Chapitre 2
Le visage d'Antoine s'est durci. « Chloé est différente. Elle comprend notre monde. Elle est plus de la famille que ta mère ne l'a jamais été. »
La sensation dans mes entrailles n'était plus seulement de la colère. C'était quelque chose de plus fondamental, de plus animal. L'envie d'attaquer.
J'ai gardé ma voix dangereusement calme. « Alors, si je comprends bien. Tu m'envoies, moi, ta femme, la femme qui finance toute cette famille, sur un vol commercial dangereux, toute seule. »
« Le cortège est plein », dit-il en agitant une main dédaigneuse. « J'ai dû annuler ta place pour faire de la place pour les bagages de Chloé. »
Il a eu le culot d'essayer de me sourire, un geste pathétique et apaisant.
« Et puis, tu es forte, Élise. Tu es une survivante. Tu peux gérer ça. Vois ça comme une aventure. »
Je l'ai dévisagé, les mots résonnant dans la pièce silencieuse. Une aventure. Il qualifiait un voyage potentiellement mortel d'aventure.
« Le trajet que tu m'as réservé », dis-je, ma voix tombant à un murmure, « passe par le territoire le plus dangereux du continent. »
« Et alors ? Chloé est anxieuse dans les cortèges sécurisés, pas toi. Pourquoi devrait-elle être mal à l'aise pendant que tu voyages en toute sécurité et avec style ? » demanda-t-il, comme si c'était la chose la plus logique du monde.
Mes yeux se sont tournés vers son père, le Général de Villeroy. L'homme qui était censé vivre selon un code d'honneur. Je l'ai regardé, le suppliant du regard de dire quelque chose. N'importe quoi.
Il a détourné les yeux, s'occupant d'un fil qui dépassait de sa veste. Un lâche.
Béatrice s'est avancée, posant une main sur mon bras. Son contact était comme une araignée.
« Élise, ma chérie », roucoula-t-elle, sa voix dégoulinant d'une fausse sympathie. « Antoine est l'homme de la maison. Il sait ce qui est le mieux. Chloé est notre invitée. Il est normal que nous la mettions à l'aise. »
Camille a renchéri, sa voix remplie de la cruauté désinvolte de la jeunesse. « Ouais, Élise. Tu es toujours si dure. Chloé, elle, est délicate. On ne peut pas s'attendre à ce qu'elle voyage à la dure. »
Un rire amer m'a échappé. J'ai regardé leurs visages – mon mari, ses parents, sa sœur.
« Qui est la famille ici ? » ai-je demandé, ma voix tremblant d'une rage si profonde qu'elle aurait pu fissurer les fondations de la maison. « Vous traitez une étrangère, une invitée, comme si elle était votre vraie famille, et moi, votre femme, comme si j'étais une inconnue. »
J'ai pointé un doigt tremblant vers Antoine. « Tu la traites comme si c'était elle, ta femme. »
Les yeux d'Antoine ont brillé de colère. « Ne sois pas ridicule, Élise. »
« C'est juste une question d'organisation de voyage », a-t-il lâché. « Arrête d'en faire toute une histoire pour rien. »
« Chloé est de notre famille », a-t-il répété, la voix montant. « Je ne peux pas la laisser voyager seule ou se sentir en danger. C'est mon devoir d'homme, de Villeroy, de la protéger. »
« Alors tu sacrifies ta femme pour prouver à ton ex que tu es un homme bien ? »
À ce moment précis, les grandes portes à double battant du hall se sont ouvertes.
Chloé Lambert se tenait là, sa silhouette se découpant dans la lumière du matin.
Camille a poussé un cri de joie. « Chloé ! Tu es là ! »
Elle s'est précipitée en avant, jetant ses bras autour de l'autre femme. « Tu m'as tellement manqué ! Viens, laisse-moi prendre tes sacs. »
Chapitre 3
« J'aimerais tellement que tu sois ma vraie belle-sœur », a murmuré Camille à Chloé, assez fort pour que tout le monde entende.
Béatrice s'est empressée de s'approcher, son visage illuminé d'une chaleur sincère que je ne l'avais jamais vue m'adresser. « Chloé, ma chère enfant. Ça fait si longtemps. Tu es magnifique. »
Ils se tenaient là, le clan de Villeroy, adulant Chloé, m'ignorant complètement. Ils n'avaient aucune honte.
Mon cœur, qui avait souffert, s'était brisé et avait tenté de guérir pendant six longues années, s'est finalement transformé en glace. Chaque dernière goutte de chaleur que j'éprouvais pour ces gens s'est évaporée.
Je me suis souvenue de l'odeur de désespoir qui collait au nom des de Villeroy il y a six ans. Un énorme scandale financier impliquant le Général avait éclaté. Leurs terres avaient été saisies, leurs comptes gelés. Ils étaient sur le point de tout perdre.
La famille de Chloé, qui avait été de proches alliés, avait fait ses valises et s'était enfuie avec le reste de sa fortune, laissant les de Villeroy seuls face aux vautours. Chloé avait rompu avec Antoine par un simple SMS, l'abandonnant dans ses heures les plus sombres.
Il avait le cœur brisé.
Et puis il y avait moi. J'étais une étoile montante dans le monde médical, déjà incroyablement riche. Je sortais avec Antoine. J'ai vu la douleur de sa famille. Alors je suis intervenue.
J'ai fait un chèque de quatre millions d'euros.
J'ai remboursé à moi seule leurs dettes et sauvé leur « prestigieux » nom de famille.
Par gratitude, ou peut-être par obligation, Antoine m'a demandé de l'épouser. J'ai accepté, en espérant que l'amour grandirait.
Ça n'est jamais arrivé.
Il m'en voulait. Il en voulait à sa dépendance. D'autres militaires de son régiment se moquaient de lui, de vivre aux crochets de sa femme.
Mais j'avais espéré. J'ai tout investi dans cette famille, croyant que je pouvais construire le foyer que je n'avais jamais eu.
Je les regardais maintenant, tournant autour de Chloé comme si elle était une reine de retour d'exil.
Ils me devaient tout. Leur maison. Leur réputation. Leur existence même.
Je payais les factures de Camille depuis six ans. Pas seulement ses 70 000 euros de frais de scolarité annuels. Je payais ses vêtements, ses vacances de printemps, sa voiture. Je lui avais acheté son premier sac de créateur, un Chanel qui valait plus que le salaire mensuel d'Antoine.
J'avais été plus une mère pour elle que Béatrice ne l'avait jamais été.
Je donnais à Henri et Béatrice une allocation mensuelle de 18 000 euros. Je leur achetais des voitures neuves tous les deux ans. Je payais les meilleurs médecins et traitements quand leur santé déclinait.