les jambes repliées sur elle-même et le regard fixé sur le téléviseur. Cela faisait maintenant trois semaines qu’elle était à la maison et qu’elle paraissait aller mieux. C’était vrai qu’il était difficile de la faire respecter la prise de son traitement et les règles établies par son médecin, mais j’y parvenais. Elle boitait encore un peu mais cela était dû à sa têtutesse. J’avais beau lui repérer qu’il fallait qu’elle se ménage et réduise ses mouvements, elle passait son temps à sautiller d’un point à un autre. C’était d’ailleurs étrange de la voir là, assise totalement prise par le film qu'elle était en train de voir qu'elle ne me vit pas m'installer sur l'extrémité du canapé qu'elle occupait.

« Non mais ne te montre pas plus stupide que tu ne l'es ! Ne rentre pas dedans, ne rentre pas dedans, ne rentre …. Ah ! Idiote ! »

Elle portait un foulard négligemment noué sur la tête, un t-shirt gris foncé bien trop grand pour elle et que je soupçonnais m'appartenir ainsi qu'un large bas de jogging clair qui avec certitude m'appartenait. Elle était belle, même quand elle ne cherchait pas à l'être.

« T'es consciente que ça ne sert à rien de crier, que le film est déjà tourné ?

- T'es là depuis quand ? demanda-t-elle en prenant enfin conscience de ma présence.

- Assez longtemps pour t'entendre crier contre un écran de TV.

- Je criais pas, je la prévenais mais elle ne voulait pas m'écou…. oh la la, il va la tuer là. Aie ! »

Elle mit ses mains sur son visage et détourna la tête.

« Il l'a tué ? me demanda-t-elle d'une petite voix ?

- Je crois. »

Elle retira ses mains de son visage et reporta son attention sur l'écran. C'est le moment que choisît le meurtrier pour égorger la jeune femme et faire sortir le contenu de sa gorge.

« Ahhhh ! La binocle ! Maintenant t'es un menteur ?

- J'ai dit que je croyais qu'il l'avait tué, me justifiai-je en me levant, le sourire aux lèvres. Puis arrête de regarder ce genre de film, tu ne le supportes pas.

- Pas quand je le regarde en plein jour.

- C'est vrai qu'il fait encore très jour à 19h.

- 19 quoi ?! »

Elle se précipita vers la fenêtre avant de crier un juron et repartir péniblement s'asseoir en trottant. Je n'avais qu'une seule envie, d'aller vers elle et l'aider, mais c'était le genre de comportement à ne pas avoir avec elle. Se montrer trop prévenant. Elle pouvait assimiler ça à une forme d'aide dans sa faiblesse et même si c'était exactement ça, elle ne le supporterait pas. Elle aimait à croire qu'elle était assez forte pour que même dans ses moments de faiblesses, jamais elle ne soit vue les épaules affaissées et la tête baissée. Certains jugeraient sa réaction, moi je serai plus enclin à l'accepter parce que j'en connais les raisons.

« Aie ! Mais ça va s'arrêter quand cette merde ?!

- Quand tu prendras plus au sérieux ton entorse et que tu te ménageras vraiment. T'es sortie de l'hôpital, tu t'es mise à courir, tu passes ton temps à parler au téléphone en faisant les cent pas et tu sautilles partout comme une puce ! Comment tu veux guérir ?

- Déjà, je tiens à te rappeler que si j'ai couru à ma sortie d'hôpital, c'est parce que tu t'amusais à jouer avec ma valise ! trouva-t-elle comme seul argument, la mine bouteuse tel un enfant."

Lorsqu’elle mentionna sa valise, je me rappelai la visite que j’attendais et rejoignis ma chambre pour y prendre une douche rapide. J’enfilai un boxer lorsque j’entendis des coups frappés à la porte, très vite suivi par des voix féminines. J’en déduisis que Tonya venait d’ouvrir la porte à Charlotte.

Je me doutais qu'avec le discours que je venais d'avoir concernant sa guérison, Tonya n'allait faire aucun effort pour accueillir avec bienveillance Charlotte et je ne pouvais compter sur personne d’autre pour le faire. Etant vendredi soir, il n'y avait à la maison aucun employé par le faire. J'aimais à leur laisser leur Week-end afin qu'ils puissent en profiter autant, voire plus que moi. Je me hâtais une tenue et de les rejoindre au salon.

Je trouvai Charlotte debout, l’air un peu perdu et Tonya assise dans le canapé, les yeux rivés sur Charlotte.

« Hey ! Charlotte ! Je suis content de te voir ! Prends place, je t’en prie, l'invitai-je en lui suggérant un fauteuil. J'espère que ça n'a pas été trop compliqué de venir avec les embouteillages.

- Je t'avoue que si ! avoua-t-elle en s’asseyant. A un moment, j'ai même voulu annuler mais je me suis rappelée que c'était moi qui t'avais dit que je passerai. Donc me voilà !

- Les mains chargées en plus, constatai-je en remarquant le grand sac qu’elle tenait.

