Chapitre 2

Koda n’avait pas passé une seule journée sans cette bague pendant les six années qui s’étaient écoulées depuis. Elle avait maintenant quatorze ans et semblait être totalement différente de celle qu’elle était six ans auparavant. Le départ de sa sœur lui avait appris à devenir plus mature et à se comporter comme elle : elle aidait aux différentes tâches ménagères sans que sa mère n’eût besoin de le lui demander. L’été, elle était toujours la première réveillée quand il fallait récolter les nombreuses pommes de terre, ce qui faisait la fierté de ses parents. Quant à son père, il avait beaucoup moins de choses à lui reprocher, mais elle n’accordait tout de même plus beaucoup de temps à la danse et avait complètement délaissé son repaire qui pourtant avait été pendant longtemps entretenu, par peur de croiser à nouveau ce regard violet : elle en avait fait la promesse à sa mère.

Le dimanche restait néanmoins son jour préféré. Les Gwyneth se rendaient en famille à la messe matinale et l’après-midi, sa sœur venait leur rendre visite à l’heure du thé. L’année de ses dix-huit ans, Noji avait épousé Dylan Carver, le jeune médecin du village voisin qui avait repris le cabinet de son père. Koda trouvait leurs douze années de différence étrange, mais à la vue de son père satisfait de ce mariage, elle n’y pensa plus.

Son aînée était toujours la même, consciencieuse et bienveillante, et profitait de ce jour pour ne rester qu’en compagnie de Koda. Elle culpabilisait de l’avoir laissée seule avec ses parents alors qu’elle savait mieux que quiconque à quel point certaines situations pouvaient dégénérer.

— Alors Koda, comment vas-tu ces derniers temps ?

Les deux sœurs s’étaient isolées du reste de la famille et avaient pris place sur des tabourets de la cuisine. Elles pouvaient toujours entendre les conversations de leurs parents mais elles réussirent à en faire abstraction.

— Ça va, papa ne nous crie plus vraiment dessus. Il a l’air de plus en plus épuisé à cause de sa maladie, et n’arrête pas de répéter qu’il n’en a plus pour très longtemps.

Noji émit un long soupir.

— Moi ça ne me fait ni chaud ni froid, commenta la cadette.

— Je comprends Koda, mais il s’agit de notre père, on ne peut pas dire des choses pareilles…

— Après tout ce qu’il nous a fait !? Noji, j’ai mis mon rêve de côté par sa faute ! Je me suis tuée à la tâche pendant tout ce temps pour que ton absence se fasse moins ressentir. Et c’était d’autant plus frustrant de savoir que je ne pourrais jamais t’égaler…

— C’est très honorable de ta part Koda, je t’assure que tu as fait ce qu’il y avait de mieux à faire. Maman a l’air beaucoup plus épanouie et papa a l’air d’être… moins lui je dirais. Mais tu as complètement oublié ton rêve ?

— Oui et non… Il m’arrive quelquefois de danser devant maman quand on se retrouve seules, et je lui ai déjà parlé de vouloir intégrer la Royal Academy ! Elle me soutient dans ma vocation mais papa… J’ose même pas imaginer sa réaction… Et puis j’ai déjà quatorze ans ! Les danseuses professionnelles de l’école sont généralement à peine plus âgées que moi…

Noji se leva en faisant grincer son tabouret et mit son index devant la bouche de sa cadette.

— Ah non, tu ne vas pas baisser les bras pour une question d’âge ! Tu as déjà fait tellement pour papa et maman, il serait temps que tu penses à toi !

Celle aux cheveux bleus haussa les épaules d’indifférence.

— En parlant d’âge, ça ne te chiffonne pas que Dylan ait douze ans de plus que toi ?

— Ah euh, au début si, ça me paraissait être bien plus un mariage arrangé qu’autre chose, mais on a appris à se connaître et… la nature fait bien les choses, répondit l’aînée avec de nombreuses rougeurs lui parsemant le teint.

Koda remarqua que sa sœur avait posé ses yeux et ses mains sur son ventre, comme s’il s’agissait là d’un instinct maternel.

— Noji ! tu es enceinte ! s’écria-t-elle, ce qui avait interrompu les conversations, dérangées par le cri de la cadette.

— Chut ! paniqua Noji.

— Koda moins fort, on ne s’entend plus parler dans cette cuisine ! intima leur père d’une voix grave.

