Chapitre 2
Chapitre 2 LES RÈGLES DU JEU
La chambre était une cage dorée.
Camila se tenait au milieu de la pièce immense, les bras croisés sur sa poitrine, essayant de contenir le tremblement qui menaçait de la submerger. Après que Rosa l'eut conduite ici, la femme était partie sans un mot, la laissant seule avec ses pensées et sa terreur grandissante.
La pièce était magnifique, elle devait l'admettre. Un lit king-size trônait contre le mur du fond, recouvert de draps en soie ivoire. Des rideaux de velours bordeaux encadraient de larges fenêtres qui donnaient sur les jardins parfaitement entretenus. Un dressing s'ouvrait sur la gauche, déjà rempli de vêtements qu'elle n'avait jamais vus. Des robes, des chemisiers, des chaussures. Tout dans sa taille.
Il avait tout prévu.
Cette pensée la glaça plus que tout le reste.
Camila s'approcha de la fenêtre, posa sa main sur la vitre froide. Les jardins s'étendaient à perte de vue, mais au-delà, elle apercevait les murs. Ces murs immenses qui l'emprisonnaient. Elle tira sur la poignée de la fenêtre. Verrouillée. Évidemment.
Un rire amer lui échappa. Qu'avait-elle espéré ? Qu'elle pourrait simplement s'enfuir ? Même si elle réussissait à franchir cette fenêtre, il y avait les gardes, les caméras, les chiens probablement. Alejandro Castillo n'avait pas bâti son empire en laissant des failles dans sa sécurité.
Elle se détourna de la fenêtre et examina la pièce plus attentivement. Une porte menait à une salle de bain en marbre. Une autre, qu'elle supposa être la sortie, était sans doute verrouillée de l'extérieur. Elle essaya quand même. Le loquet ne bougea pas.
Prisonnière.
Camila s'assit au bord du lit, la tête entre les mains. Combien de temps allait-elle rester enfermée ici ? Qu'attendait-il d'elle exactement ? Les questions tournaient dans sa tête comme un tourbillon sans fin.
Elle sursauta lorsqu'on frappa à la porte. Trois coups secs, autoritaires. La serrure cliqueta. Rosa entra, portant un plateau.
- Tu dois manger, dit-elle en posant le plateau sur la petite table près de la fenêtre.
Camila ne bougea pas.
- Je n'ai pas faim.
- Ce n'était pas une suggestion, répliqua Rosa d'un ton glacial. Le Seigneur ne tolère pas le gaspillage. Encore moins l'insubordination.
- Je ne suis pas son chien pour obéir à ses ordres, cracha Camila.
Rosa s'arrêta net. Elle se retourna lentement, et pour la première fois, Camila vit quelque chose passer dans ses yeux. De la pitié ? De l'amusement ? Impossible à dire.
- Détrompe-toi, petite. Ici, tout le monde obéit. Même moi. Et si tu veux survivre plus d'une semaine, tu ferais mieux d'apprendre vite.
- Survivre ? répéta Camila, sentant la panique grimper dans sa gorge. Qu'est-ce qu'il va me faire ?
Rosa soupira, un soupir las qui semblait porter le poids de trop de secrets.
- Ça dépend de toi. Le Seigneur est... imprévisible. Mais il n'est pas cruel sans raison. Respecte les règles, et tu n'auras rien à craindre.
- Et si je refuse ?
Le silence qui suivit fut plus éloquent qu'une menace.
- Mange, ordonna Rosa avant de sortir, refermant la porte derrière elle.
Le clic de la serrure résonna comme une condamnation.
Camila fixa le plateau. De la nourriture qui avait l'air délicieuse. Du pain frais, des fruits, de la viande. Son estomac grogna malgré elle. Quand avait-elle mangé pour la dernière fois ? Dans la cave, ils ne lui avaient donné que de l'eau. Elle hésita, puis céda. Si elle voulait garder ses forces, elle devait se nourrir.
Elle mangea lentement, méthodiquement, tout en réfléchissant. Il devait y avoir un moyen de sortir d'ici. Il devait y avoir une faille. Personne n'était invincible. Même Alejandro Castillo.