- Oui. C’est également, voire surtout, la raison pour laquelle je suis venue. Tu me disais il y a quelques jours que tu avais eu beaucoup de boulot cette semaine et comme on est vendredi, je crois bien me souvenir que ta cuisinière n'est pas là, alors je t'ai préparé de quoi tenir durant le Week-end, m'expliqua-t-elle en me tendant le sac. Mais je ne savais pas que… »

Elle ne termina pas sa phrase, mais porta son regard sur Tonya, qui continuait de la dévisager. Je compris ce qu’elle sous entendait et rectifiai rapidement son erreur.

« Tonya est une amie ! annonçai-je. Elle est en convalescence et ces quelques mets que tu as préparés vont nous faire le plus grand bien à tous.

- Oh ! D’accord. Et bien enchantée Tonya !

- De même… Enfin, je crois. »

Par sa dernière phrase, je savais maintenant que Tonya n’appréciait pas Charlotte. Je décidai de reprendre le contrôle de la conversation en examinant le contenu du sac et en émettant des commentaires sur les effluves qui en émanaient.

« Ca sent extrêmement bon ! Fallait pas te donner autant de peine.

- ça m'a fait plaisir de le faire. Du coup je vais partir et vous laisser.

- Non ! Pourquoi tu veux partir ? Tu es pressée ?

- Je ne suis pas venue en voiture et…. »

Alors qu’elle parlait, la porte d’entrée s’ouvrit étonnamment sur maman et Sophia qui souriait en coin.

J’observais ce changement depuis quelques jours maintenant et je m’en réjouissais. Je me doutais que la présence de Tonya allait jouer de façon positive sur elle et j’avais bien vu.

« Bonsoir papa, bonsoir maman.

- Coucou.

- Salut princesse, bonsoir maman, les saluai-je avant de leur demander. Mais qu’est-ce que vous faites ici ?

- Je te rappelle que ce week-end vous gardez votre fille parce que j’ai ma réunion mensuelle avec les femmes de mon association.

- Ah oui c’est vrai. Ça m’était sorti de la tête.

- Je vois ça. Bon, je dois aller préparer pour demain. Tu peux me déposer ?

- Excusez-moi, nous interrompit Charlotte, je vais vous laisser… en famille.

- Ce serait sympa, lança Tonya.

- Ne fais pas attention à ses propos, elle a un humour particulier qu'il faut prendre le temps de digérer.

- Oooh, d'accord. C'est bon à savoir. Je vais donc y aller et vous souhaitez une bonne soirée.

- Non, non ! Attends. »

Je n'étais absolument pas surpris de la façon dont Tonya se comportait avec Charlotte. Elle le faisait toujours, avec toutes les femmes qu'elle rencontrait chez moi ou que je lui présentais, amie ou pas. Elle disait que c'était sa façon à elle de tester les femmes que je côtoyais et de voir jusqu'où ça pouvait aller. Si elles réagissaient assez vite, c'est qu'elles étaient franches et si elles réagissaient plus tardivement ou pas du tout c'est qu'elles étaient hypocrites et dans ce cas, il fallait que je tourne mon regard ailleurs. Mais là, il n’était pas question de la laisser tester Charlotte pour la simple et bonne raison que je n’envisageais rien avec elle et qu’elle était une bonne amie que je souhaitais garder.

J’analysai donc rapidement la situation et d’y remettre de l’ordre. Je présentai à maman Charlotte puis après qu’elles se furent saluées, je proposai à Charlotte de m’accompagner déposer ma maman puis d’ensuite la déposer avant de rentrer. Ce qu’elle accepta.

« Géniale. Je vais récupérer ton cadeau et je reviens, l’informai-je.

- Mon cadeau ? l’entendis-je répéter derrière moi. »

Je rejoignis rapidement ma chambre et récupérai mon présent, qui ne tarda pas à faire son effet.

« Oh ! Mais … C'est vraiment pour moi ? s'exclama-t-elle.

- Oui !

- Oh ! Je ne sais pas quoi dire, c'est tellement gentil et attentionné ! "

J'étais content de pouvoir lire une réelle joie dans ses yeux, qui me confortait dans l'idée que j'avais fait le bon choix de cadeau. Charlotte était, comme elle venait encore de le montrer quelques heures plus tôt, très serviable à l'écoute de son prochain et je voulais pour une fois lui rendre ce bien qu'elle faisait autour d'elle.

« Ca va, ce ne sont que des valises. Se réjouir autant, ce n'est pas un peu trop exagéré ? intervins Tonya accompagnée de son cynisme légendaire.

- C’est ce qu’on pourrait croire, mais c’est bien plus que ça. Je te remercie Roland.

- Vraiment ? Pour des valises ? répéta Tonya.

- Il y a trois semaines, j'étais de retour d'un voyage et une des valises de mon set, la plus grosse s'est cassé alors que j'arrivais à l'aéroport. A mon retour, c'est la poignée de ma valise de cabine qui s'est cassé et j'en avais parlé à Roland, mais plus parce que j'avais besoin d'évacuer, jamais je n'aurais pensé qu'il allait me prendre un set de valises !

- Celles-ci sont extrêmement souples et malléables. Je les ai commandées aux Galeries Lafayette puis les ai fait venir via un ami qui a monté sa boite. Ce sont des Lipault donc d'excellente qualité selon les conseils avisés d'une amie.

- Je te le confirme !

- Il te plait, le set ? La couleur ?