Son aînée lui plaqua les mains sur la bouche, son visage devenant de plus en plus rouge.

— C’est l’anniversaire de Dylan dans deux jours, je comptais le lui annoncer comme cadeau… Il voulait que je lui donne un enfant depuis si longtemps maintenant, on a eu un peu de mal au début…

— Je vous envie toi et lui, vous avez l’air d’être heureux et il a l’air sympa, même si j’ai pas eu beaucoup d’occasions pour apprendre à le connaître. Je me demande si quelqu’un voudra bien de moi…

La brune émit un faible rire, puis un éclair passa dans ses yeux, qui les écarquilla

— Je sais ! Dylan m’a parlé de ses amis d’une noble famille qui habite la capitale ! Si tu leur tapes dans l’œil, tu pourras peut-être épouser l’un d’entre eux et vivre à Royal Town. Tu seras plus proche de ton rêve ! Et puis, papa ne pourra qu’accepter s’il s’agit de la capitale.

Koda sourit et laissa la joie envahir son visage, qui rayonnait tel un soleil d’été.

— Waouh, Noji, c’est une idée géniale ! Mais est-ce que c’est vraiment bien de laisser maman seule ici… ?

— Pense un peu à toi pour une fois ! Belle comme tu es tu ne voudrais pas laisser passer cette chance, si ? J’en parlerai à Dylan ! et je m’occuperai de maman cette fois-ci, crois-moi.

La cadette rougit suite au compliment qu’elle venait de recevoir puis acquiesça.

— Oh, d’ailleurs je voulais te montrer ce que j’avais fabriqué cette semaine ! J’ai suivi des explications dans un journal et je voulais qu’on l’essaye aujourd’hui.

Koda partit dans sa chambre et revint avec un objet plutôt large auprès de sa sœur.

— Un cerf-volant ! s’écria Noji. Il est magnifique, il faut qu’on aille l’essayer dehors !

— Oui, mais je ne sais pas si c’est recommandé pour les femmes enceintes…

Noji pouffa et donna un coup de coude à sa sœur. Une fois dehors, elles déroulèrent le fil relié à un bout de bois épais pour observer le cerf-volant s’élever dans les airs. Il était jaune et orange et avait été fabriqué à partir de feuilles dont Koda ne se servait plus pour l’école.

Par malchance, elles ne pensaient pas qu’un soleil éclatant pouvait cacher une bourrasque intense. En un coup de vent, le bout de bois leur échappa et le cerf-volant se dirigea vers le petit bois. Koda entendit sa sœur émettre un son de tristesse et la rassura.

— J’y vais, ne bouge surtout pas !

La plus jeune partit en direction du petit bois puis avant de franchir la clôture comme elle avait l’habitude de le faire, elle hésita quelques instants. La journée où elle avait rencontré le jeune garçon lui revint en tête avec une telle clarté qu’elle eut l’impression d’y être. Le cerf-volant passa au-dessus de sa tête et la rappela à l’ordre. Sans plus attendre, elle passa la clôture et se mit à courir en direction du lac.

Après une course effrénée au milieu des arbres, Koda aperçut enfin le cerf-volant atterrir dans un buisson, non loin de son ancienne cabane. Elle allait s’y diriger quand elle se rendit compte que sa cabane paraissait comme neuve, comme si elle n’avait jamais été abandonnée. Elle s’attendait au contraire à ce qu’elle ne retrouve que des vestiges. C’est là qu’elle vit un jeune homme accroupi au bord du lac, aiguisant ce qui lui semblait être une épée.

La bleue hésita grandement. Elle se dit qu’il pouvait s’agir d’une jeune recrue de l’armée royale partie en expédition ou simplement d’un chasseur en quête d’une nouvelle proie. Elle s’apprêtait à lui faire remarquer sa présence lorsqu’elle se reprit : s’il s’agissait d’un vagabond, ou pire, d’un vagabond aux yeux violets, elle ne se le pardonnerait jamais.

Koda se prit la tête dans les mains brusquement, ce qui fit craquer les brindilles sous ses pieds. Le garçon à l’écoute tourna furtivement sa tête et envoya sans prévenir un caillou d’une telle force qu’il réussit à laisser une marque sur le tronc qui se trouvait derrière la jeune fille.

— Mais vous êtes malade ! Un peu plus à côté et vous auriez eu de l’humaine pour le déjeuner !

— C’était peut-être mon but, fit le garçon avec insolence.

