Chapitre 2
L'horloge indiquait presque onze heures. J'étais là depuis longtemps. À trier, jeter, garder. Toute une enfance, toute une adolescence, toute une vie compressée dans un seul sac. C'était presque drôle.
Mon téléphone n'arrêtait pas de vibrer. Cette fois, c'était elle.
- Clara, c'est absurde. Rentre. On va en parler calmement. Roxane est dans tous ses états...
J'ai coupé l'appel.
Bien sûr qu'elle l'était. Quand on perd le contrôle de l'histoire qu'on raconte depuis des années, ça doit faire bizarre.
La porte d'entrée s'est ouverte.
Je me suis figée.
Des pas. Les talons de ma mère. Le froissement de son tailleur. Puis une démarche plus lourde. Mon père.
- Princesse ? a-t-il appelé doucement. Viens, on va discuter.
Comme quand j'avais douze ans. Comme quand Roxane m'avait « involontairement » pris ma place.
Puis il y eut ses pas à elle. Plus légers. Plus mesurés. Toujours parfaitement calculés.
- Clara... s'il te plaît. On s'inquiète pour toi.
J'ai regardé la photo sur la commode. Le jour de son adoption. Eux rayonnants. Elle magnifique. Moi, coincée au bord du cadre, à essayer d'exister.
Un souvenir m'a traversée de plein fouet.
La salle de théâtre. Le script serré contre moi. La certitude que ce rôle était enfin le mien.
Et elle, posant une main douce sur mon bras :
- Je ne voulais pas te le prendre, tu sais... Mais tout est venu si naturellement.
Puis son sourire. Toujours ce sourire.
- Tu pourrais m'aider à répéter. Comme avant. Entre sœurs.
J'avais dit oui.
J'avais toujours dit oui.
Et le soir de la première, je l'avais regardée réciter mes mots, avec mon émotion, sous les applaudissements.
Personne ne s'était demandé d'où venait sa performance.
- Clara Elizabeth Laurent, ça suffit maintenant ! La voix de ma mère claqua.
J'ai ouvert la porte.
Ils étaient là. Parfaits. Alignés. Comme une publicité pour une famille idéale.
- Bonjour, ai-je dit calmement. Tu devrais être ailleurs, Roxane. À consoler ton futur mari, par exemple.
Elle a blêmi.
- Clara... laisse-moi expliquer...
- Expliquer quoi ? Le lit ? Les mensonges ? Ou la stratégie sur quinze ans ?
- De quoi elle parle ? demanda mon père.
- Elle est bouleversée, murmura Roxane. Tu sais comment elle est...
J'ai souri.
- Montre-leur la bague. Celle qu'il t'a donnée pendant que j'étais « malade ».
Le silence est tombé.
Puis j'ai lancé l'enregistrement.
Sa voix. Froide. Assurée.
« Roxane est celle que j'aime vraiment. Certaines choses sont inévitables. »
Ma mère a pâli. Mon père n'a rien dit.
Roxane a essayé de reprendre le contrôle.
- Je n'ai jamais voulu te blesser...
Ma main est partie avant que je réfléchisse.
Le bruit a claqué dans le couloir.
- Non, ai-je dit doucement. Tu m'as appris à jouer. À attendre. À sourire. À frapper au bon moment.
Elle me regardait enfin comme on regarde un danger réel.
J'ai pris mon sac.
- Où vas-tu ? cria mon père.
Je me suis arrêtée sur la marche.
- Ce n'était pas une famille. C'était une mise en scène. Et j'ai passé ma vie dans le rôle de la figurante.
Roxane a tendu la main vers moi.
Je l'ai repoussée.
- Merci pour les cours.
Je suis partie sans me retourner.
Dans le miroir de l'entrée, j'ai vu quelqu'un de défait. De cassé. Mais debout.
Et pour la première fois, ce visage-là était vraiment le mien.
Roxane
Le champagne faisait un petit bruit sec contre les parois du verre. J'ai observé les bulles remonter, patiemment, comme si elles célébraient quelque chose à ma place. La ville s'étalait sous mes fenêtres, brillante, docile. J'avais attendu ce moment plus longtemps que la plupart des gens ne l'attendent pour une vraie victoire.
