Chapitre 2
Adèle était l’une des meilleures architectes logiciel de l’entreprise. Avant d’être mutée dans cette petite agence pour être avec Cédric, elle avait été une étoile montante au bureau de Paris.
Son travail était révolutionnaire. Elle avait conçu seule l’architecture centrale de deux des suites logicielles les plus rentables de l’entreprise.
La promotion de Cédric reposait sur son dernier projet à elle. Il avait dirigé l’équipe, mais c’était elle l’architecte principale, celle qui résolvait les problèmes impossibles et travaillait des nuits entières. Il s’en était attribué le mérite, et elle l’avait laissé faire avec plaisir. Son succès était leur succès. Du moins, c’est ce qu’elle pensait.
Elle avait refusé la direction du Projet Chimère, un contrat gouvernemental crucial, à trois reprises. Chaque fois, Éric Perrin avait personnellement tenté de la persuader. Chaque fois, elle avait dit non. Elle voulait se concentrer sur le soutien à Cédric et la préparation de leur retour à Paris.
Maintenant, cette loyauté lui semblait une blague. Le projet n’était plus une opportunité qu’elle sacrifiait ; c’était une bouée de sauvetage qu’elle attrapait à deux mains.
« Vous êtes sûre de vous, Adèle ? » La voix d’Éric Perrin était sérieuse au téléphone. « C’est un projet de haute sécurité. C’est un engagement d’un an minimum, sur site, dans un lieu isolé. »
« J’en suis sûre, » dit Adèle.
« Je suis ravi de l’entendre, » dit Éric, son ton se réchauffant. « Franchement, vous êtes la seule personne en qui j’ai confiance pour mener ce projet à bien. »
« Merci, Éric. »
« Dois-je en informer Cédric ? En tant que votre manager actuel, il devra signer votre transfert. »
Une froide détermination s’empara d’Adèle. « Non. Ne lui dites rien. C’est un transfert direct de votre part. Je veux que cela reste totalement confidentiel jusqu’à mon départ. »
Il y eut un bref silence. Éric était perspicace ; il savait que quelque chose n’allait pas. « Compris. Le transport viendra vous chercher demain matin. Soyez prête. »
« Je le serai. »
Elle raccrocha et sortit du bureau vide de Cédric. La décision lui sembla être la première bouffée d’air pur qu’elle prenait de la journée.
Elle retourna à son propre espace de travail pour rassembler quelques affaires personnelles. En tournant au coin du couloir, elle vit une petite foule rassemblée près du service de Cédric.
Au centre se tenait Chloé Morin. Elle tenait une boîte d’effets personnels, un sourire éclatant et doux sur le visage tandis que Cédric la présentait à l’équipe.
« Tout le monde, voici ma merveilleuse épouse, Chloé. Elle nous rejoindra en tant que ma nouvelle assistante administrative. »
Les collègues applaudirent et offrirent leurs félicitations. L’air était lourd de leurs louanges obséquieuses.
Adèle se figea. Elle se souvint de toutes les fois où Cédric avait insisté pour qu’ils gardent leur propre mariage secret.
« C’est mieux pour nos carrières, Adèle, » avait-il dit. « Nous ne voulons pas que les gens pensent que je te favorise. Laissons notre travail parler de lui-même. »
Elle avait été d’accord. Elle avait cru qu’il s’agissait d’intégrité professionnelle. Elle avait pensé que leur amour était une chose privée et précieuse qui n’avait pas besoin de validation publique.
Maintenant, en le voyant parader avec Chloé comme un trophée, elle comprit la vraie raison. Il ne protégeait pas sa carrière. Il gardait ses options ouvertes.
La douleur était un acide amer dans son estomac. Tous ces anniversaires discrets, les vacances passées juste tous les deux parce qu’il ne voulait pas « compliquer les choses avec le bureau ». Tout n’était qu’un mensonge.
Les yeux de Chloé croisèrent les siens à travers la pièce. Un lent sourire triomphant s’étala sur son visage parfaitement maquillé. C’était un regard de victoire absolue.
Quelque chose se brisa en Adèle. L’humiliation, la trahison, l’injustice pure et simple de tout cela la firent déborder. Elle marcha droit vers eux.
Les bavardages s’éteignirent à son approche.