Koda déglutit. Puis, elle se consola en se disant qu’il n’avait pas les yeux violets, mais des yeux d’un gris profond.

— Je ne veux pas vous embêter, je veux juste récupérer mon cerf-volant.

Le jeune homme lui pointa l’objet de sa convoitise du bout de son épée et lui fit signe qu’elle pouvait passer. Elle se précipita vers le buisson et se dépêcha de le récupérer. Elle voulait seulement s’éloigner le plus rapidement possible de cet individu.

— Merci beaucoup, et bonne journée, se risqua-t-elle poliment.

Elle passa devant lui à grands pas quand elle le sentit lui prendre la main, ce qui la fit sursauter. Elle retira sa main instantanément, embarrassée de ce contact si soudain.

— Où as-tu trouvé cette bague ? lui demanda-t-il avec autorité.

— Pardon ?

— Cette bague, où l’as-tu trouvée ?

— Euh, ici, quand j’avais huit ans… répondit-elle avec hésitation.

— Rends-la-moi, intima-t-il d’une voix ferme.

— Je me suis juré de la remettre en mains propres à son propriétaire et vous n’avez pas les yeux violets donc elle ne vous appartient pas !

Le jeune homme l’observa, l’air perdu, puis se mit à rire d’une voix douce.

— On me l’a volée il y a quelques années, celui qui possédait ces yeux était le coupable. Il a été arrêté puis mis aux cachots, mais personne n’a pu retrouver ce qui m’appartenait. Mais toi si. Alors, rends-la-moi, maintenant.

— Yolan, on t’a pas appris à dire s’il te plaît aux jeunes demoiselles ? Tu vas lui faire peur, la pauvre. Ce n’est qu’une petite femme sans défense, fit une voix rauque.

Koda frissonna quand elle entendit une nouvelle voix s’approcher d’eux. Le dénommé Yolan, lui, ne bougea pas d’un centimètre, comme s’il avait prédit que son camarade allait arriver à ce moment-là. Elle prit un instant pour observer les deux hommes qui se trouvaient face à elle. Yolan avait des cheveux pourpres plutôt courts et présentait une musculature assez fine, ses vêtements plutôt amples ne permettaient pas à Koda de déterminer sa morphologie. Mais elle craignait que derrière ces habits soit cachée une minceur frôlant l’anorexie.

L’homme qui venait d’arriver, quant à lui, avait de longs cheveux noirs rassemblés en une queue de cheval et des yeux aussi sombres que ceux-ci. Cette obscurité qui lui semblait bienveillante chez Noji n’était que malsaine chez cet individu. Il semblait un peu plus âgé que Yolan mais restait tout de même jeune, Koda ne lui donnait pas plus de vingt-cinq ans.

— J… je ne veux pas vous embêter plus longtemps, excusez-moi de vous avoir dérangés, bégaya la bleue.

— Oh non, ma belle, ne joue pas la princesse en détresse, ça fait fondre mon petit cœur, continua l’homme qui venait d’arriver.

— Tais-toi Rob, sers à quelque chose et va chercher Jazz, tu sais bien qu’il a tendance à se perdre, ordonna Yolan.

L’homme aux cheveux ébène poussa un juron et repartit s’enfoncer dans la forêt. La jeune fille comprit suite à cette discussion qui était le chef de la bande. Une fois que Rob n’était plus visible, le regard reconnaissant de Koda croisa celui de Yolan.

— Tu pensais pouvoir partir sans m’avoir rendu l’anneau ? C’est de l’argent que t’attends en retour ? Je suis désolé mais t’en trouveras pas ici, on n’a pas un sou à dépenser pour la première venue.

— Quoi ? Bien sûr que non !

— Alors, donne-la-moi, je t’en supplie.

Son ton avait l’air chargé en émotions. Elle crut même apercevoir un reflet violet dans ses yeux gris puis elle se frotta les yeux pour calmer ses hallucinations.

— De la reconnaissance en retour m’aurait suffi, mais elle a l’air de compter pour vous, dit-elle en lui tendant le bijou.

— … Pour toi, la corrigea-t-il, tu peux me tutoyer, je ne suis pas d’une haute classe comme ils aiment tant l’appeler et je ne pense pas être bien plus vieux que toi.

— J’ai quatorze ans, renchérit-elle

— Je ne faisais pas la conversation. Allez, file Koda.

— Comment tu… ?