J'ai levé mon verre vers mon reflet dans la vitre.
- Enfin.
La femme qui m'a répondu avait le visage impeccable. Rien ne dépassait. Rien ne trahissait. Une œuvre finie.
Le téléphone vibra encore. Samuel. Encore.
Il appelait trop. Les hommes font toujours ça quand ils sentent que quelque chose leur échappe. Il devait avoir peur que je regrette, que je doute, que je me mette soudain à éprouver ce truc ridicule qu'on appelle des scrupules.
Je me suis débarrassée de mes chaussures et je me suis laissée tomber dans le canapé. Le cuir a soupiré sous mon poids. Moi aussi, un peu.
Les souvenirs sont revenus sans que je les invite.
La première fois que j'ai vu Clara, j'ai su que l'une de nous deux était en trop.
Treize ans. Une maison trop grande. Des gens trop souriants. Et elle, descendant l'escalier comme si le monde entier l'attendait en bas.
- J'ai toujours voulu une sœur !
Elle m'avait serrée contre elle. Sans hésiter. Sans se méfier. Comme si j'étais un cadeau.
J'ai failli rire. J'ai failli vomir.
Elle avait tout. Tout ce que je n'avais jamais eu. Et elle ne savait même pas quoi en faire.
À table, ce soir-là, j'ai observé chaque détail. Sa façon de mâcher. De parler trop fort. D'exister trop librement.
Et puis la voix de celle qui allait devenir « maman » :
- Roxane est tellement élégante. Tu devrais t'en inspirer.
Je n'ai pas regardé Clara. Je n'en avais pas besoin. J'ai senti le moment précis où quelque chose s'est fissuré en elle.
À partir de là, tout est devenu simple.
Le téléphone vibra encore. J'ai décroché.
- Elle est partie, dit Samuel. Elle m'a bloqué. Elle a tout pris.
- C'était le but.
Silence.
- Tu doutes ?
- Non, non... je t'aime. Tu le sais.
- Alors arrête de me parler d'elle.
J'ai raccroché.
Même lui, j'avais dû le guider. Quatre ans à le façonner. À lui apprendre ce qu'il devait vouloir. Puis à le donner à Clara, comme on offre un jouet fragile à un enfant maladroit.
Il avait bien servi.
Mon regard est tombé sur la photo sur la cheminée. Le jour de mon adoption. Moi au centre. Toujours. Clara au bord, déjà.
J'ai souri.
Quatorze ans de travail. Quatorze ans de petits gestes. De phrases dites avec inquiétude. De silences bien placés.
- Je me fais du souci pour elle...
- Tu ne trouves pas qu'elle est... instable ?
- Elle ne supporte pas bien la pression, tu sais...
Et puis il y a eu l'université.
Mon chef-d'œuvre.
Un faux journal. Une écriture copiée pendant des mois. Des pages pleines de pensées sombres, de projets inquiétants.
Ils ont eu peur.
Ils ont décidé qu'elle devait rester.
Près d'eux.
Près de moi.
J'ai bu une autre gorgée. Ce n'était pas Samuel, ni l'argent, ni même leur nom qui m'importait vraiment.
C'était ça.
La voir perdre.
La voir comprendre que tout ce qu'elle croyait solide reposait sur du sable que j'avais moi-même posé grain par grain.
Un message de « maman » s'afficha.
« Viens. On doit parler. »
Parfait.
Je me suis levée et suis allée vers mon dressing. Il fallait le costume adéquat. Pas trop sombre. Pas trop lumineux. Une sœur inquiète. Pas une gagnante.
Ce dressing... Son cadeau de mariage.
Elle m'avait serrée dans ses bras en me disant qu'elle était heureuse pour moi.
Elle l'était vraiment.
J'ai pris un pull clair. Je me suis rappelé toutes ces fois où je lui avais repris ses vêtements juste avant un moment important.
Chapitre 3
Elle s'excusait toujours.
Toujours.
Dans le miroir, pendant une seconde, j'ai vu autre chose. Une petite fille en colère. Sur la défensive. Prête à mordre.
