Chapitre 2
« Camille ? C'est quoi ça ? » La voix de Chloé m'a tirée des recoins sombres de ma mémoire. Elle tenait un petit bracelet tressé, rouge foncé, presque marron, avec une légère tache couleur rouille. Elle fouillait dans une vieille boîte oubliée dans l'arrière-salle.
Mon sang s'est glacé. Mes mains, toujours sur le comptoir, se sont crispées. C'était un morceau de mon passé que je pensais avoir enterré profondément.
« Où as-tu trouvé ça ? » Ma voix était plus tranchante que je ne l'aurais voulu.
Chloé a tressailli.
« Juste dans cette vieille boîte de trucs oubliés. On dirait que c'était joli avant. C'est à toi ? »
Je me suis approchée, mes mouvements raides. Mon regard est tombé sur le bracelet. Le motif était reconnaissable entre tous. Je l'avais tressé moi-même, des années auparavant.
« C'était à moi », ai-je dit doucement en le lui prenant. La légère tache, je le savais, était du sang séché. Mon sang. De cette nuit-là.
Cela m'a ramenée au début, à une époque avant la trahison, avant la douleur. Une époque où je pensais que Julien était mon avenir.
Je me suis souvenue de la première fois que je l'ai vu. Il n'était qu'un garçon à l'époque, à peine dix-sept ans, blotti dans la ruelle derrière le manoir des Valois. La pluie tombait à verse, plaquant ses cheveux sombres sur son visage. Il tremblait, couvert de bleus, une blessure à vif dans le monde opulent que j'habitais. Il venait d'une famille déchue, d'un monde de pauvreté et de violence que je ne pouvais imaginer. Mes parents, les de Valois, l'auraient renvoyé.
Mais je n'ai pas pu. Quelque chose dans ses yeux, une intelligence féroce et désespérée, m'a interpellée. J'avais 16 ans, j'étais privilégiée et naïve. Je l'ai fait entrer, contre les objections furieuses de ma mère adoptive, Éléonore. Adrien, mon frère adoptif plus âgé, s'est rangé du côté de Mère. Mais j'ai tenu bon. J'ai insisté. Il avait besoin d'aide. J'ai vu en lui une étincelle, un potentiel qui méritait mieux qu'une ruelle froide et humide.
Je l'ai soigné jusqu'à ce qu'il soit guéri. Je lui ai donné des cours particuliers, je l'ai aidé à rattraper son retard à l'école. Il était brillant, une éponge à connaissances. Il absorbait tout, de l'étiquette à l'économie. Il s'est transformé, passant d'un gamin des rues à un jeune homme raffiné et ambitieux. Il était mon projet, mon confident, mon ombre. Il m'appelait sa « sauveuse ».
Nous avons grandi ensemble, naviguant dans les eaux dangereuses de la haute société de la famille de Valois. Nous étions inséparables. Il était « mon Julien ». Nous partagions des secrets chuchotés au clair de lune, nous nous échappions dans des bars miteux, rêvant d'un avenir loin des attentes étouffantes de mes parents adoptifs. Nous sommes tombés amoureux, d'un amour secret et fervent, forgé dans la rébellion et les rêves partagés.
« Je vais m'engager dans l'armée », m'a-t-il dit un soir, les yeux brillants de détermination. « Acquérir de l'expérience, me faire un nom. Puis je reviendrai pour toi, Camille. Nous construirons notre propre empire, loin de tout ça. » Il m'a promis la lune, et je l'ai cru.
Avant son départ, je lui ai tressé ce bracelet. Un symbole de notre lien, de notre avenir. Il le porterait toujours, il l'a juré. Un rappel constant.
Mon père adoptif, à sa manière discrète, a tiré quelques ficelles. Julien a été promu rapidement, on lui a donné des opportunités dont d'autres ne pouvaient que rêver. Il a excellé, gravissant les échelons à une vitesse étonnante. Il était brillant, charismatique, impitoyable quand il le fallait. Tout ce que j'avais toujours vu en lui.
Quand il est revenu, officier décoré, j'étais folle de joie. Notre avenir était enfin à portée de main.
Puis, le monde a basculé. La vérité sur ma naissance, un cruel coup du sort. Je n'étais pas une de Valois par le sang. J'avais été échangée à la naissance, une erreur biologique, une honte sociale. Carla, leur vraie fille, a été retrouvée. Elle est entrée dans nos vies, une étrangère, un fantôme d'un passé que je n'avais jamais connu.
Mes parents adoptifs, Éléonore et Richard de Valois, étaient rongés par la culpabilité. Ils ont insisté sur le fait que ma place dans la famille était assurée. Ils ont accueilli Carla avec une ferveur égale, sinon plus grande. Adrien, toujours en quête de l'approbation de ses parents, s'est rapidement aligné, comblant sa sœur biologique d'affection.