— Quelqu’un t’appelle depuis tout à l’heure dans cette direction et je ne connais pas d’autre Koda. J’en déduis donc que c’est toi.

La jeune fille entendit enfin la voix cristalline de sa sœur.

— Zut, Noji !

Koda regagna l’orée du bois en courant, le cerf-volant bien serré contre elle. Elle aperçut son aînée qui l’attendait derrière la clôture.

— Je l’ai retrouvé accroché dans un buisson !

— Super, mais t’en as mis du temps, qu’est-ce qui t’a retenue ?

La fillette réfléchit rapidement. Faire part de sa rencontre ne ferait que rendre sa sœur suspicieuse et s’inquiéter pour quelque chose de futile.

— J’ai revu mon lieu préféré auprès du petit lac…

— Ah, tu parles de l’endroit où tu dansais petite ?

— J’ai toujours su que tu me suivais quand j’allais là-bas !

— Eh, j’ai toujours adoré te voir danser, c’était plus fort que moi ! Et j’espère que j’aurais à nouveau cette occasion et que lui aussi pourra avoir cette chance, dit-elle en caressant son ventre.

— Bien sûr, tout pour mon futur neveu ou ma future nièce !

Les deux filles plaisantèrent encore un bout de temps puis rentrèrent chez elles, bras dessus, bras dessous. Le cerf-volant virevoltait haut dans le ciel se confondant parmi les nombreux oiseaux dont le vol signait le retour du printemps.

Chapitre 3

Le lendemain, Koda se réveilla aux aurores, le premier rayon de soleil lui réchauffant doucement le visage. Elle se munit de grosses bottes imperméables et d’une salopette puis prit les bulbes d’oignon qui trônaient sur le meuble d’entrée avant de quitter la maison.

Elle salua la chienne des voisins qui venait toujours lui dire bonjour à son réveil.

— Désolé Neige mais je n’ai rien pour toi aujourd’hui ! Je me rachèterai demain, promis.

L’animal eut l’air de comprendre et partit rejoindre son maître sans demander son reste.

Koda se dirigea vers le potager et vit M. Stanley qui suivait tranquillement ses vaches.

— Bonjour M. Stanley !

— Oh, bonjour Koda ! toujours fraîchement réveillée à ce que je vois !

La jeune fille lui répondit simplement par un sourire. La brise était fraîche ce matin-là, elle dut maintenir avec force son chapeau de paille sur sa tête afin d’éviter qu’il ne s’envole. En voyant le travail qui l’attendait, elle se sentait déjà vidée de ses forces, mais elle se motiva en se disant qu’elle pourrait bientôt découvrir la nouveauté de la capitale.

Au bout de deux longues heures d’acharnement et de sueur, elle vit au loin sa mère arriver avec le petit-déjeuner.

— Ma chérie, je t’ai déjà dit de ne pas louper le repas le plus important de la journée ! Tu as besoin de forces pour tout ce travail que tu mènes, lui reprocha-t-elle en lui tendant le plateau.

— Merci, maman.

— Quand tu auras fini avec les artichauts et les radis, je voudrais bien que tu plantes ces graines dans le champ de fleurs. Ce sont des graines d’amaryllis, cela faisait longtemps que je voulais en avoir !

Koda essuya la sueur de son front et émit un long soupir.

— Si ça t’embête pas bien sûr, sinon laisse-les de côté, je le ferai en rentrant, tu en fais déjà tellement. Je dois juste accompagner ton père à la clinique pour ses examens.

— Ne t’en fais pas, je m’en occupe. Prends soin de toi c’est plus important, mon dos est encore en pleine forme !

Sa mère lui déposa un baiser sur la joue puis la laissa à son occupation.

— On sera de retour pour le déjeuner

Koda prit une tranche de brioche et vida son verre de jus d’une traite puis hésita de longs instants quand la carriole de ses parents se trouvait hors de sa vue. Des images de la veille lui revinrent en tête et elle se souvint alors de Yolan et des garçons qui n’avaient peut-être pas de quoi s’alimenter. Elle prit alors la brioche avec elle et se dirigea vers le petit bois.

En cours de route, elle voulut rebrousser chemin de nombreuses fois, se posant de multiples questions. Étaient-ils toujours là ? Avaient-ils réellement de bonnes intentions ? Cela n’était-il pas étrange qu’une fille de quatorze ans aille voir des inconnus au fin fond d’une forêt ? Et surtout, étaient-ils réveillés à neuf heures du matin ?