Puis c'est passé.
Il ne restait que Roxane.
Parfaite.
En mettant mon bracelet, j'ai répété mon expression. La bonne. Celle qui inspire confiance. Celle qui fait qu'on vous croit.
- Oh, Clara... qu'est-ce que tu as fait...
Mais en attrapant mon sac, un détail est revenu me frapper.
Son regard.
Pas de la haine.
Pas de la tristesse.
Quelque chose de plus dangereux.
Comme si elle avait enfin compris.
J'ai chassé cette pensée.
Elle est faible. Je l'ai construite ainsi.
Elle est partie.
Et même loin, elle restera à l'intérieur de la cage que j'ai bâtie pour elle.
Samuel
L'alcool n'aidait pas. Il ne faisait qu'élargir le trou.
J'avais perdu la notion du nombre de verres quelque part entre la signature et le moment où la porte s'était refermée derrière Clara. Depuis, le temps ne fonctionnait plus normalement.
Sur le coin du bureau, la photo de notre mariage me regardait. Elle, radieuse. Moi, déjà ailleurs. Toujours ailleurs. Toujours tourné vers la même absence.
Roxane.
Même penser à elle me donnait la sensation d'avoir triché.
L'écran de mon téléphone s'est rallumé. Encore un message.
Viens. On devrait célébrer.
Célébrer quoi ? La façon dont on avait broyé quelqu'un qui m'aimait vraiment ?
Le souvenir est revenu sans prévenir.
Clara dans l'embrasure de la porte. Une assiette dans les mains. L'odeur des truffes.
- J'ai essayé la recette... celle que tu aimes. Roxane m'a expliqué comment faire.
Je n'avais même pas levé la tête.
- Pas maintenant.
Elle avait hésité.
- Tu travailles tout le temps ces jours-ci... je pensais juste...
- J'ai dit non.
Elle avait posé l'assiette. Elle était partie. Sans bruit. Comme toujours.
Le plat était resté là jusqu'au lendemain. Intact. Comme un message que personne ne voulait lire.
J'ai envoyé mon verre contre le mur.
Le bruit du cristal m'a fait du bien. Trop bref.
Je n'avais pas été cruel une seule fois. Je l'avais été méthodiquement. Année après année. À force d'absences, de silences, d'excuses minables. À force de la comparer sans le dire. À force de vouloir une femme qui n'était pas elle.
Le téléphone vibra. Ma mère.
Je n'ai même pas écouté le message.
Un autre souvenir a pris sa place.
Roxane dans mon bureau. Un verre à la main. La lumière basse.
- Elle fait vraiment de son mieux, tu sais. Peut-être que si tu la guidais un peu...
- Comme toi ?
Elle avait souri.
Toujours ce sourire parfaitement dosé.
- Tu regrettes que je ne sois pas restée imparfaite ?
Entre nous, il y avait tout ce qui n'avait jamais été réglé. Quatre ans d'histoire, enterrés trop vite sous une version officielle.
- Pourquoi es-tu partie, vraiment ?
Elle avait touché ma joue.
- Pour elle.
Pour Clara.
Je ne savais plus si j'avais jamais cru à cette réponse ou si j'avais juste voulu y croire.
- Elle t'aime plus que je ne pourrais jamais, avait-elle murmuré.
Ses yeux racontaient l'inverse.
Puis il y avait eu la semaine dernière.
Le petit-déjeuner. Le sourire. La voix heureuse.
- Joyeux anniversaire.
Les papiers dans ma sacoche. Le parfum de Roxane encore accroché à mes vêtements.
- Je dois partir.
- Tu rentreras ce soir ?
- Ne m'attends pas.
J'avais passé la soirée avec Roxane à planifier la fin.
- C'est mieux comme ça, avait-elle dit. Net. Propre. Elle s'en remettra.
S'en remettrait-elle ?
Le regard de Clara en voyant la photo n'avait rien d'un regard qui se remet.
La porte s'est ouverte.
Ma mère.
Impeccable. Comme toujours.
- Tu bois dans le noir maintenant ?
