Chapitre 2

3

Sabrina

Aux frissons face à Akrani se substitua le professionnalisme qui avait fait sa renommée. Des études de droit à Bruxelles, puis de journalisme à Lille, un travail de fin d’études en Hongrie pour y dénoncer un scandale politico-financier avec l’aide d’un camarade anglais, l’entrée au journal Le Soirà la suite d’un concours, les dépêches à la con, le respect de la hiérarchie et puis… Qui a tué André Malraux ?, un best-seller. Critique envers le rôle de la gendarmerie dans les années 1980-1990, sans tomber dans un conspirationnisme débile, Bex expliquait pourquoi ce parlementaire de la gauche radicale s’était fait assassiner devant chez lui à Mons, sans que l’on ne retrouve jamais le ou les coupable(s). Sa starification fit alors d’elle « la » journaliste judiciaire du célèbre quotidien. Les plus grands procès, les correspondances, les cartes blanches souvent alertes envers l’immersion du politique dans les tribunaux…

La matinée fut prévisible et ennuyeuse. Akrani se rangea derrière le « droit au silence ». En résumé, on ne le voyait pas sur son écran de télévision, et on ne l’entendait pas à l’intérieur du Palais de Justice. Sa présence n’était que physique et il laissa son avocat, le charismatique Maître Gevaert, parler à sa place. La prise de parole de ce dernier scandalisa les familles des victimes présentes : sa ligne de défense était une stratégie hybride entre excuses sociologiques (Akrani était orphelin depuis ses huit ans) et minimisation des faits. En effet, le bilan de la fusillade de la rue Neuve était de trois morts, ce qui, pour Gevaert, n’était « rien » comparé aux attentats du 22 mars 2016 de Bruxelles ou ceux du 13 novembre 2015 à Paris.

Je sais que mes propos peuvent être choquants, Madame la Juge. Ce n’est évidemment pas mon objectif. Je ne cherche pas à choquer, mais à contextualiser, à prendre du recul, à sortir de la dimension exclusivement émotionnelle de cette affaire, en bref, à faire preuve de la rationalité que nous attendons de la Justice. Ce qui n’empêche pas de considérer les faits comme ignobles– parce que sanglants et lâches…

— Il est fort, ce Gevaert. Très fort, chuchota Hendriks, un confrère un peu empoté.

— Il n’est pas aussi incroyable que ça, tu sais, rétorqua Sabrina. C’est une arnaque, ce type

— Une arnaque ? Pourquoi tu dis ça ?

— Parce que. Regarde un peu le jury.

Hendriks regarda vers la gauche. Le jury, 12 personnes placées sous protection policière du matin au soir, était composé de 7 femmes et de 5 hommes. Ils avaient entre 35 et 55 ans.

— Qu’est-ce qu’il a, le jury ?

— Il boit les paroles de Gevaert. Il est mal à l’aise parce qu’il déteste Akrani pour ce qu’il a fait, mais il est impressionné par le grand avocat Gevaert, la star du barreau.

— Tu ne penses pas qu’ils sauront faire la part des choses ?

— Je me concentre sur les jurés et leurs expressions depuis la première minute, expliqua Sabrina. Il suffit que Gevaert ouvre la bouche pour qu’ils soient plus concentrés. Je lis ci et là des petits sourires aussi, discrets. Gevaert, c’est le genre de mec qui lâche une blague pourrie, mais tout le monde rigole. Parce que c’est Gevaert.

— Et donc c’est une arnaque parce que c’est un bon parleur ? C’est un pénaliste.

— Un pénaliste rock’n’roll.

— Mais un pénaliste quand même, on s’en fout de la forme.

— Tu connais mon opinion sur la Cour d’assises : je suis pour, archi pour.

— Je ne dis pas qu’il faut supprimer la Cour d’assises, je dis qu’Akrani aura eu de la chance d’avoir été un des coups de cœur de Gevaert. Akrani, pas les familles des victimes.

— C’est du populisme de dire ça.

— C’est la vérité.

— Je dis 20 ans grâce à Gevaert, expliqua Sabrina en tendant la main à son confrère.

— 25, répondit-il en lui serrant la main.

— 25 si c’était un autre avocat, quelqu’un de soporifique.

— Les citoyens tirés au sort sont plus malins que tu ne le penses.

— 20 euros ?

— 20 euros. Pari tenu.

Ils rirent discrètement tous les deux. Le compteur de Sabrina venait de dépasser les 15 000followerset quelqu’un, deux rangées derrière eux, éternua. Le fond d’écran de l’ordinateur était sa caravane au camp Circus à Middelkerke. Son havre de paix. Sans télévision, sans connexion Wi-Fi. C’est à peine si elle n’allumait pas une bougie le soir en sirotant un verre de bière blonde et méditait sur sa vie. Faire le point. Prendre du recul. Agir comme quelqu’un de bien. Plus facile à dire qu’à faire.