Mais l’absence de la bague autour de son doigt la conforta dans son idée : elle voulut revoir une dernière fois le bijou dont elle n’avait pu se passer depuis plus de six ans.

Elle prit donc le chemin habituel et une fois qu’elle se trouva devant le petit lac, elle ne vit personne.

— Salut Koda ! fit une voix derrière elle.

L’interpellée hurla d’effroi. En se retournant, elle fit face à un garçon qui faisait deux fois sa taille et dont le ventre était rond comme un ballon.

— Moi, c’est Jazz, enchanté et désolé de t’avoir fait peur ! On m’a dit que tu nous avais rendu visite hier mais j’étais occupé dans la forêt.

— Ah, tu es sans doute l’autre personne qui a tendance à se perdre ! reconnut Koda.

— Je ne me perds jamais ! s’énerva Jazz qui devint tout rouge. J’explore les horizons, c’est tout.

L’adolescente rit, ne croyant pas vraiment à son excuse, puis fut impressionnée par les cheveux orangés de son interlocuteur.

— Tu as de très beaux cheveux, complimenta Koda.

— Oh, c’est trop aimable, répondit-il. Devenons amis !

Plus qu’enjouée à cette idée, Koda hocha la tête, un sourire aux lèvres. Elle n’avait jamais vraiment eu d’amis mais cela ne la dérangeait pas quand elle connaissait la méchanceté des autres adolescents de son âge qu’elle avait pu côtoyer.

— Viens, on va rejoindre les autres !

Elle voulut le suivre dans la bonne humeur, mais elle eut des frissons quand son esprit s’arrêta sur l’image de Rob. Yolan était plaisant à regarder, Rob ne l’était pas du tout, même si son physique n’était pas à plaindre. Elle ne le portait juste pas dans son cœur, même si cela ne faisait qu’un jour qu’elle l’avait rencontré et qu’ils n’avaient échangé que deux ou trois mots.Jazz la fit entrer dans leur cabane, ou plutôt dans l’ancienne cabane de Koda. Elle trouvait que rien n’avait changé, pas même les feuilles qui tapissaient le sol.

— J’ai l’impression d’être de retour chez moi… soupira Koda, nostalgique

— Que fait-elle ici, Jazz ? demanda Yolan, agacé.

Il semblait être au beau milieu d’une conversation sérieuse avec Rob et n’appréciait pas être interrompu de la sorte. Celui aux cheveux sombres dispersa un peu de poudre à l’intérieur d’une feuille, qu’il ne tarda pas à enrouler, puis se dirigea vers l’extérieur. Koda connaissait bien cette poudre : il s’agissait de tabac.

Petite, elle avait vu son grand-père maternel avoir cette même habitude à chaque moment de la journée. Quelques semaines plus tard, il était décédé. Elle avait retenu depuis ce triste événement que le tabac s’avérait être mortel pour les hommes.

— C’est ma nouvelle amie, répondit Jazz, heureux.

— Allez jouer dehors alors… reprit celui aux cheveux pourpres.

— À vrai dire, j’ai rapporté de quoi petit-déjeuner !

— De la brioche ! s’exalta Jazz en voyant le pain, un filet de bave au coin des lèvres.

— En quel honneur ? demanda Yolan, suspicieux.

— Pour vous souhaiter la bienvenue… ? supposa Koda.

— Qui nous dit que tu n’as pas de mauvaises intentions ?

— Je pourrais vous poser la même question, soupira Koda. Et puis ce n’est pas une fille de quatorze ans qui pourrait vous causer du tort…

— Quatorze ans ! On a le même âge alors ! On pourrait être jumeaux, s’exclama Jazz.

L’adolescente tomba des nues. Celui aux cheveux orange était bien trop immense pour son jeune âge.

— En plus, c’est vous qui squattez ma cabane, je peux bien venir ici comme il me plaît, continua-t-elle avec fierté

— Comment ça ? firent Yolan et Jazz en chœur, avec curiosité.

Koda s’approcha du rocher sur lequel était assis Yolan et tendit son bras vers lui. Quand elle fut à moins d’une dizaine de centimètres de ce dernier et qu’elle s’agenouilla, le garçon aux cheveux violets eut un mouvement de panique.

— Q... qu’est-ce que tu fais ?

— Tu pourrais te lever juste une minute ou deux ?

