Chapitre 2
La prise de sang terminée, Kyrell se dirigea vers la salle réservée aux donneurs et vers l'alcôve mauve où l'attendait sa prochaine étape. Le grand vestibule était désert, ce qui lui permit de refermer la porte et de tourner le verrou sans être dérangé. Il ignora les magazines éparpillés sur la table basse et franchit l'entrée de l'alcôve en prenant la télécommande posée sur le rebord. L'écran face à lui s'illumina aussitôt, diffusant des images explicites : deux femmes, l'une blonde et l'autre brune, s'adonnaient à des jeux amoureux. La blonde ressemblait étrangement à Maelis, sa femme, et la brune, à Bianca, la flamme secrète de celle-ci. Un frisson le traversa tandis qu'il se déshabillait à la hâte et s'allongeait sur le petit lit, l'oreiller calé derrière sa tête.
Gardant son caleçon pour prolonger l'instant, il suivait le ballet des deux femmes à l'écran, leur complicité éveillant en lui un désir familier. Pépito, sa prothèse, réagit aussitôt, se dressant fièrement sous sa main experte. Mais l'excitation fut si soudaine qu'il dut retirer la prothèse avant qu'elle ne se rétracte trop rapidement, sous peine de rester coincée. C'était un des désagréments de cette invention : une fois détachée, Pépito conservait son état, refusant de se relâcher.
Après s'être rhabillé, il plaça précautionneusement Pépito dans une boîte en métal, tapissée de soie blanche. Serrant la boîte contre lui, il quitta l'alcôve, franchit le vestibule et déverrouilla la porte du couloir. Devant lui se tenait une jeune femme à la silhouette élancée, des cheveux blonds encadrant un visage souriant.
- Gianna ! S'écria-t-il, reconnaissant l'infirmière.
Elle esquissa un sourire espiègle.
- Kyrell, cela faisait un moment !
- Un moment ? Vous plaisantez, six mois, c'est une éternité pour revoir quelqu'un comme vous, répondit-il avec un clin d'œil.
Le sourire de Gianna se fit plus ironique.
- Et votre femme, toujours dans votre cœur ? La dernière fois que nous nous sommes croisés, c'était... disons, particulier.
- Oh, vous voulez dire la fois où Maelis et moi avons joué aux exhibitionnistes devant vous ? C'était nécessaire pour réveiller Pépito, vous le savez. Grâce à vous, il a pu être déconnecté et examiné.
Gianna haussa les épaules, malicieuse.
- Je n'ai fait ça que par souci professionnel. Ce n'était pas un loisir pour moi.
- Bien sûr, mais avouez que l'ombre de l'alcôve et ses lumières tamisées rendaient la scène plus... ambiguë, plaisanta Kyrell.
Ils échangèrent un rire complice, et Kyrell, voulant alléger l'atmosphère, ouvrit la boîte pour montrer Pépito. Une perle gélatineuse, dernier vestige de son excitation, restait au bout.
Ils échangèrent un baiser rapide. Puis, d'un geste, Kyrell entraîna Gianna un peu plus loin dans le vestibule.
- Où allons-nous ? Demanda-t-elle, un brin inquiète.
- Pas sur le lit, je vous rassure. Je voulais juste refermer la porte pour un peu d'intimité, répondit-il, son regard devenu plus sérieux.
Il marqua une pause, l'observant intensément.
- Vous m'avez demandé si j'étais toujours amoureux de ma femme... Maelis est bisexuelle, et elle aime Bianca. Elle va bientôt partir vivre à Lons-le-Saunier. Nous nous entendons bien, mais il est temps de prendre des chemins différents.
Gianna resta silencieuse, ses yeux exprimant une pointe de tristesse.
- Je comprends. Mais dites-moi, pourquoi deviez-vous débrancher Pépito aujourd'hui ? Est-ce grave ?
- Non, juste des contrôles avant l'opération qui va le fixer définitivement à mon corps, répondit-il en tendant la boîte.
- Prenez soin de lui, mais pas de jeux avec, d'accord ?
Gianna rougit, sourit et s'éloigna avec la précieuse boîte. Kyrell, conscient de son absence temporaire de virilité, baissa les yeux vers son pantalon, soupira, puis quitta les lieux.