— On se fait une bouffe après ? proposa Hendriks.

— Pas aujourd’hui. Demain si tu veux ?

— Je suis pris demain. Après-demain ?

— Après-demain, ça marche. Tu fais quoi demain ?

— Rendez-vous galant.

— Arrête tes conneries. Qui ça ?

Hendriks était divorcé depuis quatre ans. Sévère dépression. Sabrina l’avait ramassé à la petite cuillère. Parfois, de crainte qu’il n’aille jusqu’au suicide, la journaliste du Soirsonnait chez lui et le retrouvait à moitié à poil au milieu de ses bouteilles de rhum. Des états pitoyables. Hendriks n’avait jamais pondu le moindre best-seller, mais c’était un homme assidu, sérieux et polyglotte. Depuis lors, il remontait la pente, mais sa carrière en avait pris un sacré coup. Du principal concurrent du Soir, il était tombé dans un vulgaire canard de la capitale.

— C’est compliqué à expliquer. C’est pour cela que je voulais qu’on mange ensemble.

— Dis-moi.

— J’peux pas te lâcher ça comme ça, y a Akrani à 15 mètres de nous.

— Et quoi, c’est lui que tu te tapes ?

— T’es conne. Tu te souviens de Béatrice ?

— Levallois ? demanda Sabrina avec l’image du jeune visage de la stagiaire.

— C’est ça.

Mon client Akrani n’a pas tiré dans la foule aveuglément – et je pense que c’est une chose à souligner. N’importe quel tir sur des civils est lâche, mais ne faire aucune distinction entre un enfant de 10 ans et un adulte de 50 ans, entre un bébé et un vieillard, c’est non seulement être lâche, mais aussi être à ce point insensible qu’on ne mériterait même pas le droit à un avocat. Je n’aurais jamais – je dis bien jamais – accepté la défense de mon client s’il avait tiré sur les enfants ce jour-là. Mesdames et messieurs les législateurs, dans ce cas, ouvrez le débat sur la réinstauration de la peine de mort, et je dormirai sur mes deux oreilles ! Or, Akrani a épargné la vie des enfants. Vous pouvez le prendre pour un monstre, mais gardons les distinctions les plus justes, les mots les plus adéquats, et les peines les plus appropriées…Vous le prenez pour un barbare, montrez-lui qui est le plus civilisé.

— Tu te tapes Béatrice Levallois ? Mais elle a quel âge ?

— Je sais, ça ferait un peu Donald et Mélania Trump, mais qu’est-ce qu’on s’en fout ?

— Tu l’as… ? se retint de dire la femme au cas où une oreille prêterait plus d’attention à leur conversation intime plutôt qu’à l’argumentaire de Gevaert.

— On doit aller boire un verre. Mais je sens que c’est bon. J’ai acheté du Viagra.

DRIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIING !

Tout le monde sursauta, le cœur emballé. Ce fut comme si les sièges de la Cour d’assises s’étaient électrifiés en un instant. Gevaert interrompit sa plaidoirie, essoufflé. L’alarme retentit dans la salle comme une stéréo au volume maximal. Un tintamarre infernal. Les GOTTS entourèrent sur le champ Akrani pour former une ceinture humaine. Ils n’étaient pas seulement ses agents de transfert : ils étaient aussi ses gardes du corps. Évasion, suicide et meurtre : les trois risques qu’ils devaient éviter durant tout le procès.

Les dix premières secondes, journalistes, magistrats et membres du public se regardèrent avec la même tête, comme si quelqu’un avait lâché un pet. Le malaise s’emplit quand les GOTTS évacuèrent Akrani d’une vitesse… On aurait dit un sac de pommes de terre qu’ils amenaient de la cave à la cuisine. Des agents de sécurité arrivèrent :

— Il faut évacuer les lieux ! Tout de suite !

— T’as pris ta pilule d’iode ce matin ? Sûrement une centrale qui a pété ! lança Hendriks sur le ton de la blague.

Sabrina ferma son ordinateur portable et rit jaune.

Chapitre 3

4

Violaine

— Vous êtes sûr que tout marchera comme prévu ?

Violaine tira une dernière bouffée de cigarette puis l’écrasa dans le cendrier rempli, en attente d’une réponse rassurante. L’un de ses talons claquait contre le tapis de sol en velours de sa pièce à la déco minimaliste. C’était elle : se contenter d’un rien. Être dans le moins, toujours, plus concernant le sommeil que le travail. Elle portait un tailleur et une blouse blanche. Ses ongles n’avaient pas de vernis.