- Pas ce soir.
Elle a regardé les débris.
- Roxane est inquiète.
J'ai ri.
- Comme toi tu t'es inquiétée pour Clara ?
Son visage s'est durci.
- Elle n'était pas faite pour toi.
- Et Roxane, si ?
Je me suis levé trop vite.
- Tu m'as appris quoi, exactement ? À mépriser une femme qui faisait tout pour moi ? À désirer celle que tu admirais ?
Elle a reculé.
- Tout ce qu'elle faisait était mal, continuai-je. Jamais assez bien. Jamais assez élégant. Jamais assez...
- Roxane comprend notre monde.
- Roxane comprend comment le manipuler.
Le mot est tombé entre nous comme quelque chose de vivant.
Elle a nié. Bien sûr.
Mais moi, je voyais enfin.
Les coïncidences. Les rencontres organisées. Les absences de Clara toujours au bon moment. Les encouragements empoisonnés. Les fausses inquiétudes.
Même notre reprise d'il y a deux mois semblait écrite d'avance.
Je me suis laissé retomber dans le fauteuil.
- Pars, maman.
Elle est partie avec sa déception et son parfum cher.
Mon téléphone s'est rallumé.
Rentre. À la maison.
La maison.
J'ai regardé autour de moi : le désordre, le verre brisé, les papiers. Et la photo.
Le sourire de Clara.
Pas un reproche.
Une preuve.
J'ai compris trop tard ce que j'avais échangé contre une illusion parfaitement construite.
Et pour la première fois depuis longtemps, j'ai eu envie de quelque chose de très simple, de très lâche, de très humain :
Revenir en arrière.
Clara
Le parking semblait vidé de toute présence humaine. Trop vide. Le genre de silence qui ne rassure pas, qui vous donne l'impression d'être la seule chose vivante au milieu de blocs de béton et de carcasses métalliques.
Le bruit de mes pas rebondissait contre les murs, sec, régulier. Mes talons n'auraient jamais dû faire autant de bruit. Minuit était passé depuis longtemps, et pourtant, j'avais l'impression d'arriver en plein milieu de quelque chose.
J'avais encore la tête pleine de ma confrontation avec Roxane. Avec eux tous. Trop de paroles, trop de visages, trop de faux-semblants. Il ne me restait plus qu'une fatigue lourde et cette satisfaction glaciale : j'avais enfin vu clair dans son jeu.
Je cherchais mes clés, déjà pressée d'atteindre l'ascenseur, quand un bruit a claqué quelque part derrière moi.
Une portière.
Je me suis immobilisée.
Le néon grésillait au-dessus de ma tête. Au loin, la ville murmurait. Rien d'autre.
Mon téléphone a vibré dans mon sac.
Roxane.
J'ai rejeté l'appel sans hésiter. C'est là que j'ai vu le réseau : presque rien. Une maigre barre.
Évidemment.
J'ai repris ma marche.
Puis j'ai entendu des pas.
Plusieurs.
Pas pressés. Pas hésitants non plus. Calculés.
Mon instinct a pris le relais. J'ai accéléré, le cœur cognant trop fort contre mes côtes. L'angle menant aux ascenseurs n'était plus très loin. Encore quelques piliers...
- Vous êtes pressée, Madame Renaud ?
La voix a surgi sur ma droite.
Un homme est sorti de l'ombre. Grand, massif, vêtu de sombre. Le genre de silhouette qui n'est pas là par hasard. Avant même que je puisse me retourner complètement, deux autres ont émergé derrière moi.
La nasse.
Ce n'était pas un coup du sort. C'était organisé.
- Ce nom ne m'appartient plus, ai-je répondu en me forçant au calme. C'est Laurent. Et j'ai quelque part où aller.
Il a esquissé quelque chose qui ressemblait de loin à un sourire.
- Pas ce soir.
J'ai resserré la prise sur mon sac, mes doigts cherchant le petit cylindre que j'avais pris l'habitude d'emporter depuis le divorce.
- Dites-moi, ai-je lancé, c'est Roxane qui vous envoie ou Samuel ?
- Notre client n'aime pas se montrer.