Le moteur de la moto grondait tandis que Kyrell s'attaquait aux lacets sinueux du col de la Givrine. Midi sonnait quand il passa le bourg de Saint-Cergues, une légère brise caressant son visage. Un vrombissement dans sa poche le fit ralentir : son téléphone. Il se gara sur la place centrale et lut le message. C'était l'Hôpital de Lausanne qui confirmait la date de son opération : le 2 août à 7 heures. Un sourire de satisfaction éclaira son visage. Enfin, il allait en finir avec cette prothèse gênante et retrouver une vie normale, sans les déconvenues constantes et les situations embarrassantes que Pépito, sa prothèse, lui avait causées.
Le cœur léger, il reprit la route en direction de Champagnole, profitant des paysages verdoyants, des sapins majestueux et du parfum du foin fraîchement coupé qui flottait dans l'air. À l'approche des faubourgs de Champagnole, il prit à gauche pour se rendre à Cize. Sachant Maelis chez Bianca, il avait décidé de rendre visite à son vieil ami Talon pour discuter un peu. Et avec un peu de chance, il partagerait le déjeuner si Celeste, l'épouse de Talon, était de bonne humeur.
Il arrêta sa moto, la stabilisa sur la béquille, puis monta les marches du perron et frappa avant d'entrer.
- Salut tout le monde ! Lança-t-il dans le hall.
Celeste apparut, souriante.
- Eh, Kyrell ! Quelle bonne surprise de te voir !
Parfait, se dit-il, l'ambiance est au beau fixe. Talon sortit à son tour, un large sourire aux lèvres.
- Kyrell, t'as le don de débarquer pile à l'heure du repas ! Ça tombe bien, il y a de quoi faire, non, Celeste ?
- Oui, oui, pas de souci. Je rajoute une escalope dans la poêle !
La viande grillait sur un lit de pommes de terre dorées pendant qu'ils prenaient l'apéritif dans le salon : Pontarlier anis pour les hommes, Macvin pour Celeste. Kyrell se cala confortablement et saisit quelques cacahuètes, l'air jovial.
- Bonne nouvelle, les amis ! Mon opération est fixée. Le 2 août, on rattache définitivement Pépito. Fini les soucis ! Il paraît que c'est une intervention rapide, juste un système de fixation innovant qui garde tout en place.
- Super ! S'exclama Talon. C'est la fin de tes galères, mon pote !
Celeste baissa les yeux, l'ombre d'une pensée inavouée passant sur son visage. Elle se souvenait encore du jour où elle avait tenu la prothèse entre ses mains, souvenir piquant et secret. Elle finit par murmurer, presque pour elle-même :
- C'est une bonne chose. Maelis et ta nouvelle compagne vont sûrement apprécier.
Kyrell, en buvant son verre, manqua de s'étouffer et reposa brusquement son verre.
- Qu'est-ce que tu veux dire par là, Celeste ? J'ai quitté Maelis, je ne joue pas sur deux tableaux.
- Pourtant, vous aviez l'air si proches à la fête de la Saint-Jean...
- On peut rester amis sans ambiguïté, non ? Maelis et moi, on a tourné la page. Elle respecte ma relation avec Jelena, et je respecte la sienne. C'est sain, tu vois ?
Talon approuva d'un signe de tête, mais le mot « pourtant » quitta ses lèvres trop vite.
- Nous aussi on s'entend bien, pourtant...
Celeste se leva brusquement.
- Continue, Talon ! Dis-le ! « Pourtant » quoi ? Moi aussi je trompe, moi aussi je vais voir ailleurs ?
Talon tenta de calmer le jeu, posant sa main sur son épaule.
- Calme-toi, ma chérie. Je voulais juste dire qu'on se dispute parfois, c'est tout.
- Ne me prends pas pour une idiote, lança-t-elle en retournant à la cuisine, piquée.
Talon regarda Kyrell, cherchant un soutien.
- Kyrell, dis-lui que je n'ai personne d'autre.
Kyrell sourit maladroitement.
- C'est le genre de truc qu'on ne sait jamais vraiment...
- Tu insinues que c'est possible ?
- Je dis juste que je ne peux rien affirmer.
Le silence s'installa jusqu'à ce que Kyrell change de sujet, désireux de détendre l'atmosphère.
- Une fois mon opération passée, on reprend les sorties VTT. Ça me manque. Mais gare aux descentes cette fois !
Il se leva, feignant la légèreté.
- Bon, je vais vous laisser, on dirait que le déjeuner pourrait être tendu.
- Tu as raison, répondit Talon avec un soupir. À plus tard, mon ami.
Talon le suivit dehors et lui tendit un Tupperware.
- Tiens, ton repas, pour éviter qu'il ne finisse à la poubelle. Quant à moi, je vais tâcher de ne pas enflammer la situation.