Les heures passèrent. Le soleil déclina, teintant les jardins de nuances orangées. Camila attendait, assise sur le lit, les nerfs à vif. Qu'allait-il se passer maintenant ? Allait-il venir la chercher ? Allait-il...
Elle chassa cette pensée. Pas la peine de s'imaginer le pire. Pas encore.
La nuit tomba. Les lumières du jardin s'allumèrent automatiquement, créant des ombres inquiétantes sur les murs. Camila finit par s'allonger, tout habillée, fixant le plafond. Le sommeil ne viendrait pas. Pas dans cet endroit. Pas sachant qu'il était quelque part dans cette immense demeure, à décider de son sort.
Un bruit la fit se redresser brusquement. La serrure. Quelqu'un ouvrait la porte.
Son cœur se mit à battre à tout rompre. Elle se leva d'un bond, reculant instinctivement vers le mur. La porte s'ouvrit.
Alejandro se tenait dans l'embrasure.
Il avait troqué sa chemise blanche contre un costume sombre qui le faisait paraître encore plus imposant. Ses cheveux étaient toujours parfaitement coiffés, son visage impassible. Mais ses yeux... ses yeux la scrutaient avec une intensité qui lui coupa le souffle.
Il entra, refermant la porte derrière lui. Le clic de la serrure résonna comme un glas.
- Tu ne dors pas, constata-t-il d'une voix neutre.
- Difficile de dormir quand on est prisonnier, répliqua-t-elle, sa voix tremblant malgré ses efforts.
Un sourire effleura ses lèvres. Pas un vrai sourire. Quelque chose de plus sombre.
- Prisonnière, répéta-t-il, comme s'il goûtait le mot. C'est un point de vue. Tu pourrais aussi te considérer comme... protégée.
- Protégée ? cracha Camila. Vous vous moquez de moi ?
Il s'approcha, lentement, comme un prédateur qui prend son temps. Camila voulut reculer, mais son dos était déjà contre le mur. Il s'arrêta à quelques centimètres d'elle, tellement proche qu'elle pouvait sentir la chaleur de son corps.
- Tu ne comprends pas encore, murmura-t-il. Dehors, tu serais morte. Ton père a contracté des dettes avec des hommes bien plus dangereux que moi. Des hommes qui n'auraient eu aucun scrupule à te vendre au plus offrant. Ou pire.
- Et vous êtes différent ? siffla-t-elle.
Ses yeux se durcirent.
- Oui. Parce que tu m'appartiens maintenant. Et je protège ce qui est à moi.
Les mots la frappèrent comme une gifle. Elle leva le menton, plantant son regard dans le sien.
- Je ne suis pas un objet.
- Non, concéda-t-il, penchant légèrement la tête. Tu es bien plus que ça. Et c'est pour cette raison que tu es encore en vie.
Il leva une main, et Camila se crispa. Mais il se contenta de saisir une mèche de ses cheveux, la faisant glisser entre ses doigts.
- Tu as du cran, Camila Navarro. C'est rare. La plupart des femmes que je rencontre sont soit terrifiées, soit calculatrices. Toi... tu es différente.
- Lâchez-moi, souffla-t-elle.
Il sourit, mais obéit, laissant retomber la mèche. Il recula d'un pas, glissant ses mains dans ses poches.
- Demain, Rosa te fera visiter le domaine. Tu apprendras les règles. Tu apprendras ta place. Et tu apprendras à me faire confiance.
- Jamais, cracha Camila.
Son sourire s'élargit, mais il n'atteignait toujours pas ses yeux.
- Nous verrons.
Il se dirigea vers la porte, puis s'arrêta, se retournant à demi.
- Une dernière chose, Camila. Ne tente pas de t'échapper. Ce serait... regrettable.
La menace était claire. Il sortit, refermant la porte derrière lui.
Camila attendit d'entendre ses pas s'éloigner dans le couloir avant de se laisser glisser contre le mur, les jambes tremblantes. Elle porta une main à sa poitrine, sentant son cœur battre à tout rompre.
Qu'est-ce qui venait de se passer ?
Il ne l'avait pas touchée. Pas vraiment. Mais il avait fait quelque chose de pire. Il l'avait déstabilisée. Ébranlée. Et elle détestait ça.