« Cédric, » dit Adèle, sa voix d’un calme menaçant.
Il se tourna, son sourire vacillant en voyant son expression. « Adèle. Qu’est-ce qu’il y a ? »
Elle l’ignora et regarda directement Chloé. « Qui êtes-vous ? »
Les collègues échangèrent des regards confus. La façade douce de Chloé se crispa. Elle s’agrippa au bras de Cédric.
« Je… je suis Chloé, » balbutia-t-elle, les yeux grands ouverts d’une innocence feinte. « La femme de Cédric. »
« C’est drôle, » dit Adèle, sa voix s’élevant. « Parce que je suis la femme de Cédric. »
Un hoquet collectif parcourut le bureau. Les gens la dévisageaient, leurs yeux allant de l’une à l’autre.
Les yeux de Chloé s’emplirent de larmes. Elle enfouit son visage dans l’épaule de Cédric. « Cédric, de quoi parle-t-elle ? Elle me fait peur. »
« Adèle, arrête ça, » siffla Cédric, son visage un masque de fureur. « Tu fais une scène. »
« C’est une menteuse ! » La voix d’Adèle tremblait de rage. « Nous sommes mariés ! Ce sont vous deux les adultères ! »
« C’est une accusation grave, Adèle, » dit l’un des cadres supérieurs en s’avançant. « Avez-vous des preuves ? »
Des preuves. Le mot flottait dans l’air. Le faux certificat dans son coffre. Les registres officiels qui montraient maintenant Chloé comme son épouse légale. Elle n’avait rien.
« Il m’a piégée ! » s’écria-t-elle, le désespoir s’insinuant dans sa voix. « Il m’a fait signer des papiers de divorce ! »
La foule la regardait avec pitié et suspicion. Elle avait l’air déséquilibrée. Une femme bafouée.
Chloé sanglota plus fort. « Je ne comprends pas. Cédric, pourquoi dit-elle ces choses horribles ? »
À ce moment précis, Cédric apparut à l’entrée du service. Il embrassa la scène du regard, ses yeux se posant sur Adèle.
Chloé le vit et son jeu d’actrice s’intensifia. Elle fit un pas vers Adèle, la main tendue comme pour la raisonner.
« S’il vous plaît, calmez-vous, » murmura Chloé.
Puis, elle attrapa soudainement la main d’Adèle, sa prise étonnamment forte. Adèle essaya instinctivement de se dégager.
« Lâchez-moi ! »
« Tu me fais mal, » siffla Chloé, sa voix un venin que seule Adèle pouvait entendre. « Tu vas le regretter. »
Avec un cri théâtral, Chloé trébucha en arrière et se jeta au sol, comme si Adèle l’avait violemment poussée.
« Chloé ! » hurla Cédric.
Il se précipita devant Adèle, sans même la regarder, et s’agenouilla à côté de sa nouvelle femme. Il la berça dans ses bras, levant vers Adèle un regard d’une haine si pure et si froide qu’il lui coupa le souffle.
Pour tout le monde dans la pièce, c’était clair. Adèle Fournier était la méchante.
Chapitre 3
« Oh, Cédric, ne la blâme pas, » sanglota Chloé depuis le sol, s’agrippant à son bras. « Elle est juste contrariée. Je suis sûre qu’elle n’a pas voulu me pousser. »
Ses paroles étaient une leçon de maître en manipulation, dépeignant Adèle comme instable et violente tout en se faisant passer pour indulgente et gentille.
Un murmure parcourut la foule.
« Je n’arrive pas à croire qu’elle ait fait ça. »
« Elle avait toujours l’air si calme. Elle doit être obsédée par Cédric. »
Cédric aida Chloé à se relever, son bras protecteur autour de sa taille. Il foudroya Adèle du regard. « Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? Tu as perdu la tête ? »
L’accusation, venant de lui, était la trahison ultime. Il connaissait la vérité. Il savait qu’elle était la victime, et pourtant il se tenait là, protégeant sa complice et dépeignant Adèle comme l’agresseur.
Adèle sentit une vague de désespoir glacial la submerger. Elle se souvint de leur nuit de noces, une petite cérémonie secrète. Il lui avait tenu les mains et promis : « Ce sera toujours toi et moi, Adèle. Quoi qu’il arrive. »
Maintenant, il était complice de son humiliation publique.