- Oui ! Je ne les changerais pas si je devais les prendre par moi-même ! Je te remercie. Souriait-elle.

- Top. Bon, je mets mes chaussures et je vous dépose mesdames. »

Comme convenu, je déposai maman en premier puis repris la route pour déposer Charlotte. J’appréciai le temps qu’elle avait pris pour préparer tous ces petits plats et ne manquai pas de le lui dire tout en lui présentant mes excuses pour l’accueil plus que froid de Tonya.

« Encore une fois, c’était avec grand plaisir et pour ce qui était de l’accueil… ça allait, ajouta-t-elle avant d’éclater de rire.

- Tonya peut se montrer quelques peu désinvolte mais, dans le fond, elle est sympa.

- Je veux bien le croire. Après tout, elle vit chez toi pendant sa convalescence et vous avez un enfant ensemble, ça en dit long. En règle générale, les ex ne s’entends pas si bien. ça fait longtemps que vous n’êtes plus ensemble ? Pardonne-moi si tu trouves que c’est indiscret.

- Non, ce n’est pas indiscret, c’est ….compliqué. »

Et tellement long à expliquer que je ne savais jamais par où commencer.

« Je vois. Je comprends mieux maintenant pourquoi tu te dis célibataire.

- Non, ça n’a rien à voir. C’est vraiment compliqué mais pour faire court, si seulement on pouvait faire cours, je dirais que ça n’a jamais commencé entre Tonya et moi.

- Oh ! Donc Sophia…. Est le fruit… d’une…nuit ? tenta-t-elle de demander. Je sais que mes questions sont assez déplacées et que… Tu sais quoi ? Laisse tomber. Je sens que t’es fatigué, ta journée n’a pas dû être de tout repos alors je vais te laisser rentrer et…et merci encore pour les valises. »

J’aurais pu essayer de lui expliquer toute cette histoire, comment Tonya et moi en étions arrivés là, comment nous avions fini par être parents alors qu’elle me détestait, comment il était compliqué de définir notre relation, mais je ne fis rien. Pourquoi ? Parce que je la savais intéressée et moi incapable de lui donner ce qu’elle pouvait valablement mériter. Il y avait bien longtemps que j’avais laissé mon cœur se faire broyer entre les mains de Tonya.

Je l’aidai simplement à descendre son nouveau set puis les déposai devant son entrée avant de prendre congé d’elle.

En remontant dans la voiture, je constatai que maman avait oublié sa pochette contenant son listing pour demain. J’étais poli lorsque je parlai d’oubli car je savais pertinemment qu’elle l’avait fait exprès. Elle souhaitait me parler.

J’en ai eu la confirmation lorsqu’une vingtaine de minutes plus tard. Je me retrouvai avec elle, dans sa cuisine l’écoutant me faire la leçon sur ma vie et mes choix amoureux.

« Roland.

- Maman.

- Tu vois, depuis que la petite impolie est chez toi, tu me parles mal.

- Maman, je ne te parle pas mal et tu le sais. Je te demande simplement de me faire confiance et de me laisser gérer comme je l’ai toujours fait.

- Et je veux te laisser gérer parce que je te fais confiance mon fils, mais il faut que je te rappelle certains faits, que tu sembles oublier, afin que tu aies toutes les cartes en main. Tonya, je l’aime comme ma fille et tu le sais, je serais la femme la plus heureuse si vous finissiez par être ensemble, mais il faut voir la réalité en face. Les femmes sont par nature faites pour être des mères, que ce soit biologique par filiation ou même par adoption, elles sont faites pour ça, la preuve, elles naissent toutes avec une matrice. Mais certaines vont développer un caractère en désaccord avec cette nature et vont vivre selon leur caractère et non pas selon leur nature. On ne peut pas les forcer et on ne peut encore moins leur en vouloir. C’est leur choix, il faut le respecter ou être Dieu pour parvenir à le changer et aux dernières nouvelles, tu n’es pas le petit frère de Jésus.

- Maman s’il te plaît…

- Laisse-la partir Roland. Laisse-la partir. »

Comment lui faire comprendre que j’ai essayé, vraiment essayé sans jamais y parvenir. Comment lui faire comprendre que ça ne dépendait plus de moi depuis bien longtemps. Tonya, je l’ai bien malgré moi dans la peau et il est fort probable que je finisse seul, si je ne finis pas avec elle. Non pas par envie, mais pour éviter de faire souffrir une autre : celle qui demanderait tout ce que je n’avais plus.

« Je vais réfléchir à tout ça.

- Okay. Tu manges avec moi ou tu repars.

- Quelle question. Je reste ici. »

Je Pris mon téléphone pour envoyer un message à Tonya et l’informer que je passais la soirée chez maman.

A mon retour à la maison, vers vingt-trois heures, l’ensemble des lumières étaient étrangement éteintes et je trouvai Sophia et Tonya dans le lit de cette dernière.

Je m’approchai pour repositionner la couette qu’elles utilisaient, lorsque Tonya se mit à gémir puis ouvrit les yeux.

« Hey. Pourquoi vous dormez aussi tôt ?

- Elle était fatiguée et je ne me sentais pas bien. Et ça ne va toujours pas, ajouta-t-elle après avoir eu ce qui ressemblait à un haut-le cœur.