Elle détestait la façon dont son corps avait réagi à sa proximité. La façon dont son parfum l'avait envahie. La façon dont ses yeux semblaient voir à travers elle.
Non. Elle ne pouvait pas se laisser affecter. Elle ne pouvait pas lui donner ce pouvoir.
Camila se releva, serra les poings. Elle survivrait. Elle trouverait un moyen de s'en sortir. Elle n'était pas une victime. Elle était une combattante.
Et Alejandro Castillo allait l'apprendre à ses dépens.
Le lendemain matin, Rosa vint la chercher à l'aube. Camila n'avait presque pas dormi, mais elle refusa de le montrer. Elle se leva, se lava le visage dans la salle de bain, et enfila l'une des robes du dressing. Une robe simple, noire, qui lui arrivait aux genoux. Elle refusa de porter quoi que ce soit de trop révélateur.
- Viens, ordonna Rosa.
Camila la suivit à travers les couloirs interminables. Tout était immaculé, silencieux, oppressant. Elles croisèrent quelques domestiques qui baissèrent immédiatement les yeux à leur passage. Personne ne parlait. Personne ne souriait.
C'était une maison morte.
Rosa la conduisit d'abord à la cuisine, une pièce immense avec des comptoirs en granit et des appareils dernier cri. Une femme plus âgée, aux cheveux gris tirés en chignon, leva les yeux à leur arrivée.
- Voici Camila, annonça Rosa. Elle prendra ses repas ici, à moins que le Seigneur n'en décide autrement.
La femme hocha la tête, observant Camila avec une curiosité méfiante.
- Ensuite, poursuivit Rosa, tu dois comprendre les règles de cette maison. Première règle : tu ne quittes jamais le domaine sans autorisation. Deuxième règle : tu ne parles à personne de ce qui se passe ici. Troisième règle : quand le Seigneur te convoque, tu obéis. Immédiatement.
Camila serra les dents.
- Et si je refuse ?
Rosa la regarda droit dans les yeux.
- Alors tu meurs. C'est aussi simple que ça.
Le sang de Camila se glaça. Elle voulut répliquer, mais les mots restèrent coincés dans sa gorge.
- Bien, dit Rosa, visiblement satisfaite de son silence. Maintenant, viens. Je vais te montrer le reste.
Elles traversèrent les jardins, passèrent devant une piscine à débordement, une salle de sport, un bureau séparé du bâtiment principal. Camila notait mentalement chaque détail. Les caméras de surveillance. Les gardes postés à intervalles réguliers. Les points faibles potentiels.
Il n'y en avait aucun.
- Le Seigneur possède plusieurs propriétés, expliqua Rosa alors qu'elles revenaient vers la villa principale. Mais celle-ci est son sanctuaire. Peu de gens y sont autorisés. Le fait que tu sois ici signifie qu'il a des projets pour toi.
- Des projets ? répéta Camila, la gorge sèche.
Rosa haussa les épaules.
- Ce n'est pas à moi de te le dire. Tu le découvriras bien assez tôt.
Elles rentrèrent dans la maison. Rosa s'arrêta devant une porte différente de celle de la chambre de Camila.
- Le Seigneur veut te voir. Maintenant.
Le cœur de Camila manqua un battement.
- Pourquoi ?
- Ce n'est pas à toi de poser des questions, répliqua Rosa en ouvrant la porte. Entre.
Camila hésita, puis franchit le seuil.
C'était un salon privé, moins formel que le bureau où elle l'avait rencontré la veille. Des canapés en cuir sombre, une cheminée, des bibliothèques remplies de livres anciens. Et au centre, debout près de la fenêtre, Alejandro.
Il se retourna à son entrée. Aujourd'hui, il portait un simple pantalon noir et une chemise grise dont les manches étaient roulées. Il avait l'air... plus humain. Presque.
- Assieds-toi, dit-il en désignant un fauteuil.
Camila ne bougea pas.
- Je préfère rester debout.
Un sourire amusé étira ses lèvres.
- Comme tu veux.
Il s'approcha d'un bar, se servit un verre de whisky. Il n'en proposa pas à Camila.