Julien, mon roc, mon amour, a réitéré sa promesse.
« Ça ne change rien, Camille », a-t-il murmuré en me serrant fort. « Je te protégerai toujours. Ça veut juste dire qu'on devra se battre plus fort pour notre propre vie ensemble. »
J'ai essayé d'être accueillante, d'accepter Carla. Je me sentais coupable aussi, d'avoir vécu sa vie, même sans le savoir. Je l'ai présentée à mes amis, à mon monde. Je l'ai même emmenée à mes rendez-vous avec Julien. Elle était si douce, si innocente, ou du moins c'est ce que je pensais. Une fille naïve qui avait été privée de sa famille légitime. Je voulais la dédommager, la faire se sentir aimée. J'étais si stupide.
Julien, mon Julien, a commencé à changer. Ses yeux s'attardaient sur Carla une seconde de trop. Son contact, quand il me tenait la main, semblait… distrait. J'ai balayé ça d'un revers de main, me disant que c'était mon imagination, mon insécurité après la révélation de mon adoption.
Puis est arrivé le réveillon du Nouvel An. L'accident. Un conducteur ivre, un flou de phares. Julien a fait une embardée. En cette fraction de seconde, j'ai vu son choix. Il a protégé Carla, la tirant contre lui, protégeant son corps avec le sien. J'ai été projetée sur le côté, heurtant le tableau de bord, le verre se brisant autour de moi.
Je suis restée là, hébétée, du sang coulant d'une entaille sur mon front. Ma tête me lançait. Ma vision était trouble. Mais je les ai vus. Julien, tenant Carla, vérifiant si elle était blessée, son visage marqué par l'inquiétude. Il n'a même pas jeté un regard dans ma direction.
La vérité froide et dure m'a frappée de plein fouet. Ce n'était pas mon imagination. C'était réel. L'amour, les promesses, la protection – tout avait changé de camp. Je n'étais plus sa priorité. Je n'étais plus à lui. J'étais seule, en sang, et complètement, irrévocablement trahie.
Chapitre 3
Je les ai vus à travers la porte entrouverte, leurs silhouettes enlacées dans la pénombre du bureau. Le rire de Carla, léger et aérien, flottait jusqu'à moi. La voix profonde de Julien, un murmure de mots tendres. Mon monde, déjà fracturé, a volé en éclats.
C'était un cauchemar, mais j'étais bien éveillée. L'air dans mes poumons semblait épais, comme de la boue. Mon cœur battait à tout rompre contre mes côtes, un oiseau affolé pris au piège dans une cage. Ma vision s'est brouillée, non pas de larmes, mais d'une rage soudaine et vertigineuse.
J'ai ouvert la porte d'un coup sec. Le bruit a résonné dans la maison silencieuse. Ils se sont séparés d'un bond, comme des enfants coupables pris en train de voler des biscuits. Carla a poussé un cri, se dépêchant de se couvrir. Le visage de Julien était un masque de choc, puis rapidement, de colère.
« Qu'est-ce que tu crois faire ? » ai-je hurlé, ma voix rauque et brisée. Je me suis jetée sur Julien, mes mains volant, griffes dehors. J'ai griffé son visage, son cou, tout ce que je pouvais atteindre. Le désir d'infliger de la douleur, de le faire souffrir autant que moi, était écrasant.
Il a attrapé mes poignets, les tordant, sa poigne de fer.
« Camille, arrête ! » a-t-il grondé, les yeux flamboyants. Il m'a repoussée. J'ai trébuché en arrière, heurtant le coin pointu d'un bureau en acajou. Une douleur fulgurante m'a traversé la hanche.
Carla, maintenant blottie derrière Julien, a jeté un coup d'œil, les yeux écarquillés de terreur feinte.
« Julien, mon chéri, elle est devenue folle ! » a-t-elle gémi. « Elle te fait du mal ! »
« Folle ? » J'ai ri, un son dur et sans joie qui m'a déchiré la gorge. « C'est moi qui suis folle ? Vous deux, en train de faire ça dans ma maison ? Il était mon fiancé ! Et toi… tu es ma sœur ! »
Le visage de Carla s'est durci.
« Il n'a jamais été vraiment à toi, Camille. Il m'aimait. Il m'a toujours aimée. Tu l'as juste eu en premier parce que je n'étais pas là. » Sa voix, autrefois si douce, était maintenant pleine de venin.
« Salope manipulatrice ! » ai-je crié, mon esprit se décomposant. « J'espère que vous brûlerez en enfer tous les deux ! J'espère que vous souffrirez ! J'espère que vous mourrez ! » Les mots jaillissaient de moi, venimeux et incontrôlés.
La lèvre de Julien s'est retroussée en un rictus méprisant.