- Qu’est-ce que tu as ? Tu semblais bien aller tout à l’heure. Ce ne serait pas une diversion pour éviter de m’entendre parler sur la manière peu chaleureuse avec laquelle tu as accueilli Charlotte ? »

Elle eut un petit sourire rapidement effacé par un spasme.

Je m’approchai un peu plus d’elle et touchai son front brulant. Je restai à ses côtés durant la nuit pour veiller sur elle et m’assurer qu’elle irait mieux, mais ce ne fut pas le cas. Au petit matin, je contactai un ami médecin qui après l’avoir ausculté, nous informa qu’elle souffrait probablement d’intoxication alimentaire.

« Tu vas bien ? demanda Sophia l’air inquiet.

- Oui, ne t’en fais pas ma puce, essaya-t-elle de la rassurer. Tu veux bien aller dans ta chambre et faire un dessin pour moi s’il te plaît ? ça me ferait très plaisir.

- D’accord. »

Elle venait de trouver le moyen d’éloigner et occuper Sophia tout en la rassurant en une simple phrase. C’était fou de constater l’effet qu’avait sa présence sur Sophia. Elle si timide et réservée, peu encline à discuter et à se rapprocher des gens, était loin d’être une grosse pipelette mais s’investissait plus dans les discussions et ne se contentait plus d’être simple observatrice. Le son de son rire raisonnait également plus fort dans la maison et on ne pouvait que s’en réjouir.

On pouvait tout lui reprocher, mais il fallait avouer que sa présence savait redonner la vie.

Je passai tout le week-end à son chevet et me retrouvai complètement éreinté le lundi matin. J’attendis la venue de maman afin qu’elle puisse continuer de veiller sur Tonya, qui ne montrait aucun signe de guérison, avant de pouvoir aller déposer Sophia à l’école.

Je priai intérieurement pour ne pas entendre la sonnerie de mon téléphone mais il semblait que mes prières ces derniers temps ne trouvaient pas d’écho là-haut.

« Bonjour Roland, je te rappelle que nous avons une réunion importante ce matin, pesta Samuel.

- Mais tu n’as pas écouté la note vocale que je t’ai faite ? Tonya est malade depuis vendredi soir et elle ne va toujours pas bien. J’attends ma mère afin qu’elle reste avec elle pour emmener Sophia qui, elle, ne veut pas laisser sa mère seule.

- Donc si je résume bien, ta femme est malade, ta fille s’inquiète et ta mère arrive à la rescousse. Je suppose que tu n’as pas eu le temps de finir ta présentation ? »

A quoi jouait-il ? pensai-je en regardant mon téléphone. Il m’avait contacté samedi matin en me mettant la pression pour finir ma présentation et m’avait harcelé de mails tout au long du week-end pour s’assurer que je l’avais fait. C’était à n’y rien comprendre. Il devait avoir des trous de mémoire.

« Si je l’ai fait, soupirai-je simplement. J’essaie de faire au mieux et d’être présent d’ici une vingtaine de minutes.

- Très bien. A tout à l’heure. »

Je regardai de nouveau mon téléphone et me demandai ce qui n’allait pas avec ce type. Cela faisait trois ans que l’on travaillait ensemble et qu’on s’était plutôt bien trouvé professionnellement et amicalement. Il avait sans aucun mal réussi à intégrer la bande que l’on formait avec David et Charly. Son côté « j’aime quand un plan se déroule sans accro » avait trouvé écho en chacun de nous, même s’il estimait que nous n’avions pas le même degré de perfectionnisme et de « niaque » comme il aimait à le dire.

La sonnerie à la porte d’entrée me fit sortir de mes pensés et reprendre ma progression là où je l’avais laissé.

Avec l’aide de maman, je réussis à convaincre Sophia de laisser sa mère et d’aller à l’école, puis je rejoignis en deux temps trois mouvements la salle de réunion où les actionnaires et Samuel, qui arborait un méga-sourire aux lèvres, m’attendaient et je me lançai dans ma présentation.

Chapitre 3

Chapitre III :

J’ouvrai le placard de gauche, à la recherche de pain de mie, que je trouvai en première ligne, m’en emparai puis ouvrai le pot de confiture et celui de beurre de cacahuètes pour me faire un sandwich.

« T’en veux ? proposai-je à Maddie.

- Non merci. Mais je te rappelle qu’il y a encore une semaine, tu souffrais d’une intoxication alimentaire.

- ça vois-tu, c’est parce que j’avais respiré la nourriture de l’autre idiote en puissance. Non mais quelle bouffonne ! ajoutai-je avant d’éclater de rire. D’accord, une femme a chanté que les hommes s’étaient le ventre et le bas-ventre mais là. Faire tout ce cinéma et simplement pour être raccompagnée en moins d’une demi-heure, c’était quand même digne d’un comportement de bouffonne.

- C’est la énième fois que tu le dis. On a compris que t’aimais pas Charlotte. Mais tu devrais faire des efforts parce qu’elle s’intéresse sérieusement à Roland et qu’elle au moins le fait sur des plates-bandes vierges ! »

Je souris et mordis dans mon sandwich en prenant tout mon temps pour lui répondre. Il y avait dans sa phrase deux piques, l’une soi-disant tournées vers ma tendance à sortir avec les hommes mariés et l’autre vers ma pseudo jalousie injustifiée dans la mesure où je refusais catégoriquement d’être en couple avec Roland.