Kyrell monta sur sa moto, Talon ajouta, baissant la voix :
- Eh, le 2 août, c'est parfait, on fêtera aussi mon anniv' le lendemain. Et pour marquer le coup, une soirée comme l'an passé... ça te dit ?
- Non, Talon, c'est fini ce genre de truc. Je suis amoureux de Jelena et ça me suffit.
Il démarra la moto, le bruit du moteur couvrant la fin de leur échange.
- Allez, viens quand même pour l'anniv ! Lança Talon.
Kyrell acquiesça d'un signe de tête avant de s'éloigner, un sourire en coin sous son casque.
Les escalopes et les pommes de terre chauffèrent en quelques minutes au micro-ondes. Un quart d'heure plus tard, Kyrell enfourcha sa moto et partit. Lorsqu'il atteignit la porte de l'appartement de Jelena, un détail lui traversa l'esprit : il allait retrouver sa bien-aimée sans qu'ils puissent s'abandonner à leur passion. Il appuya sur la sonnette. La porte s'ouvrit rapidement.
- Coucou, ma belle.
Il se jeta dans les bras de Jelena et l'embrassa longuement, leurs lèvres se cherchant avec ferveur dans le couloir. Bientôt, leurs jambes fléchirent, et Kyrell la souleva pour l'emmener jusqu'au canapé de velours pourpre. Ils s'y laissèrent tomber, reprenant leur baiser. La main douce de Jelena parcourut la nuque de Kyrell, descendant jusqu'à son dos sous la chemise.
- Mon amour, calme-toi. Pas cette après-midi, murmura-t-il en souriant. Pépito est à l'hôpital pour deux jours.
Les yeux de Jelena s'assombrirent un instant tandis qu'elle se redressait légèrement, appuyée sur ses coudes.
- Pépito a encore des ennuis ?
- Non, ce sont des examens de routine avant l'opération. C'est prévu pour le 2 août. Bientôt, tous les soucis liés à ce membre capricieux seront derrière nous.
Elle sourit, rassurée, avant de se lever pour aller chercher une bouteille de champagne au réfrigérateur. De retour, elle déboucha la demi-bouteille et se servit un verre, tendant l'autre à Kyrell.
- On doit célébrer ça, dit-elle, posant ses lèvres sur celles de son amant.
Chapitre 3
Assis sur le bord du canapé, ils portèrent un toast à la future intégrité de Kyrell. Bientôt, Pépito ne serait plus qu'une partie de lui, fidèle et contrôlée, et non plus cet organe rebelle. Jelena, la tête légèrement inclinée, se laissa envahir par la chaleur pétillante du champagne. Ses yeux, brillants, s'attardèrent sur Kyrell.
- Si tu ne veux pas divorcer tout de suite, souffla-t-elle, j'accepte... à condition que tu me donnes un enfant.
Kyrell s'écarta légèrement, surpris par les mots inattendus.
- C'est... c'est la première fois que quelqu'un me demande ça, surtout depuis que je porte une prothèse.
- Pourquoi « quelqu'un » ? D'autres femmes t'ont-elles déjà demandé des choses semblables ? Elles ne t'aimaient pas vraiment, je suppose. Elles étaient là pour autre chose.
- Mais non, dit-il doucement. Je voulais dire « toi et Maelis ». Jamais je n'aurais cru que l'une de vous me ferait une telle demande avant que tout soit réglé avec cette opération.
- Les médecins disent que tout ira bien. Mais si tu préfères attendre, je le comprendrai. Cela dit, je tiens à cet enfant.
- Oh, tu sembles pressée d'être maman, sourit Kyrell, un peu nerveux.
- Ne me dis pas que tu vas encore hésiter ? lança-t-elle, plissant les yeux. Parfois, je me demande si tu es aussi amoureux que tu le prétends.
- Pas de disputes, répondit-il, pressant ses doigts contre les siens. Pour l'enfant, je suis d'accord, mais il faut patienter un peu.
- Tu dis toujours « patienter », soupira-t-elle.
Kyrell lui sourit et l'embrassa à nouveau.
Sous un ciel sombre et menaçant, le Scénic roulait sans relâche, Kyrell concentré au volant et Jelena, assise en silence à ses côtés, fixait le paysage défilant. La montée vers le col de la Savine se fit sans encombre, puis le véhicule entama sa descente en direction de la Suisse, la route sinueuse se déroulant sous les roues jusqu'à l'autoroute. À neuf heures précises, ils atteignirent l'hôpital de Lausanne. La pluie, incessante et froide, s'abattait sur eux tandis qu'ils traversaient précipitamment la cour sans parapluie, cherchant refuge dans le hall éclairé de l'établissement.