« Tu as besoin d'aide, Camille. D'une aide sérieuse. Tu perds la tête. Peut-être qu'un médecin pourrait te ramener à la raison. » La froideur de sa voix était comme un coup physique.
À ce moment-là, Éléonore et Adrien sont entrés en courant, attirés par le vacarme. Éléonore a jeté un coup d'œil à la scène, son visage se tordant de dégoût.
« Camille ! Mais qu'est-ce qui se passe ici ? Arrête ça immédiatement ! » a-t-elle ordonné, sa voix tranchante et autoritaire.
« Elle est devenue folle, Mère ! » a sangloté Carla en s'accrochant à Julien. « Elle nous a attaqués ! Elle a dit des choses horribles ! »
Adrien m'a regardée, les yeux remplis de déception.
« Camille, calme-toi. Ce n'est pas toi. »
« Ce n'est pas moi ? » ai-je suffoqué, pointant un doigt tremblant vers Julien et Carla. « Ils m'ont trahie ! Ils ont une liaison ! »
Éléonore a eu un hoquet, sa main volant à sa bouche.
« Ça suffit ! Carla est ta sœur ! Comment peux-tu l'accuser d'une telle chose ? Tu es bouleversée, ma chérie. Tu imagines des choses. »
Ils se sont ligués contre moi, leurs mots un barrage d'accusations et de dénis. J'étais l'hystérique, la folle, la menteuse. J'étais une étrangère, je l'avais toujours été. Eux, c'était la famille. Ils étaient unis. Et j'étais seule.
Je ne pouvais plus respirer. J'avais l'impression de me noyer, d'étouffer sous leur jugement collectif. Ils me regardaient avec pitié, avec dédain, avec peur. J'étais le problème. J'étais la folle.
J'ai fui la maison, courant sans but dans la nuit. J'ai fini devant la caserne militaire de Julien, hurlant son nom, le suppliant de sortir, d'expliquer, de tout nier. Il est apparu à la grille, son visage illuminé par les dures lumières de la rue.
« Rentre chez toi, Camille », a-t-il dit, la voix plate. « Si tu n'arrêtes pas ça, je devrai demander une ordonnance restrictive. »
J'ai essayé de les dénoncer. J'ai contacté la presse à scandale, désespérée de raconter mon histoire. Mais la famille de Valois avait d'immenses ressources, des relations puissantes. Mes cris désespérés ont été réduits au silence, déformés, retournés contre moi. J'ai été dépeinte comme une femme éconduite, instable, obsédée et délirante.
Un matin, je me suis tenue devant le bâtiment du Groupe Valois, une pancarte grossière en bandoulière. « JULIEN MARCHAND, INFIDÈLE ET MENTEUR ! CARLA DE VALOIS, BRISEUSE DE FOYER ! » ai-je hurlé, la voix rauque, la gorge en feu. Je voulais les ruiner, tout comme ils m'avaient ruinée.
Les gardes de sécurité du groupe, des hommes qui me connaissaient depuis l'enfance, se sont jetés sur moi. Ils m'ont traînée, donnant des coups de pied et hurlant, jusqu'au manoir. Éléonore m'a accueillie à la porte, le visage un masque de fureur glaciale. Elle m'a giflée, assez fort pour que ça pique.
« Ingrate ! Misérable ! » a-t-elle craché. « Tu as tout pris à Carla ! Vingt ans de sa vie ! Tu ne ruineras pas le peu qu'il lui reste ! »
Ils m'ont enfermée dans la cave, poussiéreuse et froide. Les jours se sont fondus dans les nuits. Ils m'ont affamée, privée de sommeil. Ils m'ont brisée, physiquement et mentalement. Mon esprit, autrefois si rebelle, s'est flétri sous leur cruauté implacable.
Puis, un jour, Julien est apparu dans l'embrasure de la porte de la cave. Il était en uniforme d'apparat, impeccable, tiré à quatre épingles. Il tenait un document à la main.
« La publication des bans a été approuvée, Camille », a-t-il dit, la voix dénuée d'émotion. « Carla et moi nous marions ce week-end. »
Ma vision s'est brouillée. Mon cœur s'est arrêté. C'était ça. Le coup de grâce.
Il m'a regardée, une lueur étrange dans ses yeux, quelque chose que je ne pouvais pas tout à fait déchiffrer.
« Je leur ai dit que je t'épouserais si seulement tu arrêtais de te battre », a-t-il dit, un ton étrange et creux dans la voix. « Je leur ai dit que je prendrais soin de toi. »
Il m'a tendu la main, mais cela ressemblait à un piège, un calice empoisonné. Mon esprit s'est emballé, essayant de comprendre. M'épouser ? Après tout ça ? Ça n'avait aucun sens. C'était un sursis, mais un sursis qui semblait bien plus terrifiant que n'importe quelle punition.