Chloé profita de son avantage. Elle regarda Cédric, les yeux grands ouverts et larmoyants. « Cédric, chéri, elle n’arrête pas de dire qu’elle est ta femme. Qu’est-ce qui se passe ? »
Tout le monde se tourna vers Cédric, attendant son explication. Il regarda Adèle, les yeux remplis de ressentiment, comme si toute cette situation embarrassante était de sa faute pour ne pas être restée silencieuse.
Il prit une profonde inspiration. « Adèle et moi étions collègues. C’est tout. Je ne sais pas pourquoi elle a développé cette… fixation. »
Les mots étaient une exécution calculée.
« Chloé est ma femme, » annonça-t-il à la salle, la voix ferme et claire. « Nous avons notre acte de mariage. D’ailleurs, nous organisons une petite réception de mariage le mois prochain pour fêter ça avec tout le monde. »
L’annonce scella le sort d’Adèle. C’était sa parole, la parole du manager, contre la sienne. Il avait des documents, une relation publique, une célébration. Elle n’avait rien.
Le dernier lambeau d’espoir qu’il puisse, à un certain niveau, encore tenir à elle, s’évanouit. Il ne se contentait pas de ne plus l’aimer. Il ne la respectait même pas. Il ne lui faisait pas confiance.
Les regards de ses collègues passèrent de la suspicion au mépris. Elle était une briseuse de ménage, une menteuse, une folle.
Cédric ne resta pas pour savourer sa victoire. Il commença à emmener Chloé, mais s’arrêta et se retourna vers Adèle. Sa voix était basse et menaçante.
« Tu vas rédiger une lettre d’excuses officielle pour ton comportement d’aujourd’hui. Et tu la publieras publiquement. Si tu ne le fais pas, je m’assurerai que tu en subisses les conséquences professionnelles. »
Il partit. La foule se dispersa, chuchotant entre eux. Adèle resta seule, une paria sur son propre lieu de travail.
Elle rit pour elle-même, un son amer et creux. L’homme qui louait son esprit brillant ne la voyait plus que comme une femme hystérique à gérer et à faire taire.
Plus tard dans la journée, elle retourna à la maison qu’elle avait autrefois appelée son foyer. Elle lui semblait maintenant étrangère. Elle ne savait pas pourquoi elle était revenue. Peut-être qu’une partie d’elle avait besoin d’une dernière confrontation, loin des regards indiscrets.
À sa grande surprise, Cédric était là. Il avait préparé le dîner. La table était mise pour deux.
« Adèle, tu es rentrée, » dit-il, son ton doux, comme si la scène au bureau n’avait jamais eu lieu.
L’hypocrisie était nauséabonde. Il l’avait publiquement détruite, et maintenant il jouait le rôle du mari attentionné.
« Je sais que la journée a été difficile, » commença-t-il, en posant une assiette de nourriture devant elle. « Je ne pouvais rien dire au bureau. Ma position est trop sensible en ce moment. »
Elle le fixa, son cœur un bloc de glace.
« Cette histoire avec Chloé… c’est un mariage de convenance. Sa famille a des relations qui sont cruciales pour ma prochaine étape au siège. C’est purement professionnel. »
Il s’assit en face d’elle, son expression sérieuse. « Donne-moi juste un peu de temps. Un an, peut-être deux. Une fois que ma position sera assurée, je divorcerai d’elle et je te ferai venir à Paris. Nous serons de nouveau ensemble. J’ai juste besoin que tu me fasses confiance. Tu ne me fais pas confiance ? »
Elle le regarda et vit un parfait inconnu. L’homme qu’elle aimait ne lui aurait jamais demandé de supporter cela. Il ne serait pas resté les bras croisés pendant qu’une autre femme paradait avec une vie volée sous son nez.
Il vit l’incrédulité dans ses yeux et soupira, comme si elle était difficile. « Écoute, Chloé traverse une période difficile. Elle est très fragile. Nous devons être sensibles à ses sentiments. »
Son inquiétude était entièrement pour Chloé. Pour elle, il n’y avait qu’une demande de patience et une promesse creuse et insultante. La trahison était absolue.