Yolan obéit sans rien dire, sous le regard surpris de Jazz. Koda souleva la roche et vit toutes les pages des journaux qu’elle gardait, petite, comme elle s’y attendait.

— Ils y sont tous ! s’exclama l’adolescente qui se leva vers sa trouvaille et la prit dans ses bras.

— Des articles sur la Royal Academy ? s’étonna Yolan qui s’était penché au-dessus des nombreuses pages.

— Oh, tu connais l’Académie ? C’est mon rêve d’y entrer !

— Eurk, ta niaiserie va me faire vomir, fit Rob en revenant de sa pause cigarette.

Koda rougit de honte et baissa instantanément le regard.

— Retourne dehors, Rob, intima Yolan

— Ouais ! On s’attaque pas aux rêves des autres et encore moins à celui de mon amie, répondit Jazz du tac au tac.

— Alors ça y est, elle est l’une des nôtres maintenant ?

Yolan se redressa et prit Rob par le bras pour l’emmener à l’extérieur. La jeune fille se retrouva seule avec le garçon aux cheveux orange.

— Je pense que je devrais y aller, je ne voudrais pas que vous vous disputiez à cause de moi…

— Ne t’en fais pas pour ça, Rob a toujours été grincheux, et encore plus que le chef, t’imagines !

— Le… chef ?

— Oui, Yolan ! Il a pas l’air féroce mais c’est le meilleur d’entre nous. Faut dire, rien ne l’arrêtera pour accomplir son rêve !

— Il a un rêve lui aussi ? Trop cool !

— Oui celui de remporter le tournoi du Colisée ! Tous les quatre ans, les meilleurs épéistes s’affrontent dans le Colisée de Royal Town et les gagnants remportent un titre de noblesse et le premier prix !

Koda eut l’impression d’avoir des étoiles dans les yeux tant elle n’en revenait pas. Les termes « tournoi », « Royal Town », et « épéiste » la laissaient admirative.

— C’est pour ça que la première fois que j’ai vu Yolan, il aiguisait une épée… se dit-elle. Je ne savais pas qu’une telle activité aurait pu exister !

— Je suis plutôt doué moi-même eh eh, se vanta-t-il.

— Est-ce que tu penses que tu pourrais me montrer quelques mouvements, demanda Koda timidement.

— Bien sûr, on peut s’y mettre tout de suite si tu veux ! Par contre, on essayera de ne pas nous faire repérer par Rob, il a un avis assez tranché en ce qui concerne les femmes et les épées…

L’adolescente acquiesça mais éprouva un étrange sentiment de dégoût depuis qu’elle avait rencontré Rob. Elle se sentait rabaissée à ses côtés par le simple fait d’être née femme. C’était la première fois qu’elle ressentait une telle injustice. Elle observa le ciel et se rendit compte que le soleil se trouvait presque au-dessus de sa tête.

— Mince ! Il faut que je retourne planter les artichauts ! Je reviendrai sûrement plus tard dans la journée, je suis ravie de t’avoir rencontré en tout cas, lui lança-t-elle en courant en direction de chez elle.

— Pareil pour moi, et merci pour la brioche ! cria Jazz assez fort pour que Koda puisse l’entendre dans sa course frénétique.

Bien que paniquée par le retard qu’elle avait pris dans ses plantations, elle était heureuse de s’être fait de nouveaux amis.

✥✥✥

Une fois de retour dans le potager, elle rattrapa ses deux heures de retard en plantant les artichauts et les radis sans prendre aucune pause. Cependant, ses parents arrivèrent avant même qu’elle n’ait pu prendre les graines d’amaryllis dans sa main.

— Je suis rentrée ma puce ! Viens vite, je vais nous préparer un bon plat revigorant !

— Je suis désolée maman, je n’ai pas pu planter tes amaryllis…

— Ce n’est pas un problème, on le fera cette après-midi, on ira plus vite à deux de toute manière, lui sourit-elle.

Pendant le déjeuner, sa mère lui expliqua qu’elle avait dû laisser Parod à la clinique mais qu’elle irait le chercher après avoir planté les fameuses fleurs. Après avoir englouti son plat de poisson frit accompagné d’une salade du potager, les deux femmes se rendirent dans le champ de fleurs. Elles prirent une bonne heure pour finir leur tâche, puis la mère de Koda laissa sa fille une nouvelle fois pour retourner à Bruise City, là où se situait la clinique médicale.