« Premièrement, dis-je après avoir posé mon sandwich, Tes sous-entendus quant au fait que je sois jalouse n’ont pas lieu d’être. La binocle à beau m’insupporter et me sortir par les trous de nez, je veux son bien. »

Après tout, c’est lui qui a commencé en émettant des commentaires sur les hommes que je cotoyais. J’estimais donc que je pouvais en faire autant pour lui. Puis c’était une évidence, même si ça me coûtait de le dire; on allait encore devoir se supporter pendant quelques décennies alors il était préférable pour lui comme pour moi que je m’entende avec celle qui jouerait le rôle de mère par intérim pour Sophia.

Et en regardant bien, excepté moi, ces goûts en matière de femmes sont limités.

« T’es sûr que c’est seulement parce que tu veux son bien ?

- Et celui de Sophia, ça va de soi, dis-je, en faisant semblant de ne pas comprendre l’orientation de la question.

- C’est ça. Si tu le dis. »

Ça me rappelait qu’il fallait sérieusement que je pense à briefer Roland sur ses potentielles copines afin qu’il ne nous ramène pas tout et n’importe quoi.

« Et ton deuxièmement ? reprit-elle.

- Deuxièmement, quand je sors avec des hommes mariés, c’est pour aider leur femme et rien d’autres. C’est plus un acte solidaire.

- Un acte solidaire ? répéta-t-elle en prenant une meilleure position sur la chaise haute autour de l’ilot.

- Oui ! Si tu remarques bien, les hommes que je côtoie on pour la plupart un peu plus de sept ans de mariage et va savoir pourquoi, les femmes aiment se négliger plus que de raison lorsqu’elles arrivent à cette période. Puis niveau sexe, elles se disent que leur libido n’est soi-disant plus la même qu’au début. Moi je dis que c’est une question de perception et que c’est la routine qu’on décide d’installer qui va jouer mais qu’à cela ne tienne. Paraît qu’on ne peut pas parler tant qu’on ne connait pas la vie de madame. Sachant que je ne gère pas tout ça ! Je ne fais que récupérer des hommes qui ont envie d’avoir une charmante compagnie, plutôt cultivée et capable des les baisers comme des rois ! En plus elles en sortent gagnantes parce qu’on leur apprend des bottes qui tuent et ils vont les reproduire chez leurs femmes ! Et ça, c'est mon troisièmement !

- Tonya !

- Bah quoi c’est vrai ! Une fois j’ai utilisé un anneau glacé avec Matt et il avait tellement aimé qu’il a reproduit avec sa femme qui a trouvé ça terrible. Je le sais parce qu’elle la dit à sa copine qui en parlait, sans citer les contemporains, au salon de coiffure.

- Tu peux arrêter de parler aussi facilement de sexe ?

- Euuh..Non ! Franchement, j’espère que t’es le genre à en dire le moins pour en faire le plus parce David pourrait finir par aller voir une comme moi dans pas longtemps.

- Je ne veux pas parler de ça avec toi !

- Est-ce qu’il t’a déjà pris en levrette et labouré sur le rythme d’une chanson hot ? dis-je en me tournant vers elle.

- Tonya ! »

Je voulais rire tellement son visage à l’instant T était la personnification du verbe être gênée.

Heureusement pour elle que nous étions noires sinon son teint aurait tourné au rouge pivoine. C’était drôle à voir et j’étais d’humeur taquine alors je continuais sur ma lancée.

« J’en déduis que non. Et sinon toi, tu prends le temps de bien masser ses testicules avant de lui tailler une pipe ?

- Tonya, si tu continues je m’en vais, annonça-t-elle sèchement. »

- ça aussi on dirait que tu ne le fais pas et bien la prochaine fois qu’il est sous la douche…

- Ok, je m’en vais ! Bonne après-midi, dit-elle sèchement en se levant de sa chaise. »

J’étais morte de rire face à sa réaction. Elle était si prude ! Mais je voulais passer du temps avec elle. Après tout, ça faisait un petit moment que je ne l’avais pas vu et sa présence me manquait même si nous restions constamment en contact via les messageries internet et applications.

« Ok, ok, j’arrête, dis-je en essayant de me calmer. Madison ! J’arrête ! Allez !

- T’arrêtes vraiment ?

- Oui.

- Si tu recommences je m’en vais et là, pas moyen de m’arrêter !

- Okay. »

Elle reprit place sur sa chaise et je me retins de rire en pensant à quelque chose de moins drôle. C’est à ce moment que l’image envoyé par Enzo me revint en tête et qu’un sourire en coin vint étirer mes lèvres.

« Tonya…

- Je souris pas à cause de toi mais à cause de cette Tabatha, l'informai-je. On aurait pu être de bonne amie.

- Qui est Tabatha ?

- La femme de Simon. C’est elle qui m’a frappée avec ses copines.

- Son acte est inqualifiable mais je pense qu’elle était totalement désespérée.

- Désespérée ou pas aujourd’hui elle sait qu’il faut s’assurer de ne pas être en face d’un chien plus féroce.