- Rosa t'a montré le domaine ? demanda-t-il en sirotant son verre.
- Oui.
- Bien. Alors tu comprends maintenant que toute tentative de fuite serait inutile.
Camila serra les poings.
- Je ne suis pas stupide.
- Non, concéda-t-il. Tu es loin d'être stupide. C'est pour ça que je vais être honnête avec toi.
Il posa son verre, se rapprocha d'elle. Camila recula instinctivement, mais il ne s'arrêta pas avant d'être à quelques centimètres d'elle.
- Tu es ici parce que ton père m'a vendue pour effacer sa dette. Dans mon monde, ça signifie que tu m'appartiens. Mais contrairement à ce que tu penses, je ne suis pas un monstre. Je ne vais pas te faire de mal. Pas si tu te comportes bien.
- Et qu'est-ce que ça veut dire, « se comporter bien » ? cracha Camila.
Il inclina la tête, ses yeux plongeant dans les siens.
- Ça veut dire que tu restes à ta place. Que tu apprends à vivre selon mes règles. Et que tu arrêtes de me regarder comme si j'étais le diable.
- Vous l'êtes peut-être, murmura-t-elle.
Cette fois, il rit. Un rire bas, presque sincère.
- Peut-être. Mais même le diable a ses raisons.
Il recula, retournant vers la fenêtre. Camila resta figée, le cœur battant.
- Tu peux y aller, dit-il sans se retourner. Rosa te montrera tes tâches.
- Mes tâches ?
- Tu ne pensais quand même pas que tu allais rester enfermée dans ta chambre à ne rien faire ? Tu vas te rendre utile. Et qui sait... peut-être que tu finiras par comprendre que ta place est ici.
Camila voulut hurler. Voulut lui dire qu'elle ne serait jamais à sa place ici. Mais elle se contint. Elle tourna les talons et sortit avant de faire quelque chose de stupide.
Parce qu'elle commençait à comprendre.
Alejandro Castillo n'était pas seulement dangereux.
Il était calculateur. Patient. Et il jouait un jeu dont elle ne connaissait pas encore les règles.
Mais elle allait les apprendre.
Et elle allait gagner.
Chapitre 3
Chapitre 3 LE PREMIERS DÉFIS
Les jours suivants s'écoulèrent dans une routine étouffante.
Camila se levait à l'aube, prenait son petit-déjeuner sous le regard vigilant de Rosa, puis on lui assignait des tâches. Ranger la bibliothèque. Trier des documents dans le bureau secondaire. Aider à la cuisine. Des corvées sans importance, elle le savait.
C'était un test. Alejandro voulait voir si elle allait se rebeller, si elle allait craquer.
Elle refusait de lui donner cette satisfaction.
Chaque geste, chaque mot, elle les contrôlait méticuleusement. Elle restait polie mais distante avec les domestiques. Elle obéissait aux ordres de Rosa sans protester. Elle jouait le jeu.
Mais la nuit, seule dans sa chambre verrouillée, elle serrait les dents jusqu'à en avoir mal à la mâchoire. Elle comptait les jours. Elle observait. Elle planifiait.
Le troisième soir, alors qu'elle rangeait des livres dans la bibliothèque, elle entendit des voix dans le couloir. Des voix d'hommes. Graves. Menaçantes.
Camila s'immobilisa, le livre qu'elle tenait suspendu dans les airs. Elle tendit l'oreille.
- ... ne fait pas confiance à Moreno, disait une voix qu'elle ne reconnaissait pas. Ce fils de pute nous a déjà trahis une fois.
- Le Seigneur le sait, répondit une autre voix, plus profonde. C'est pour ça qu'il veut que tu surveilles l'échange de demain. Si Moreno tente quoi que ce soit...
- Je m'en occupe, coupa la première voix avec un rire sinistre.
Les pas s'éloignèrent. Camila resta figée, le cœur battant. Un échange. Demain. Avec quelqu'un dont Alejandro se méfiait.
Elle reposa le livre, les mains tremblantes. Pourquoi cette information la troublait-elle autant ? Ce n'était pas ses affaires. Elle ne devrait même pas écouter. Mais quelque chose dans le ton de ces hommes, dans la menace à peine voilée, lui avait glacé le sang.