L'IRM et les examens médicaux programmés devaient débuter à dix heures, laissant au couple une heure d'attente. Kyrell guida Jelena vers la cafétéria de l'hôpital, leur pas résonnant légèrement sur le carrelage humide. En entrant, le regard de Kyrell croisa celui d'une jeune femme blonde, assise seule à une table, devant un café crème et un croissant à moitié entamé. Sans hésitation, il s'avança vers elle, Jelena sur ses talons.
- Bonjour, Gianna, fit-il en souriant et en désignant Jelena. Voici Jelena, mon amie.
Un léger malaise teinta sa voix lorsqu'il ajouta :
- J'ai fini par me séparer de ma femme... Mais tout va bien. Maelis et moi, on a trouvé un terrain d'entente. Notre fils, Larsen, reste souvent avec elle ou sa nounou. Je le vois certains week-ends. Aujourd'hui, il est avec sa mère. Elle commence à emballer ses affaires, elle part bientôt pour Lons-le-Saunier.
Il passa nerveusement une main dans ses cheveux.
- Je ne sais même pas pourquoi je vous raconte tout ça.
Gianna, qui s'était levée pour saluer, se rassit, un sourire compréhensif aux lèvres.
- Vous n'avez pas à vous justifier, Kyrell. Vous êtes ici pour vos examens complémentaires, n'est-ce pas ?
- Oui, et j'ai une petite heure avant de commencer.
- Asseyez-vous donc, je vais vous commander deux cafés-crèmes, et des croissants, bien sûr.
Le couple s'installa, et Jelena observait discrètement Gianna. La jeune infirmière, probablement stagiaire, avait à peine vingt ans. Ses yeux bleus pétillaient de curiosité, et sa longue queue de cheval blonde bougeait doucement à chaque geste. Elle affichait un air enfantin qui tranchait avec le cadre austère de l'hôpital. Les regards échangés entre les deux femmes restaient hésitants, empreints de sourires polis, sans parole. Kyrell, lui, continuait de bavarder, évoquant sa prochaine opération et ses douleurs légères au bas-ventre.
Son monologue fut interrompu par l'arrivée de Finnian, l'adjoint du professeur Choudhury, qui approchait d'un pas assuré.
- Salut, Kyrell ! Bonjour, Jelena. Salut, Gianna.
Finnian demeura debout, les mains croisées.
- J'ai besoin de te parler un instant, Kyrell.
Les deux hommes sortirent sur la terrasse, sous l'abri protecteur, tandis que la pluie battait la cour avec intensité.
- Le professeur n'est pas au courant que tu t'es séparé de Maelis, murmura Finnian. Et vu que tu vas entrer dans son bureau avec Jelena, il serait bon de lui dire la vérité. Explique-lui que tu es heureux avec Jelena, que ton passé est derrière toi, et que Maelis est partie avec une autre. Ça lui donnera confiance, surtout s'il a des projets liés à la réussite de Pépito.
Kyrell sentit un frisson le parcourir.
- Quels nouveaux projets encore ? Il faut arrêter de jouer avec cette histoire.
Finnian posa une main rassurante sur son épaule.
- Ne t'en fais pas. On ne touchera plus à Pépito après ça. Le professeur t'expliquera tout cet après-midi. Pour l'instant, prépare-toi pour l'IRM. Jelena peut rester ici avec Gianna.
Les deux jeunes femmes se retrouvèrent seules, le silence pesant un instant. Puis, Jelena se lança, sa timidité maîtrisée.
- Vous semblez si jeune... Vous êtes infirmière ?
- Oui, en stage. J'ai vingt ans. On me dit souvent que je fais plus jeune, mais je le prends comme un compliment. Et vous ?
- J'étais assistante sociale avant un accident... qui m'a laissé des séquelles et une indemnité conséquente. Pour l'instant, je réfléchis à une reconversion, peut-être dans la décoration d'intérieur.
- C'est un choix passionnant. Vous connaissez Kyrell depuis longtemps ?
- On est ensemble depuis un moment, même si on a attendu que sa situation devienne claire. Dès que son divorce sera prononcé, nous prévoyons de nous marier... et d'avoir un enfant.
- Vous n'avez pas d'enfants de votre premier mariage ?