- Pourquoi tu dis ça ? demanda-t-elle avant d’ajouter. Qu’est-ce que tu lui as fait ?

- En plus, à cause de cette idiote et ses copines, je peux plus me faire de tissage pendant un certain temps. J’ai le cuir chevelu hyper sensible.

- Parce que ce son tes cheveux peut-être actuellement ?

- Non une perruque. Je l’ai mise pour faire une petite course. Dis-je en préparant les ingrédients pour le repas.

- Ok. Sinon, tu n’as pas répondu à ma question. Qu’est-ce que tu lui as fait ? »

Moi ? je ne lui avais rien fait, du moins rien après ma sortie d’hôpital. Je prévoyais d’aller la rencontrer personnellement et de constater si elle avait toujours autant de force sans ses copines, mais j’avais découvert sur les réseaux sociaux qu’elles se ventaient de son acte, tout en restant dans la parabole, au lieu de se taire et son imbécile de mari rajoutait de l’huile sur le feu en n’arrêtant pas de m’harceler pour me rencontrer.

J’avais donc décidé de les traités durement l’un comme l’autre.

J’avais une connaissance, ancien Cobra, qui se faisait un plaisir de me rendre service, que j’avais mandaté pour réunir la bande de copines et leur infliger les mêmes sévices qu’elles m’avaient infligée avec les ustensiles de cuisine, dont un pilon puis j’avais informé Simon, qui entre temps avaient mis sa femme dehors, qu’il subirait le même sort s’il continuait à me contacter.

Depuis la semaine dernière, je ne voyais ou entendais plus de commentaires en parabole me concernant et mon téléphone n’avait cessé de sonner à tout va.

Je savais que dire cela de façon aussi abrupte à Maddie allait la choquer alors je lui racontais toute l’histoire en évitant certains détails, mais à sa réaction, il semblait que c’était déjà trop pour elle.

« T’es complètement folle.

- Non, j’aime qu’on me respecte. C’est différent. Je fais des choix de vie, on peut ne pas être d’accord avec ça mais y’a des limites pour exprimer son désaccord. Puis qu’elle se soit retrouvée dépassée en me voyant dans la rue et serait venue m’agresser seule, j’aurais pu laisser passer mais de la façon dont c’était prémédité ? Naaaan, je pouvais pas laisser passer.

- Qu’est-ce que tu ne pouvais pas laisser passer ? »

Nos regards se tournaient vers la porte d’entrée de la cuisine où Roland se tenait dans embrasure de la porte.

Il fallait avouer qu’il était assez séduisant dans son costume et que cet air fâché, augmentait son sex-appeal.

« Rien qui ne te concerne, répondis-je avec le sourire en prenant appui sur l’îlot.

- Hey ! Moi t’as pas de raison d’être fâché contre moi, chantonna Maddie en se levant de sa chaise. »

Elle alla se blottir dans ses bras, le salua puis échangea des mots qu’ils étaient les seuls en mesure d’entendre.

A croire que ça pouvait me blesser alors que je m’en contrefichais.

« Je voudrais parler à Tonya, ça te dérange pas ?

- Non, j’ai quelques courses à faire avant de rentrer. Toni, on s’appelle.

- Si j’ai du temps, lançai-je sans plus faire attention à elle. »

Je me remis à préparer les condiments pour le plat de ce soir en attendant que Roland prenne la parole. Au silence qui régnait, il devait probablement attendre que je l’invite à parler, mais je n’étais pas disposée à rentrer dans son jeu alors j’attendais aussi.

« T’as pas une idée de ce dont je voudrais parler avec toi là ? dit-il enfin après cinq minutes.

- Non, aucune.

- J’étais à l’école de Sophia aujourd’hui. J’avais une réunion avec sa maitresse. Je t’en avais parlé. Tu t’en souviens ?

- Humm ouais vaguement, vaguement. Et donc ?

- Donc elle voulait qu’on s’entretienne sur les efforts d’inclusion que Sophia avait faits et qui avait été observés, appréciés et félicités.

- Ok-ay ! Et c’est la raison pour laquelle tu es fâché ?

- Non. Ce qui m’a fâché comme tu dis, c’est qu’elle a tenu à me faire part d’un comportement qu’adoptait Sophia depuis un certain temps et qu’ils ont remarqué hier.

- Tu peux arrêter ton suspens à deux balles et aller droit au but ?

- Comme tous les lundis, Sophia à un cours de sport le matin et une activité l’après-midi. Il s’avère qu’elle a eu un souci avec sa tenue de sport et que l’école lui a prêté une tenue de rechange contenant un polo et une jupe, mais voilà, Sophia n’avait pas de culotte. »

Ouh.

Je priai intérieurement pour qu’elle n’ait pas donné mon nom là-bas mais c’était illusoire ; dans la phrase qui suivit, il m’informa que Sophia s’était justifiée auprès de sa maitresse en lui expliquant que sa culotte laissait des traces et elle n’en voulait pas. Elle n’avait donné le nom de personne auprès de la direction lorsqu’on lui avait demandé d’où elle tirait cette information, mais lorsqu’il était parti la voir après sa réunion, il avait obtenu d’elle un nom : le mien.