- Tu as fini ici ?
Camila sursauta. Rosa se tenait dans l'embrasure de la porte, les bras croisés.
- Presque, répondit Camila en se forçant à reprendre son travail.
- Le Seigneur veut te voir après le dîner.
Le cœur de Camila fit un bond dans sa poitrine. Depuis cette première nuit, il ne l'avait pas convoquée. Elle l'avait aperçu de loin, traversant les jardins ou sortant de son bureau, toujours entouré d'hommes armés. Mais il ne lui avait pas adressé la parole.
- Pourquoi ? demanda-t-elle malgré elle.
Rosa haussa les épaules.
- Ce n'est pas à moi de te le dire. Sois prête à vingt heures. Et mets quelque chose de... convenable.
Convenable. Le mot résonna dans la tête de Camila longtemps après que Rosa fut partie.
À vingt heures précises, Rosa vint la chercher. Camila avait choisi une robe simple mais élégante, bleu marine, qui lui arrivait aux genoux. Elle avait laissé ses cheveux détachés, refusant de faire trop d'efforts. Elle ne se maquillerait pas pour lui.
Rosa la conduisit à travers les couloirs, mais cette fois, elles ne s'arrêtèrent pas au bureau ou au salon. Elles sortirent de la villa principale et traversèrent les jardins vers un bâtiment séparé que Camila avait aperçu lors de sa visite guidée.
- Qu'est-ce que c'est ? demanda Camila.
- Ses quartiers privés, répondit Rosa d'un ton neutre.
Le sang de Camila se glaça. Ses quartiers privés. Pourquoi l'emmenait-on là ?
Rosa frappa à la porte, puis l'ouvrit sans attendre de réponse. Elle fit signe à Camila d'entrer, puis referma la porte derrière elle.
Camila se retrouva seule dans un espace à mi-chemin entre un appartement et un loft. Des murs de pierre apparente, de grandes fenêtres qui donnaient sur les collines au loin, un mobilier minimaliste mais luxueux. Et au centre, une table dressée pour deux.
Alejandro se tenait près de la fenêtre, un verre à la main. Il portait un pantalon noir et une chemise blanche dont les premiers boutons étaient défaits. Ses cheveux étaient légèrement ébouriffés, comme s'il y avait passé la main.
Il se retourna à son entrée, et un léger sourire étira ses lèvres.
- Tu es ponctuelle. C'est bien.
Camila ne bougea pas de l'entrée.
- Pourquoi suis-je ici ?
- Pour dîner, répondit-il simplement. Assieds-toi.
- Je n'ai pas faim.
Son sourire s'élargit, mais ses yeux restèrent froids.
- Ce n'était pas une question, Camila. Assieds-toi.
Elle hésita, puis s'avança lentement vers la table. Elle tira la chaise et s'assit, raide comme un piquet. Alejandro prit place en face d'elle, posant son verre sur la table.
Presque immédiatement, un domestique entra avec des plats. Une entrée raffinée, du poisson grillé, des légumes. Le domestique servit en silence, puis disparut aussi vite qu'il était venu.
Camila fixa son assiette sans y toucher.
- Tu devrais manger, dit Alejandro en commençant son repas. Le chef a fait des efforts ce soir.
- Pourquoi m'avez-vous fait venir ici ? demanda-t-elle, ignorant sa remarque.
Il prit son temps pour mâcher, avaler, puis posa sa fourchette.
- Parce que je voulais parler avec toi. Loin des autres. Loin de Rosa et de ses règles strictes.
- Parler de quoi ?
- De toi. De comment tu t'adaptes.
Camila serra les poings sous la table.
- Je ne m'adapte pas. Je survis. Ce n'est pas la même chose.
- Non, concéda-t-il. Mais c'est un début.
Il but une gorgée de vin, l'observant par-dessus le bord de son verre.
- Rosa me dit que tu es obéissante. Que tu fais ce qu'on te demande sans protester. C'est... surprenant.
- Qu'est-ce que vous attendiez ? Que je me jette contre les murs en hurlant ?
- Peut-être, admit-il avec un sourire en coin. La plupart des femmes dans ta situation auraient déjà tenté de s'enfuir. Ou pire.