Cela arrivait au bon moment, Koda voulant absolument retrouver son nouvel ami aux cheveux orange.

✥✥✥

— Et là, tu t’avances le dos droit en canalisant ta force sur ta lame, puis BAM, coup d’estoc !

Jazz frappa le tronc d’arbre ce qui l’entailla verticalement. Koda fut impressionnée. Ils s’étaient retrouvés un peu plus loin dans la forêt, là où un grand espace s’offrait à eux, caché par les nombreux buissons et feuilles. Seul le chant des oiseaux se faisait entendre.

— À moi, à moi !

Son ami lui prêta son épée, puis elle se mit face à un autre arbre. Seulement, au moment de donner le coup comme Jazz l’avait fait auparavant, elle ne réussit même pas à planter la lame dans le bois et le pommeau lui rentra dans le ventre ce qui lui coupa le souffle. Elle tomba au sol, se prit le ventre dans les bras et se tordit de douleur.

— Koda ! Est-ce que ça va ? s’inquiéta Jazz.

La jeune fille leva son pouce en direction de son ami, et se releva cinq minutes plus tard. Elle se remit face à l’arbre qui l’avait battue à plate couture, et voulut attaquer de nouveau, cette fois-ci avec énervement.

— La plante de tes pieds n’est pas parfaitement perpendiculaire à ton dos et ta poignée n’est pas assez ferme, fit une voix qu’elle reconnut.

Ils se retournèrent et virent Yolan adossé contre un tronc, son épée dans le dos. Ce dernier écarta quelques branches feuillues de son visage et se rapprocha des deux autres. Jazz trembla de tout son corps et se cacha les yeux de peur que son chef ne fasse de mal à son amie qui n’avait pas obtenu son autorisation pour pratiquer à sa place. Yolan se plaça aux côtés de Koda et déplaça correctement ses jambes à l’aide de son pied et passa un bras autour de sa taille pour renforcer sa prise autour de la poignée de l’épée. L’adolescente sentit le feu lui monter aux joues en sentant le corps de Yolan collé au sien. Ils donnèrent le coup ensemble d’une synchronisation inégalée et l’arbre tomba au sol. Elle cria de surprise à cause du vacarme provoqué par la chute de l’arbre et Yolan eut simplement un sourire en coin. Jazz cria d’admiration et alla taper dans les mains de Koda pour la féliciter.

— Mais je crois bien que c’est Yolan qui a tout fait… Tu es vraiment exceptionnel ! le complimenta-t-elle.

Quand elle se retourna pour lui faire face, Yolan avait déjà disparu.

— Bah, où il est passé ? demanda Koda.

Le garçon aux cheveux orange mit ses mains en visière mais ne réussit pas à le retrouver. Yolan s’était éclipsé derrière un arbre, toujours un sourire en coin suite aux compliments de la jeune adolescente.

Après une heure d’entraînement intense, Koda remercia Jazz et lui demanda de remercier Yolan de sa part. Elle accompagna le garçon de son âge à la cabane afin d’éviter qu’il ne se perde, puis elle repartit un peu déçue de ne pas avoir pu faire tomber un arbre à elle seule, mais Koda était déterminée à revenir s’entraîner jusqu’à y parvenir.

✥✥✥

La lune prit la place du soleil, haut dans le ciel. Sa lueur éclatante éclairait l’obscurité des sous-bois. En plein milieu de la forêt, les trois amis s’étaient mis autour d’un feu de camp, faisant griller des poissons qu’ils venaient de pêcher.

— Alors, ce verdict ? demanda Rob.

— Elle ne me laisse pas indifférent, c’est sûr, répondit Yolan.

— Ah la la, les femmes et les épées ne font pas bon ménage, je vous l’ai dit…

Jazz ouvrit la bouche de surprise et eut un regard choqué.

— Comment t’es au courant ? demanda Jazz.

— Il nous avait suivis, pouffa Yolan. Tu ne l’avais pas remarqué ?

Jazz secoua la tête négativement.

— Elle ne vaut rien, les arbres étaient à peine fissurés, renchérit Rob. Rien de très impressionnant.

— Au contraire. Tu n’as même pas pris le temps d’observer l’arrière des arbres. Ils étaient tous détruits. C’est bien pour ça que je l’ai aidée. Cette gamine a du potentiel, trancha Yolan, une étincelle d’émerveillement dans les yeux.

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