— Six mois qu’ils prennent la pilule ?

— C’est ce que je vous ai dit.

En face d’elle, l’homme portait également une blouse blanche, celle du scientifique. On devinait en dessous un pull ligné et une chemise à carreaux. Et une barbe hirsute. Ses ongles avaient du vernis rouge glamour

— Et comment être certains qu’ils la prennent chaque matin ? Vous avez fliqué chaque citoyen pour savoir s’il ou elle gobait son cachet ?

— Pas besoin de ça : personne n’a envie de subir de radiations nucléaires. Ça s’appelle de la psychologie sociale. Vous vous rappelez l’expérience de Zimbardo ? Les 12 étudiants dans les sous-sols de Stanford, 6 faux prisonniers, 6 faux gardiens, le rapport à l’autorité, tout ça ? C’est pareil. Le gouvernement est l’autorité, il a le monopole de la vérité légitime.

— Ils ont donc tous cru à votre histoire d’accident ? Aucun complotiste dans le lot ?

— Les complotistes, c’est comme le condamné à mort athée : le second prie Dieu la veille du jugement, et le premier fait ce qu’on lui dit de faire. Au cas où. Parce qu’on ne sait jamais. On estime à 92 % le taux d’adhésion.

— Et puis c’est gratuit, offert par l’État.

— Exactement. Ce qui est gratuit attire. Si c’est gratuit, c’est vous le produit.

— Je vois. Trois mois suffisaient. C’est ce qu’ils disaient. Vous avez fait le double.

— N’ayez crainte, le produit n’attend qu’à être activé. Ça marchera comme prévu.

— J’attends de voir, affirma-t-elle en s’allumant une nouvelle cigarette. Que disent-ils ?

— Je n’ai que peu de contact avec eux.

— Impossible de les rencontrer ?

— Nous en avons déjà parlé.

On frappa à la porte. La tête d’un homme bouffi dépassa.

— Madame la Première ministre ?

— Je suis en réunion, dit-elle avec fermeté.

Cinq ans de droit à Louvain-la-Neuve, un master complémentaire en sciences politiques obtenu à Yale, avec grande distinction, puis un autre en études de genre à l’Université Libre de Bruxelles ; dans le même temps, son inscription aux jeunesses écosocialistes, son inscription sur les listes électorales à 24 ans, députée régionale, puis fédérale jusqu’au jour où on la nomma ministre. Et avec de la fidélité, du courage, du travail comme elle en avait toujours donné depuis petite, son accession à la tête d’un gouvernement uniquement composé de femmes, une première dans l’histoire de la Belgique. La coalition Amazones, l’appelait-on. L’opposition n’avait pas tardé à la renommer la coalition Amazon, pointant l’accointance du volet économique de son accord de gouvernement avec les multinationales.

— C’est que c’est important, madame. Nous l’avons trouvé.

— Vous l’avez trouvé ? Vous êtes sûr de vous ? Où ça ?

— Tout se trouve dans ce dossier.

Elle tira une longue bouffée. Un nuage bleuâtre l’entoura.

— Monsieur Vandorpe, laissez-nous, je vous prie.

— Une dernière chose : c’est aussi parce que vous êtes des femmes.

— Comment ça ?

— Le taux d’adhésion à 92 %. Un gouvernement entièrement composé de femmes. Vous êtes un peu les mères de la nation. On écoute sa mère.

— Je m’abstiendrai de vos remarques sexistes. Au revoir.

Sans rechigner, l’homme en blouse blanche rangea son dossier et sa maquette, et prit la direction de la porte. L’autre prit sa place. Il portait un costard bas de gamme. Tout en bas, on pouvait voir des socquettes blanches.

— Parfait. Comment vous comptez vous y prendre ?

— Il travaille dans une station-service, expliqua l’homme. Nous l’intercepterons sur le trajet de son travail à son domicile. C’est à dix minutes à pied.

— Quand comptez-vous mettre ce plan à exécution ?

— Dès ce soir.

— Personne ne verra rien, vous me l’assurez ?

— Je vous le jure sur la tête de ma mère.

— Ne jurez pas sur la tête de votre mère.

— Excusez-moi.

— Parfait. Faites ça ce soir. Bon travail.

Le dossier, une farde plastifiée bleue, ne portait aucun titre. À l’intérieur, il y avait une page descriptive sur un homme. Ça ressemblait à un CV. Il y avait sa date de naissance, son domicile, ses expériences professionnelles, son casier judiciaire. Derrière cette feuille, une série de clichés. Benoît qui sortait ses poubelles. Benoît qui nettoyait sa voiture. Benoît Ivars.

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Il pleuvait ce jour-là quand c'est arrivé

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