« Oh ça ! Ah-ah ! J’ai une explication et tu vas trouver ça drôle. »

Il fronça nettement ses sourcils et croisa ses bras en prenant appui l’air de dire qu’il avait hâte d’entendre cette explication si drôle.

« Voilà ; je lui donnais quelques conseils pour se faire des amis et dans notre discussion je lui ai dit comment je faisais, à savoir, rien de ringard. Et je lui ai donné un exemple avec mon jogging et la façon dont je le mettais pour être cool ! Tu vois que c’est drôle !

- …

- Après tout ça a marché pour moi ! J’ai eu plein d’amis !

- Elle a huit ans !

- Je ne pensais pas qu’elle allait m’écouter !

- Elle boit tes paroles ! Ils font office de paroles d’évangile ! Elle ne jure que par toi ! Comment tu pouvais espérer qu’elle ne t’écoute pas ?! cria-t-il avant de quitter la pièce. »

Je reconnaissais que ce n’était pas les propos les plus pertinents que j’avais pus avoir mais j’allais arranger ça. Il n’avait pas besoin d’en faire toute une montagne, encore moins de le prendre ainsi.

Je le suivis jusqu’à son bureau pour lui assurer que je prendrai le temps avec Sophia de lui parler et de lui faire comprendre que ce n’était pas à faire, du moins pas à son âge mais il ne décoléra pas pour autant et je tentais de comprendre pourquoi.

« Elle a huit ans !

- Et j’ai dit que je rectifierai le tir !

- T’as pas l’air de te rendre compte de ce qu’il s’est passé !

- Mais si ! ça renvoie une mauvaise image d’elle et de l’éducation qu’elle reçoit ! Je suis désolée d’être venue ternir le travail remarquable que tu as fait pratiquement seul jusqu’ici ! »

Il tapait nerveusement sur sa tempe droit signe qu’il essayait de s’exprimer avec calme sans y parvenir.

« Crie si t’as besoin de crier mais…

- Et si elle n’avait pas une maitresse mais un maitre ? lança-t-il sèchement entre ses dents. Et si ce maître était un délinquant sexuel non répertorié ? Et si ce maître avait tenté de faire ce que Barry avait voulu te faire ? »

Je vacillai. Ces phrases faisaient l’effet d’une pluie d’uppercut plus retentissant et douloureux les uns que les autres. Je commençai à être prise de violents maux de tête alors sans plus un mot, je quittai le bureau de Roland pour rejoindre ma chambre. J’y pénétrai péniblement.

Je tombai presque et bien vite, mon esprit repartit quelques années en arrière.

J’étais à peine plus âgée que Sophia, de deux ou trois ans et tout le monde s’accordait à dire que j’avais un tempérament volcanique. J’aimais sautiller partout et me rendre là où on ne m’attendait pas. Je suivais les gens simplement parce que j’aimais savoir où il allait. A certains moments, j’en arrivais à ne plus faire attention à l’heure. Cela avait été le cas, le soir où, en suivant une jeune femme que je n’avais jamais rencontré avant et dont la démarche gracieuse m’avait subjuguée, je m’étais retrouvé dans une ruelle, en face de Barry. Un « yaya » que l’on croisait souvent en sortant de l’école et qui passait son temps à roder dans le quartier et dormir dans les bars. Lorsque j’avais le malheur de passer près de lui, il s’amusait à chuchoter en riant, qu’il jouerait avec moi et me ferait du bien un soir, dans le noir.

Ce soir-là, dans la ruelle, je me souvins avoir marché à reculons, espérant rencontrer des passants, des voisins, de la lumière, un signe de vie. Mais c’est un mur que je croisai. Un mur sur lequel Barry m’immobilisa par son poids. Un mur qui me permit de mesurer combien ma force était veine face à lui. Un mur que Barry utilisa pour frapper violemment ma tête et m’étourdir.

Je me souvins de sa main posée tellement grande qu’elle emprisonnait mon nez et ma bouche m’empêchant de respirer. Lorsque j’arrivai à inspirer, mes poumons se remplissaient de l’odeur nauséabonde qui émanait de lui. Un mélange d’alcool et de transpiration et de moisi.

Son autre main remontait le long de la jupe qui me servait d’uniforme et venait d’attendre ma culotte.

Je ne sus comment, je ne sus avec quelle force, mais je parvins à crier de toutes mes forces, puis c’était le trou noir. Et je m’étais réveillée quelques temps plus tard avec un terrible mal de tête.

Les passants m’ayant déposé chez mes parents les informaient que je venais échapper de justesse à un viol mais que mon agresseur n’avait pas pu être retrouvé.

Je me souvins du nombre de cauchemars que faits, des nuits à veiller dans ma chambre de peur qu’il ne trouve le moyen d’y entrer malgré la présence de mes parents, de toutes ces fois où je me rendais à l’école la peur au corps. J’en devenais folle. Puis un matin, j’avais décidé que cela suffisait. J’avais récupéré un jerricane d’essence, celle que papa utilisait ainsi que son briquet et je l’ai immolé. Le feu n’avait pas pris très longtemps, les personnes présentes près de l’école l’avait éteint aussi vite qu’il s’était allumé.

Je me souvins de la claque que papa m’avait mise avant de me demander pourquoi j’avais fait ça.