- Je ne suis pas stupide, répliqua Camila. Je sais que je ne peux pas m'échapper. Pas pour l'instant.
Les yeux d'Alejandro brillèrent d'un éclat dangereux.
- Pas pour l'instant ? Donc tu y penses toujours.
Camila soutint son regard.
- Chaque jour.
Il rit, un rire bas qui la fit frissonner.
- Au moins, tu es honnête. J'apprécie ça.
Il se leva, contournant la table pour s'approcher d'elle. Camila se raidit, mais ne bougea pas. Il s'arrêta derrière sa chaise, si proche qu'elle pouvait sentir la chaleur de son corps.
- Tu sais ce que j'apprécie d'autre ? murmura-t-il.
- Non, souffla-t-elle.
- Ton courage. La façon dont tu refuses de te briser, même quand tout te dit que tu devrais. C'est... rare.
Il posa une main sur le dossier de sa chaise, son bras effleurant son épaule.
- La plupart des gens que je rencontre sont soit trop effrayés pour me regarder dans les yeux, soit trop arrogants pour comprendre le danger. Toi, tu n'es ni l'un ni l'autre. Tu as peur, je le sais. Mais tu refuses de le montrer.
Camila serra les dents.
- Si vous pensez que je vais vous remercier pour ce compliment...
- Je ne m'attends à rien de toi, coupa-t-il. Pas encore. Mais un jour, Camila, tu comprendras que ta place est à mes côtés. Pas en dessous. Pas au-dessus. À mes côtés.
Il se pencha, ses lèvres effleurant presque son oreille.
- Et ce jour-là, tu ne voudras plus partir.
Camila sentit un frisson la parcourir. Elle se leva brusquement, repoussant sa chaise, mettant de la distance entre eux.
- Vous vous trompez, dit-elle d'une voix tremblante. Je partirai. D'une façon ou d'une autre.
Alejandro la regarda, amusé.
- Nous verrons.
Il retourna à sa place, se rassit, et reprit son repas comme si de rien n'était.
- Maintenant, mange. Sinon, le chef sera offensé.
Camila voulut refuser. Voulut jeter l'assiette par terre et sortir. Mais quelque chose dans son regard l'en dissuada. Elle se rassit, prit sa fourchette, et mangea en silence.
Le reste du dîner se déroula dans une tension palpable. Alejandro posait des questions anodines - sur sa vie d'avant, ses goûts, ses rêves. Camila répondait de manière évasive, refusant de lui donner trop d'elle-même.
Mais à chaque réponse, elle sentait son regard s'intensifier. Comme s'il collectait des informations. Comme s'il l'étudiait.
Lorsque le repas fut terminé, il se leva.
- Rosa va te raccompagner. Bonne nuit, Camila.
Elle se leva également, hésitante.
- C'est tout ?
Il arqua un sourcil.
- Qu'attendais-tu d'autre ?
Camila ne répondit pas. Elle tourna les talons et sortit rapidement, le cœur battant.
Les jours suivants, Alejandro la convoqua chaque soir. Parfois pour dîner. Parfois juste pour parler. Il ne la touchait jamais, sauf ces frôlements « accidentels » qui la mettaient sur les nerfs.
Mais Camila commençait à comprendre son jeu.
Il ne voulait pas la briser. Il voulait la domestiquer.
Et ça, c'était bien plus dangereux.
Le septième jour, alors qu'elle rangeait des documents dans le bureau secondaire, elle entendit une conversation qui changea tout.
Deux hommes parlaient dans le couloir. L'un d'eux était l'homme à la balafre qui l'avait amenée ici.
- L'échange avec Moreno a mal tourné, disait-il. Trois de nos hommes sont morts. Le Seigneur est furieux.
- Moreno va payer, répondit l'autre. Il ne sait pas à qui il s'attaque.
- Le Seigneur veut une réunion ce soir. Tous les lieutenants doivent être présents.
Camila retint son souffle. Une réunion. Ce soir.
Elle attendit que les hommes s'éloignent, puis sortit discrètement du bureau. Son cœur battait à tout rompre. Pourquoi cette information l'intéressait-elle ? Ce n'était pas ses affaires.