« Parce que je ne voulais plus qu’il m’agresse encore une fois, avais-je simplement répondu. »

Et j’étais prête à infliger ça à Sophia.

Je n’en revenais pas.

Je m’effondrai, littéralement. Prenant pleinement conscience des risques que je venais de lui faire subir.

Je ne voulais pas qu’elle souffre, pas une nouvelle fois. Et encore moins à cause de moi. J’étais néfaste pour elle. Il fallait que je m’en aille. Le plus tôt serait le mieux. Je laisserai le temps à Roland de s’organiser afin qu’il ne soit pas trop pris de court.

Aussitôt pensé, je réunis mes affaires des valises que j’avais et attendis Sophia dans sa chambre à son retour d’école.

En la voyant, l’image de la petite fille apeurée et craintive qu’elle était et qu’elle aurait pu continuer à être par ma bêtise m’apparut et je fondis en larme.

« Maman ça va ?

- Oui, snif, oui, arrivai-je à articuler.

- Alors pourquoi tu pleures ?

- Parce que tu sais, des fois, nous les adultes ont fait aussi des bêtises dont on n’est pas fiers.

- Mais demande pardon et ça va aller, me répondit-elle comme s’il s’agissait d’une évidence. »

J’eue un éclat de rire, qui fut très vite suivi de larmes lorsque Sophia passa ses petites mains sur mes joues.

« Tu as raison, finis-je par dire après m’être ressaisie. Et je te demande pardon.

- Mais pourquoi ? »

Je m’assis sur son lit et l’invitai à me rejoindre avant de la prendre dans mes bras.

« Tu te souviens quand on a parlé toi et moi et que je t’ai dit qu’il était important d’avoir des amis ?

- Oui. T’as dit que même s’ils pouvaient être embêtants, ils pouvaient aussi être là pour nous remonter le moral quand on ne va pas bien.

- Oui c’est ça. Et tu te souviens de ce que je t’ai dit pour les culottes ?

- C’est à cause de ça que tu pleures ? s’empressa-t-elle de me demander apeurée. C’est à cause de moi ? J’ai fait une bêtise !

- Non ma puce ! Ce n’est pas à cause de toi. Toi tu es parfaite et tu n’as rien. C’est moi qui t’ai induit en erreur. Et je te demande pardon parce qu’il aurait pu t’arriver quelque chose de grave par ma faute.

- Moi je te pardonne. Mais tu peux arrêter de pleurer s’il te plaît ? »

Je ne m’étais même pas rendue compte que mes larmes avaient repris et avec plus de force au point où elle semblait avoir peur. Mais c’était plus fort que moi.

« D’accord, mais toi, ne laisse jamais personne te toucher sous ta jupe ou sous ton pantalon. Et si une personne réussissait à le faire, promets-moi que tu viendrais me trouver et me dire qui elle est sans peur. D’accord ?

- D’accord, je promets.

- Tu sais que je t’aime ? lui rappelai-je en la serrant fermement dans mes bras. »

Nous sommes restées ainsi pendant une vingtaine de minutes avant que je ne lui propose mon aide pour se laver.

Je venais de finir de frotter son buste puis lui demandais de se retourner et je fis fasse à ses trois longues cicatrices légèrement boursoufflées. Des cicatrices qu’elle garderait à vie et qui témoignaient de ce qu’elle avait vécu.

Et j’étais prête à lui en rajouter d’autres, bien plus longues, bien plus profondes.

Non. Non.

Je refusai d’être cette personne et pris la ferme décision de partir dès le lendemain.

Je terminai de la doucher puis la laissai s’habiller pendant que je retournais en cuisine finir le repas.

« Tonya je te demande pardon ! lança Roland en entrant dans la cuisine.

- Surtout pas !

- J’aurais jamais du te parler comme je l’ai fait encore moins te parler de Blaise.

- Si, si tu avais raison. Tu as bien fait !

- Y’a rien qui justifie ce que j’ai fait. Je te demande sincèrement pardon.

- Je vais partir demain, dis-je en même temps que lui.

- Tonya…

- Tu as eu totalement raison et la meilleure chose à faire pour Sophia c’est de lui permettre d’évoluer dans un environnement sain.

- Tonya arrête ça…

- J’ai pas voulu lui faire du mal, lui rappelai-je les larmes aux yeux. Je pensais pas à mal. Je voulais… Je sais pas. La faire rire, passer du temps avec elle, partager des confidences … Je sais pas. Je voulais tout sauf lui faire du mal. Je te promets… Je te promets. »

Il fit un pas vers moi, je reculai de trois et essuyai négligemment mon visage.

« Tonya, fais pas ça… Tu sais que je suis sincèrement désolé.

- Je sais. »

Je savais qu’il était désolé et je ne lui en voulais pas, mais je savais aussi que je n’avais pas ma place ici. Qu’il fallait que je parte. Et si je voulais réellement partir, je ne devais certainement pas aller pleurer dans ses bras.

« Il faut que je finisse de préparer à manger, dis-je, pour lui demander implicitement de quitter la pièce. »

Ce qu’il fit sans discuter.

Je fermai la porte derrière lui, puis pris le temps de pleurer une dernière fois avant de me ressaisir et planifier les prochains jours tout en finissant de préparer le repas.

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