Mais une petite voix dans sa tête lui disait qu'elle devait savoir. Qu'elle devait comprendre qui était vraiment Alejandro Castillo.
Ce soir-là, au lieu de retourner dans sa chambre après le dîner, Camila se faufila dans les couloirs. Elle connaissait maintenant les rondes des gardes, les angles morts des caméras. Elle se déplaça silencieusement, le cœur battant, jusqu'à atteindre la porte du grand bureau d'Alejandro.
Des voix filtraient à travers le bois épais. Elle se colla contre le mur, tendant l'oreille.
- Moreno pense qu'il peut nous défier, grondait la voix d'Alejandro. Il pense qu'il peut nous voler et s'en sortir impuni. Il se trompe.
- Qu'est-ce qu'on fait, patron ? demanda une autre voix.
- On lui envoie un message. Un message que personne n'oubliera.
Le silence qui suivit fut glacial.
- Et sa famille ? demanda quelqu'un.
- Tout le monde, répondit Alejandro d'une voix dénuée d'émotion. Femme. Enfants. Personne ne défie le cartel et vit pour le raconter.
Camila sentit son sang se glacer. Enfants. Il parlait de tuer des enfants.
Elle recula, la main sur la bouche pour étouffer un cri. C'était un monstre. Un vrai monstre. Comment avait-elle pu, ne serait-ce qu'un instant, penser qu'il pouvait être autre chose ?
Elle se retourna pour fuir, mais percuta quelque chose de dur. Un corps.
Elle leva les yeux. L'homme à la balafre la fixait, les bras croisés.
- Qu'est-ce que tu fais là ? grogna-t-il.
Camila ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit. L'homme la saisit par le bras, la traînant vers la porte du bureau. Il frappa deux coups, puis ouvrit.
Tous les regards se tournèrent vers elle. Mais le seul qui comptait était celui d'Alejandro.
Ses yeux s'assombrirent. Pas de colère. Quelque chose de pire. De la déception.
- Laissez-nous, ordonna-t-il d'une voix glaciale.
Les hommes sortirent un à un, jetant des regards curieux à Camila. L'homme à la balafre la poussa à l'intérieur, puis referma la porte derrière lui en sortant.
Camila se retrouva seule avec Alejandro.
Il se leva lentement, contournant son bureau. Son visage était un masque d'indifférence, mais ses yeux... ses yeux brillaient d'une fureur contenue.
- Tu écoutais, dit-il. Ce n'était pas une question.
Camila redressa le menton, refusant de trembler.
- Oui.
- Pourquoi ?
- Parce que je voulais savoir qui vous êtes vraiment.
Il s'approcha, chaque pas résonnant dans le silence.
- Et maintenant, tu sais.
- Oui. Vous êtes un monstre.
Il s'arrêta à quelques centimètres d'elle, ses yeux plongeant dans les siens.
- Peut-être. Mais c'est le monstre qui te garde en vie.
Camila sentit les larmes monter, mais elle les refoula.
- Vous allez tuer des enfants, murmura-t-elle.
Quelque chose passa dans le regard d'Alejandro. Quelque chose qu'elle ne put identifier.
- Dans mon monde, il n'y a pas de place pour la pitié. Si je montre de la faiblesse, je meurs. Et tous ceux qui dépendent de moi meurent avec moi.
- C'est une excuse pathétique.
Il attrapa son menton, la forçant à le regarder.
- Tu ne comprends rien, siffla-t-il. Tu vis dans un monde de noir et blanc. Mais mon monde est fait d'ombres. Et pour survivre dans les ombres, il faut devenir l'obscurité elle-même.
Il la lâcha brusquement, reculant.
- Va dans ta chambre. Et ne t'avise plus jamais d'écouter aux portes.
Camila voulut répliquer, mais les mots restèrent coincés dans sa gorge. Elle tourna les talons et sortit en courant, les larmes brûlant enfin ses joues.
Ce soir-là, allongée dans son lit, elle comprit une chose.
Elle ne pourrait jamais aimer un homme comme Alejandro Castillo.
Mais elle devrait peut-être apprendre à le comprendre si elle voulait survivre.